Langages
« Le graphisme est-il un langage »
Vincent VOULLEMINOT
Des articles des Actes de lecture rendent compte d’une recherche de l’AFL sur les langages. Maquettiste depuis de nombreuses années de la revue et intéressé par cette question, Vincent Voulleminot livre ici sa réflexion sur le graphisme..
Début février 2014, en prévision des Actes de Lecture N°125 du mois de mars suivant, j’ai proposé, par le biais d’une liste informatique d’échanges et de discussions, une série de couvertures possibles. Lorsque j’ai recueilli les réactions de plusieurs militants, actifs autour de la rédaction de cette revue, souvent auteurs d’articles, mon étonnement m’a alors poussé vers l’écriture de ce texte...
Six visuels (images) ont été conçus comme des propositions à adresser à un groupe de personnes afin de choisir la future couverture des Actes. C’étaient six exemples différents d’une même idée, l’état abouti d’une recherche de nouvelle charte graphique, autrement dit d’une nouvelle façon d’afficher le nom de la revue, son numéro, sa date de parution, etc. Les six versions présentaient une photographie différente en arrière plan...
Honnêtement, je n’ai pas été spontanément convaincu du besoin de modifier l’allure de cette revue... Pourquoi changer ce qui était enfin réussi depuis quatorze numéros ?... Quatorze couvertures simples, sans image, colorées, équilibrées dans leur composition, identifiables à plus de 15 mètres sur une table ou sur les rayonnages d’une bibliothèque, les signes [A.L.] étant inscrits en gros caractères blancs sur couleur... [1] Le fait est que des abonnés ont eu l’impression de toujours recevoir la même. Pourquoi la couleur dominante, l’image-matière et le numéro ne suffisaient-ils pas à ne pas les confondre ? De manière évidente, nous pouvons penser que nous nous lassons de tout, même de la charte graphique d’une couverture de revue, et que l’une de mes prochaines missions allait être de tenter d’en réussir une nouvelle, chercher une nouvelle charte graphique constituant une activité bien plus excitante que fabriquer les variantes d’une déjà réussie... Aucune hésitation donc pour me lancer avec enthousiasme dans cette nouvelle tâche...
Page ci-contre, les 6 couvertures envoyées. La troisième couverture a retenu l’attention de la majorité des membres du groupe ayant répondu... « elle construit, bouge, s’éclaire, vit dans la complexité ! » ... La première couverture aura été jugée « trop bucolique » (photo aux couleurs retouchées, nature, bord de Loire), la seconde « trop parisienne » (des lecteurs sur le quai d’une ligne de RER), la quatrième « trop déprimante » (usine en ruine en Roumanie), la cinquième « trop symbolique » (à cause de l’arc-en-ciel) et la dernière « trop pessimiste » (à cause de la pluie qui tombe). Peu de réactions quant aux diverses modifications et nouveautés visibles : disparition de [n°] devant [125], rotation de ce dernier, insertion du rond blanc entre [A.L.] et la photo en arrière plan, et surtout apparition de titres d’articles annoncés...
Pourquoi l’intérêt ne s’est-il porté que sur le choix de la photo ? Du fait de son possible rôle illustratif ? Pour son éventuelle puissance symbolique ? Ou parce ce que j’ai, involontairement et logiquement, dirigé les regards sur la photo en envoyant 6 variantes d’une seule et même idée ?
Photographie / Image
On ne peut considérer les images placées sur ces couvertures comme des photographies. D’abord, peut-être parce que je les ai réalisées en n’étant pas photographe (je ne connais pas la physique-chimie de la photographie) et que je les produis souvent floues (sans vraiment le vouloir)... Je les utilise en tant que matières, couleurs un peu plus élaborées que des aplats même si, évidemment, elles représentent quelque chose et viennent de quelque part. Elles vont surtout m’aider à construire une couverture de revue qui « se cale bien dans son carré », à concevoir une composition graphique... Faut-il une image en rapport avec le titre de la revue, une photo d’un lecteur ou d’une lectrice sous prétexte que le titre est « Les Actes de Lecture » ? Non. Pourtant, ça peut être une image en relation avec un article ou avec le dossier (comme sur la Une de tout journal de presse), ça peut être tout simplement un fond coloré (comme les couvertures de beaucoup de numéros des Actes de recherche en sciences sociales ou celles des éditions Liber-Raison d’agir), ça peut être aussi un objet à part entière, une unité capable de dire non pas une chose autrement mais une chose de plus que le ou les contenus de la revue... C’est le choix que je fais : ne pas chercher une belle photographie à imprimer sur une couverture en carton (je n’ai d’ailleurs pas vraiment de belles photos [2] dans ma banque d’images libres de droits) mais fabriquer une image, composée de mots, de chiffres, de formes géométriques, de transparences... et, accessoirement, d’une photo couleur.
Pour concevoir une couverture de revue, une photo est retenue dans la quantité de celles qui sont à ma disposition : en faisant défiler l’ensemble des images, j’aperçois furtivement une matière, une harmonie de couleurs, un contraste ou une lumière qui influeront ce premier tri. Lorsque l’une d’elles est sélectionnée elle est rapidement insérée dans la maquette qui contient déjà tous les autres éléments de la nouvelle charte graphique en construction. À cette étape je suis déjà au bout d’une idée graphique et l’image me permettra de vérifier si l’ensemble me paraît « cohérent », si « tout est bien calé dans son carré », autrement dit si la couverture est convenablement conçue. L’image insérée sera alors triturée dans tous les sens, étirée par les quatre coins, recadrée plusieurs fois... afin de trouver comment les lignes qui la composent pourraient, avec l’aide de celles déjà en place, composer aussi l’image globale que sera la couverture. Seront ensuite ajoutés ou otés du contraste et de la lumière, seront éventuellement appliqués des filtres... toutes ces modifications, couleurs, flous, grains et autres effets, m’incitant à analyser comment les masses (formes plus ou moins nettement définies) agissent les unes par rapport aux autres et contribuent, elles aussi, à la composition graphique de la couverture. Une fois épuisé mon catalogue d’astuces (souvent inutiles au résultat final, mais indispensables), si le résultat est satisfaisant (« tout bien calé... »), je sauvegarde et je recommence avec une nouvelle photo. La nouvelle charte graphique ne s’avère pour moi concluante que lorsqu’elle fonctionne avec plusieurs photos. De là à la trouver réussie... il faudra un peu de temps, du recul, une observation plus ou moins minutieuse, dans des conditions différentes, et, parfois la regarder de manière furtive au milieu de beaucoup d’autres compositions graphiques...
Pourquoi la pluie avait graphiquement retenu mon attention...
La couverture que j’imaginais faire imprimer était non pas la N°3, mais la dernière, la N°6, ce qui explique sans doute pourquoi il n’y a pas eu de N°7. Elle m’était apparue satisfaisante et je me suis donc arrêté de chercher pour envoyer les six visuels au groupe de la rédaction.
Pourquoi celle-ci ? « Parce que la pluie a graphiquement retenu mon attention ». Les six propositions étaient équilibrées dans leur juxtaposition de lignes et de masses mais j’ai été séduit par le mouvement transversal que formait la pluie dans cette composition graphique... Pour rappel, nous avons un format carré, au centre de ce carré un rond (celui contenant l’information principale), ce rond est traversé par une épaisse horizontale (groupe de personnes aux parapluies). L’ensemble produit une composition simple mais une réelle composition : une masse de couleur en haut, une autre en bas, un contraste colorimétrique. Les obliques de la pluie viennent alors complexifier la composition en faisant vaciller la raideur d’une « horizontale-coupant-un-rond-situé-au milieu-d’un-carré ». À celles-ci vient s’opposer une autre oblique, celle créée par le décalage volontairement appliqué aux différentes lignes de textes contenant l’information secondaire et le tout ne bascule donc plus vraiment. Pas un seul instant, ma réflexion n’a été perturbée par la question du (des) sens... que la pluie pouvait induire... Celle-ci n’est peut-être pas toujours perçue comme une chose déprimante...
C’est la troisième couverture qui a été imprimée pour Les Actes de Lecture N°125 – un peu parce que « l’élue » –... mais certains, parmi les abonnés et destinataires des six exemples d’origine, auront peut-être remarqué la différence entre la couverture N°3 proposée initialement et celle finalement imprimée. Cette proposition graphique que j’avais trouvée au départ la moins réussie des six a été entre temps retravaillée : en cadrant l’image autrement, une grande masse noire s’est mise en place dans la partie haute de la couverture. Le résultat s’est avéré moins « flottant », c’est-à-dire d’apparence moins déstructurée, le cadrage de la photo semblant moins hasardeux. L’image-couverture s’est révélée plus percutante, parce que mieux composée, les deux parties distinctes contribuant à un équilibre graphique, à un sens de lecture, et surtout à mettre plus nettement en évidence le rond central jusque là « noyé » ou « perdu » dans le magma de formes et lumières de l’arrière plan...
La complexité graphique, c’est le vide ou le plein ?
Cette longue anecdote sur les couvertures de la revue m’aura permis de détailler, sur un exemple, la réalité d’une conception graphique. Ce texte n’explique en rien ce que serait la complexité graphique. Pour tenter d’apporter des éclaircissements de cet ordre peut-être faudrait-il répondre à une autre question... Le graphisme est-il un langage ? Certes, il existe une sorte de syntaxe graphique et des codes : le plein s’oppose au vide et le gros au petit... Un gros élément foncé au milieu d’une étendue claire aura un impact visuel important ; un élément petit sera a priori plus discret sauf s’il est isolé et judicieusement placé ; les polices de caractères ont leur « caractère » [3] ; les formats et les éléments géométriques plus ou moins apparents impliquent différents modes de lecture (de gauche à droite ou de haut en bas) ; les couleurs sont plus ou moins complémentaires ou ont des symboliques vaguement pertinentes (« bleu » c’est calme, « jaune » c’est chaud, « rouge » agressif) ; etc.
Il n’empêche que la réponse à cette question est loin d’être évidente.
S’il faut sans doute manipuler et manipuler encore, bouger, encastrer, déranger, aligner, espacer, rapprocher, grossir, rétrécir, mélanger, couper, étirer, déformer, tricher... ou pas, pour simplifier, s’il faut ôter et ajouter, comme dans l’écriture d’un texte, fabriquer de « l’implicite graphique », du vide, concevoir parfois des lignes invisibles qui auront la capacité de diriger un regard sur telle ou telle information... c’est peut-être que le graphisme est un langage ? Dans le cas d’une couverture, d’une affiche ou d’une publicité, pour que le lecteur se rende rapidement à l’information principale, le concepteur graphique se doit de la penser dans son environnement, de travailler l’espace-surface, l’« à-côté » (ce qui devra apparaîtra ou non pour un résultat d’ensemble moins triste, plus joli, plus élaboré ou moins austère, etc.) afin de ne pas entraver la lecture de l’essentiel.
La seule chose dont je suis sûr, c’est qu’il n’y a pas de bonne ou mauvaise charte graphique, car s’il en est une [4]... la suite n’est plus qu’affaire de goût ou d’esthétique. Le graphisme, comme l’écriture ou tout autre langage ( !?zut ), n’échappe ni aux conventions ni aux phénomènes de mode... quand des styles ou des courants de graphisme reconnaissables s’imposent sur toutes les formes d’affichage (d’une couverture d’album pour la jeunesse au panneau publicitaire, en passant par un tract syndical ou l’étiquette d’un pot de yaourt). On peut continuer à se demander si le graphisme est véritablement un langage, ne pas en être convaincu... mais ce qui apparaît comme une certitude c’est qu’une composition graphique réussie aura, selon l’intention de son auteur, le pouvoir de convaincre ou d’influencer, de faire ouvrir ou non une revue, de faire remarquer l’existence d’une chose, d’une idée, ou au contraire de la cacher, de brouiller les pistes... de jouer, donc, un rôle important dans une démarche de domination ou de résistance...
[1] Veuillez m’excuser pour cette phrase prétentieuse mais c’est que j’estime avoir raté les couvertures des 49 précédents numéros...
[2] Je navigue entre l’utilisation des mots « photographie » et « photo ». Le second terme n’est, certes, que l’abréviation du premier, mais dans les conversations courantes il me semble que « photographie » serait une belle image, sous-entendu une œuvre conçue comme telle, « photo » un terme plus générique comprenant aussi bien les œuvres d’art, que les images « souvenirs », les traces, même floues, comme des notes qu’on veut garder...
[3] Voir le « Lu » de Sales caractères, petite histoire de la typographie... (A.L.121, p.11).
[4] Malheureusement, souvent rien n’est pensé dans la mise en page d’un document, pas même le choix d’une police de caractère.