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« Alphabétiser, passer le mur des sons » (Danièle Birkel-Martin)

Lu par Monique MORET

« ALPHABÉTISER PASSER LE MUR DES SONS », DANIÈLE BIRKEL-MARTIN, ÉD. RAISON ET PASSIONS, 165p, 15€

Danièle Birkel-Martin s’engage dans l’alphabétisation de migrants, après un DUT « Carrières sociales ». Elle raconte ici ses expériences au sein d’une association francilienne.

Quand elle « débarque » dans ce groupe, elle se rend vite compte que c’est un secteur où les formateurs, souvent bénévoles, bricolent. Ils ont souvent le sentiment d’avoir tout à inventer. Et pourtant, c’est un domaine où la recherche pédagogique est active. Sans aucune réflexion sur le sujet difficile de l’apprentissage de la lecture, remplis de bonne volonté avec ces femmes africaines qui désirent entrer dans la lecture, les formateurs ne savent (ne peuvent ?) enseigner qu’une chose : le b-a=ba. Or, quand on parle une langue africaine, on n’a pas les mêmes façons de percevoir et de reproduire les sons. Ainsi le mot « bijou », que les Africaines entendent et reproduisent pour dire « Peugeot » ou « pigeon » ou « bijou ». Le son [p] n’existe pas dans leur langue, de même que le [eu] ou le [o] ou... C’est ce que l’auteur appelle «  le mur des sons  ».

Donc, il est indispensable de faire du sens, avant de faire du son ! Et enseigner la lecture quand on n’a aucune formation, ni de possibilité de réflexion partagée, c’est aussi n’utiliser que les « textes » qui existent déjà : ceux des livres pour les petits... Donc on demande à ces adultes de lire « papa fume la pipe » ou « il dévore une petite tomate ».

D’une pratique à une théorie... Danièle Birkel-Martin, pas convaincue par cette façon d’enseigner, part donc à la recherche d’une méthode adaptée à ses convictions : faire que ces adultes ne bêtifient pas, puissent entrer dans la lecture en se rencontrant et en discutant de leurs problèmes.

« Je pense de plus en plus sérieusement que lire c’est comprendre, alors qu’apprendre à faire le bruit en utilisant un code compliqué, plein d’embûches et d’exceptions, est une fausse piste qui ralentit la compréhension ».

Et le jour où une de ces femmes arrive en annonçant au groupe qu’elle a pris le métro toute seule, sans rien demander à personne et sans se perdre, l’animatrice pense qu’elle est sur la bonne voie. On apprend à lire en vivant, en échangeant, en lisant. Pas en faisant du bruit.

« Enseigner la lecture, c’est accepter de partager bien plus que des sons, bien plus que des mots. On ne peut pas faire l’économie de cette émotion-là, le plaisir, la joie de ces moments partagés. »

Et elle rencontre l’AFL. Au cours d’un stage de formation proposé par l’association dont elle fait partie. Mais... « Je retrouve la posture militante de mes lectures subversives de naguère ; je voudrais résister à ce que je prends pour du dogmatisme idéologique. Tout de même, la démarche présentée permet de dépasser le mur des sons, et ça va tout changer. »

Une participante à la session de formation : « Je sais bien que tout ce que tu dis est vrai. Mais, [...] ce qu’il y a, c’est que je sens que ça va ME changer ! »

Et bien qu’elle trouve le militantisme de l’AFL, « agressif, politisé, soixante-huitard », sa façon de penser change. Dès lors, tous les soirs, dans son groupe de formation, est rédigé un compte-rendu des activités de la journée, pour lire et discuter le lendemain matin.

Des deux méthodes connues et reconnues (globale et syllabique) aucune ne réussit selon elle. « La bonne méthode est celle qui marche ». « Le français écrit c’est un appel fort à l’intelligence, acquérir des mécanismes ne suffit pas » écrit Danièle Birkel-Martin. « Les fils du président président. »... « Les poules du couvent couvent. » Si on n’a pas compris ces phrases dit-elle, on ne peut pas les lire. Et elle ajoute alors que dans la lecture, il y a un projet : lire un modèle de tricot, une recette de cuisine, un roman ou un mode d’emploi n’engage pas la même attitude. « Le projet est différent, l’attitude physique aussi, la mobilisation des connaissances préalables et des moyens intellectuels, tout comme la gymnastique visuelle que ces différents projets impliquent. »

L’AFL dit que « pour comprendre un texte il faut déjà connaître 80% de son contenu ». C’est pour cela que le compte-rendu de la journée que l‘on rédige avec les apprenants et que l’on redonne le lendemain matin, est facile à lire. Ce sont eux, les apprenants-lecteurs qui l’ont construit : ils en connaissent donc le sens...

La démarche intègre la fonction sociale et culturelle de l’écrit... Dans la deuxième partie de son ouvrage, Danièle Birkel-Martin expose ses démarches d’apprentissage ; recherche de partenaires (autour du SIDA), de projets sociaux (au Louvre)... On est loin de la petite tomate que Papa voudrait dévorer, ou du groupe de personnes hospitalisées qu’on essayait d’alphabétiser en lisant « Ali tire le rat... » « Et, ainsi ‘alphabêtisés’ » dit Danièle Birkel-Martin, « certains s’en vont-ils grossir le rang des illettrés ». Même si « la lecture ne commence pas par le déchiffrement », il faut passer, pense le formateur qu’est Danièle Birkel-Martin, par les correspondances grapho-phonétiques afin de pouvoir lire un mot compliqué... Mais on se heurte là encore à l’élocution. Ainsi la rue Rochebrune devient-elle la rue Rose Brine avec l’accent africain, et transcrit graphiquement « comme on l’entend » !

Approche de l’écrit ; découvrir la grammaire de la langue ; approche de l’expression écrite ; de la typologie des écrits à l’exploitation de documents... Les quatre parties suivantes sont consacrées à des activités (lettre de bienvenue, règlement intérieur), des entraînements, des exercices... que Danièle Birkel-Martin a eus au cours de ses 20 années de pratiques d’alphabétisation auprès d’adultes migrants ou non, ayant été scolarisés ou non.

Un peu de logique et de mathématiques... Et dans la dernière partie, on voit que la démarche est aussi utilisable en mathématiques !

Un livre donc à lire, relire sans complexes. Pour enfin « dépasser le mur des sons » et avoir une lecture intelligente.

« Alphabétiser, passer le mur des sons » (Danièle Birkel-Martin)