Politiques de Lecture

« Maison pour tous : reconstruire l’utopie »

Yvanne CHENOUF

Les moments de crises marquent souvent le retour des utopies. Les projets actuels de l’Éducation Nationale pour transformer la pédagogie montrent, si c’était nécessaire, le lien étroit, sensible, entre la famille et l’école, l’école et son environnement : réaménagement du temps scolaire, ABCD de l’égalité... On peut toujours rêver d’un sanctuaire (mais les barricades devront être solides), on peut aussi se mettre à penser, avec les familles, avec l’environnement, les contours d’une « autre école » au service de tous [1]. Dans les deux articles suivants, nous revenons sur deux projets susceptibles d’apporter leur soutien aux recherches d’équilibres aujourd’hui entreprises (harmonie des temps de vie, égalité des individus [2]... au service de la réussite et de l’insertion de tous les enfants). Le premier article explore la possibilité qu’a l’écrit de venir au service d’un projet de quartier visant la mixité sociale, le second concerne la BCD, cet outil pensé pour être un levier de transformation de l’école. Le premier, inscrit dans un plan de rénovation urbaine, accompagne la destruction et la reconstruction d’une Maison pour Tous ; le second, interne à l’école, envisage de rouvrir une BCD autrefois existante dans cet établissement de 14 classes. Dans les deux cas, la nécessité de mesurer les chances de réussite de dispositifs hier insatisfaisants avec l’appui d’un groupe local de l’AFL (Valence, Compiègne).

À Valence, le groupe local de l’AFL s’appuie sur les relations parents/enseignants (information sur les livres pour enfants, organisation d’un Salon du Livre, analyse des productions d’auteurs [3]) et publie, à l’occasion, des journaux publics (une conférence a même été tenue par des habitantes). Lors du plan de rénovation urbaine, la démolition et la reconstruction de la Maison pour Tous (MPT) a généré une nouvelle action : protéger l’histoire de ce lieu fondateur par des textes, des photos, des œuvres plastiques : une sorte de peau à greffer dans le nouvel espace [4]. Si, dans les années 90, les groupes étaient hétérogènes (sexe, âge, origine ethnique), en 2013, seules des femmes participent au projet (mères au foyer, stagiaires en formation, cadres, retraitées, la plupart issues du Maghreb et des DOM-TOM). La composition de l’équipe risque de limiter son action (féminisation des rapports sociaux, logique du cocon et du ressourcement identitaire, de la cage et de l’auto exclusion) d’autant plus que, pour toutes, l’événement semble fatal. Personne n’interroge la casse d’un bâtiment « historique » quand, ailleurs, on rénove des sites de production en lieux de mémoire, d’exposition ou de formation. C’est comme si rien, dans ce quartier populaire, ne valait d’être conservé, ne devait être transmis ; comme si ce qui s’était passé là devait être effacé. Le fonctionnement de la MPT, son utilisation communautarisée, gêne l’accroissement du groupe : on vient là pour des services (animations, formations, sorties), selon des regroupements d’âge, de sexe, de culte ou de pays d’origine. À la marge, des jeunes gens occupent des lieux satellites (sous-sol, entrée, recoins), multipliant les incivilités (bruit, larcins, trafics, bagarres) : une des causes de la délocalisation de la MPT dont rien ne filtre. Détruire/Partir/Rebâtir un espoir pour certains, une sanction pour d’autres.

La bibliothèque, à l’initiative de l’appel, a attiré des habituées de longue date, des proches, voire des amies. Le projet a vite été admis : établir une passerelle symbolique entre les deux bâtiments à travers un texte à dire à plusieurs voix, le jour de l’inauguration. L’écriture a commencé, formes libres, brèves, mesurant d’abord la perte : regret ou douleur. Certaines existences semblaient avoir trouvé dans ces murs une amarre après un exil inoubliable et des chocs ordinaires dans ce quartier (chômage, maladie, pauvreté, échec scolaire, réel ou craint). L’enfance, la jeunesse sont pourvoyeuses de souvenirs heureux, comme dans toute évocation. La conjugaison organise les va-et-vient entre un passé idéalisé, un présent à peu près rassurant et un futur inquiétant ; les énumérations, la ponctuation, les phrases nominales mêlent la nostalgie aux doutes ; les négations, les interrogations malmènent l’avenir ; le sujet grammatical hésite entre l’espace et l’individu (la maison, Je) comme si, avec l’édifice, on pouvait être emporté. Du puzzle, tirer une empreinte.

Après avoir ouvert son espace, la bibliothèque offre ses ressources : les livres. Parce que rien ne se transmet sans être reconstruit, on écrit à partir de productions héritées. François Bon est invité pour sa direction d’auteurs lors de la fermeture des usines Daewoo, en Lorraine (2002/2003) : « Faire face à l’effacement... Convoquer cette diffraction des langages... Appeler le récit parce que le réel n’en produit pas... Refuser l’effacement... Ne pas rapporter les mots tels qu’ils ont été dits... Reconstruire en exerçant une responsabilité collective... » [5] Deux autres écrivains sont associés, l’un pour son usage des temps (début de La Maison qui s’envole, Claude Roy), l’autre pour son art du recensement (Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, Je me souviens, Georges Perec). La MPT qui surgit alors, est fantasque (posée un peu de travers), pulsante (épaisse, joyeuse), incarnée (Mme D est en colère, les habitants tiennent conseil, les jeunes sont des petits hommes insupportables), inscrite géographiquement (levant, couchant) et historiquement (reconstruction d’après-guerre, accueil des Français d’Algérie). Les problèmes (architecture, incivilités) côtoient les beaux instants (conversations, banquets). À partir de faits personnels, passionnels, l’écriture commence à construire un événement social, culturel, historique.

Naissance de la Maison pour Tous

Quartier d’urgence, arrachage des gens et des champs, parcage, bonheur en friche mais herbes folles. Chœur...

Je suis arrivée en 1966 en 1969 en 1973 en 1974 en 1982... En janvier en avril en mai en septembre... Je venais de Paris... J’avais 4 ans...

« On a dû envisager un ensemble important pour accueillir tous les rapatriés d’Algérie. Pour ces gens déracinés, les immeubles sortaient de terre. C’était le boum de la construction. Plein de gens comme nous arrivaient pour mieux vivre. Un quartier naissait. »

« Aujourd’hui encore mon père nous raconte comment il s’était battu pour avoir un logement. Immeubles quasi neufs confortables. Du chauffage et de l’eau chaude. Maman était la plus heureuse ! »

J’ai emménagé au 8ème étage. J’étais contente d’être haut perchée car j’avais la vue sur le Vercors à l’est sur la plaine au sud et sur les monts de l’Ardèche à l’ouest. Au nord plus bas des immeubles en chantier.
J’ai pris possession de mon appartement. J’ai trouvé le quartier agréable : champs de blé et beaucoup de verdure.

« C’était la campagne et les champs de pêchers jouxtaient le béton. Au bord de la route quelques maisons se construisaient en bandes. »

Quartier périphérique : gravats/commerces, bénévoles/professionnels et la ville comme un cœur ombrageux.

« Le parc n’était que buttes de terre tas de cailloux petits champs jeunes arbres : on s’y frayait des chemins. En 70 la neige est tombée en abondance. Sans commodité il fallait descendre en ville pour les courses. »

Je travaillais en ville et me déplaçais en bus rouge et blanc (il y en avait un par heure). Si je ratais celui de midi je mangeais un sandwich sur place. Je rapportais des sacs très lourds mais j’étais jeune. L’arrêt n’était pas loin je traversais une vigne pour l’atteindre. Le chauffeur c’était M. Martinez. Il m’attendait.

« Une supérette vendait de tout. Sinon, des marchands ambulants : boulanger épicier paysans. On surveillait le klaxon et on courait leur acheter le pain des légumes et des fruits. »

« À l’inauguration du grand centre commercial quel changement dans nos habitudes de consommation. La supérette a fermé. On en a fait une MJC. Mon père M. Baudin en fut le responsable bénévole. »

« Je me souviens du bateau pirate près du lac que les enfants adoraient et des petites cabanes en rondins. Je me souviens du club de modélisme et d’un petit train qu’un habitant du quartier faisait fonctionner. À chaque fois c’étaient de jolies fêtes et l’émerveillement dans les yeux des enfants ! »

« Des éducateurs ont pris le relais pour encadrer les plus jeunes dans le quartier qui se structurait. »

« Au milieu des immeubles
Libre de ses échafaudages
La MPT a surgi.
 »

Les phrases donnent à voir des arrivées successives à des âges différents pour des raisons diverses que les époques suggèrent : un quartier se peuple avec des vies en marche mais qui s’en soucie ? Les échafaudages soutiennent les constructions et les reconstructions, le progrès apportant la consolation de ses illusions. La nature triomphe des échecs humains, les prairies s’étirent, les cols se dressent et les pêchers, ignorant leur mort prochaine, se chauffent, confiants, contre le béton. Le danger est là mais personne ne le voit ; refuges des déshérités, les immeubles s’enorgueillissent de leur point de vue : en bas, les maisons, marchent en bandes, comme des délinquantes.

On se lit, on se commente, on se demande comment d’autres, avant/ailleurs, ont dit la mémoire des choses. On découvre Sei Shonagon, dame d’honneur japonaise de l’an mille [6] qui a laissé des rouleaux de notes [7]. On lit Les Paroles gelées (Quart Livre, Rabelais) pour spécifier les mots (mots de gueule, d’azur, de sable, dorés, paroles piquantes, sanglantes, horribles, déplaisantes). Celui de Maison amène la chaleur, la sécurité, l’assignation des femmes à demeure, au lignage (cocon, enfants, famille) [8] : un cuir cousu sur chair.

Naissance d’un quartier de vies

Places des femmes : mères, usagères, pionnières, professionnelles, solidaires. Partout.

Agrippée aux jupes de maman je n’avais pas très envie d’y aller moi à ces activités. Tout à coup la porte s’ouvrait les animateurs sortaient avec une fiche et tout le monde se ruait. Les mamans demandaient quelle activité ils encadraient : l’un répondait théâtre ! l’autre cuisine ! Parfois c’était gratuit parfois ça coûtait 2 F ! Maman se penchait : « Qu’est-ce que vous voulez faire ? ». Il fallait vite choisir car il y avait beaucoup d’enfants et peut-être pas assez de place. Maman sortait les pièces de son porte-monnaie. Elle nous confiait à l’animateur en promettant de revenir nous rechercher. Souvent les activités se déroulaient dans les sous-sols.

« À l’étage il y avait le planning familial un gynécologue et Mme Sarfarian la sage femme. À l’étage il y a eu un pédiatre la consultation des nourrissons la PMI la halte-garderie. »

Le sourire des bébés de la garderie. Quelle douceur !

Première expérience professionnelle.
J’avais tant à apprendre du quartier du travail de la vie.
J’ai travaillé en 85 dans la cantine des écoles Jules Vallès et Pierre Brossolette.
Dans les années 90 j’étais salariée d’une association d’aide aux personnes âgées. J’ai travaillé pendant 27 ans. J’ai grandi professionnellement pendant 27 ans.

« Au service social nous étions deux assistantes. Nos bureaux étaient sans cloison ce qui nous valait des situations cocasses. Avec les bibliothécaires on faisait front quand des jeunes dissipés nous envahissaient. »

« Associations collectifs comité de gestion du premier bar de quartier concours de danse fêtes repas marché à la pâtisserie réunions inter professionnelles sauvegarde de l’enfance soirées Ramadan soutien scolaire groupe de paroles d’habitants suite à l’incendie de la bibliothèque. »

Murs plafond meubles livres tout était couvert d’une pellicule de cendres se soulevant au moindre souffle. Odeur de fumée. Suie piquant les yeux. Plus de lieu pour les leçons les devoirs les recherches des enfants.

« Un appartement est à notre disposition. Tréteaux, plastique, ciseaux, scotch : on équipe les livres. On fait une équipe extraordinaire. On devient habile. On fait des concours de vitesse. On mange. On boit. On rit. Fête terminale dans l’appartement vide. Bibliothèque rendue au public. La solidarité était notre force. »

Un accord relie l’aristocrate japonaise aux citoyennes actuelles, les unes échouées là pour raisons politiques (guerre), économiques (travail), loin du pays, les autres venues par choix, pour l’emploi, les commodités. Si les femmes ont élu la bibliothèque c’est qu’elle est le lieu de l’érudition et du merveilleux, des images et des mots. Ici, l’enfance peut grandir et se souvenir : on s’y croise hors du lien familial ou institutionnel, par intérêts. On lit Victor Hugo pour la lutte libératrice, Annie Ernaux (La Place) pour l’émancipation réussie.

BIBLIOGRAPHIE

► François Bon, Tous les mots sont adultes, Fayard, 2005 (nelle édition)
► Annie Ernaux, La Place, Gallimard, 1986
► André Frénaud, Il n’y a pas de paradis, Gallimard, Poésie, 1967
► Jean-Yves Loude, Les Contes de la Reyssouze, produit par la ville de Bourg en Bresse, 2006
► Georges Perec, Espèces d’espaces, Galilée, 1974 / 2000, Je me souviens
(Les Choses communes I), Hachette / POL, 1978, Tentatives d’épuisement d’un lieu parisien, Christian Bourgois, 2003
► Benjamin Prévert, Le Grand jeu, Gallimard, 1928
► François Rabelais, Quart Livre, 1552, Points Seuil, 1977
► Claude Roy, La Maison qui s’envole, Gallimard, Folio 1977/1997
► Sei Shônagon, Notes de chevet, Gallimard, 1956

Naissance d’une histoire

Les enfants : le mouvement, la confiance, l’imitation, la compagnie

Le frère de Sarah est expulsé de la bibliothèque pour conduite détestable. En colère il part et s’empare du sapin artificiel que les enfants décorent. Le haut reste dans sa main. Devant son air ahuri le fou rire gagne tout le monde.

L’enfant court après moi « Tu vas à la bibliothèque ? Eh bien moi aussi. »
La bibliothèque est mon endroit. La bibliothécaire m’a donné envie de lire, m’a appris le français.
Le gamin à la bibliothèque, installé, heureux, comme chez lui.

À la bibliothèque je venais enfant emprunter des livres gratuitement. J’y venais collégienne lycéenne pour faire mes devoirs avec Jacqueline mon institutrice de maternelle. J’y venais étudiante pour des conseils. J’ai accompagné mes enfants pour qu’ils aiment les livres. J’espère y revenir grand-mère !

L’enfant à la sortie du Salon du livre : « Tu vois moi aussi j’ai choisi un livre. »

« Un Salon du Livre – encore un – et encore une fois. Mon plus beau souvenir lire avec mes enfants. »

Pas d’hommes dans les textes. Déjà effacés ? Ne sont-ils pour rien dans les repères qui se cherchent ? Accréditent-ils l’image d’un espace à la dérive parce que sans pères, sans époux, sans citoyens ? Autour du bâtiment vitré, dehors, ils sont pourtant là : d’un côté, des anciens, sortant les tables et les chaises d’un café réservé, de l’autre, des jeunes, blaguant, (se)défiant bruyamment. Entre les extrêmes de l’autre sexe, des femmes écrivent. Sur quelle parole volée ? On lit François Bon : « Les jeunes sont là... sur le passage. »

Naissance d’un clivage

Excès, males turbulences, replis divers, peurs, silences, colères, remobilisations

« Le temps a passé... Il y a parfois trop de jeux, trop de cris, trop de dégâts, trop de... Dégradations de matériel vol carreaux cassés. Comment les jeunes élevés dans ce cadre sont-ils pris de la passion de démonter les choses ? »

« Cloisons montées grilles posées entrée modifiée : on condamna l’entrée de la bibliothèque par le pont-levis donnant sur la rue. Le concept MPT ouverte accessible à tous avait disparu. »

Autrefois on allait au restaurant pour des anniversaires des mariages des naissances des départs. Autrefois il était agréable de sortir le soir sans être dérangé.

« L’audace de ces petits d’hommes est insupportable il faut les châtier leur ôter le goût des jeux stupides. Si on ne les arrête pas ils sont capables de démonter la maison elle-même. C’est eux ou nous ! Les habitants tinrent un conseil avec leurs élus. On a beau avoir un peu de rancune on n’en a pas moins un cœur. Une maison plus grande plus aérée attirera les jeunes en mal être et leur permettra de s’exprimer intelligemment. »

L’arrêt tombe, comment, par qui ? Le bâtiment n’est plus aux normes, ne convient plus aux besoins, il faut se tourner vers l’avenir, vers le centre ville autrefois repoussant. Un nouvel emplacement, un concours d’architectes, un plan de déménagement, des réunions et des paroles inaudibles dans la fête : « L’entrée est en face de chez moi. Pourvu que ça soit pas le bazar. » Dans la Maison, en attendant, on écrit en se fixant sur les gens (Portraits cachés, Yves Pagès, Vies minuscules, Pierre Michon), sur les faits ou les reconstructions urbaines (Une ville vide, Berit Ellingsen, www.remue_net). On se prépare.

Renaissances

Derniers jours dans la maison

« Sous le tic-tac des engins
heures minutes et secondes
le compte à rebours a commencé.
 »

L’immeuble que j’habitais a été détruit. Je ressens une profonde tristesse. Une partie de moi-même part. J’aime pas les départs faut dire que je suis beaucoup partie moi de la sécurité de ma famille de la chaleur de mon pays. Dans cette maison pour tous je venais le cœur léger.

« Les mots
Les cris
Les pleurs
Les rires des enfants
Comment les emporter ?
Rassemblons sous les mots Tant d’événements dont les murs restent imprégnés.
 »

« J’ai apprécié les valeurs des personnes : solidarité dignité convivialité courage face aux épreuves. L’abandon du quartier et de ses habitants m’a désolée. Je me réjouis de cette rénovation. »

« La plus belle évolution c’est de tout reconstruire. Un bâtiment tout neuf tout beau n’est pas du luxe. Mais c’est ce qu’il permettra de partager entre jeunes et moins jeunes qui en fera sa beauté. »

Pour se souvenir, l’écriture frôle le passé avec un rythme répétitif presque caressant. Les lignes cherchent le temps commun : « On s’abandonne au temps. Mais on n’est plus seul. Lié par une sorte de tendresse aux autres. » [9]
Les textes sortent de la matière, sculptés dans les nombreux écrits consultés. Quand le temps vient de basculer, de s’en aller, c’est à Georges Perec (Déménager) qu’on emprunte l’humour et la mécanique verbale : drôle, frisant l’absurde. La démesure architecturale de la bâtisse qui s’érige devant la Vieille annule le sens même de « repère ». Pour l’avenir, on choisit l’ordre et l’allant de formes poétiques, brèves, imagées pour laisser entrer l’utopie sans dégâts (Il y a de quoi dans ma maison, André Frénaud, J’irai veux-tu, Benjamin Prévert). Demain, c’est aujourd’hui sans défauts. Un négatif à révéler.

Dans la nouvelle maison
Je n’aimerais pas qu’il se joue conflits et intérêts
J’aimerais qu’il y règne paix et sérénité.
Dans ma nouvelle maison,
Je n’aimerais pas qu’il se profile vandalisme et dégradations
J’aimerai que les mots d’ordre soient propreté et distinction !
Dans ma nouvelle maison,
Je n’aimerais pas que l’on se dispute et s’injure
J’aimerais que l’on se respecte et se rassure !
Dans ma nouvelle maison,
Je n’aimerais pas qu’il pleuve plaintes et ragots
J’aimerais qu’il y chante compliments et bravos !
Dans ma nouvelle maison,
Je n’aimerais pas que certains restent à l’écart
J’aimerais que Jeunesse y brille et prenne nouveau départ ! (...)

Elle sera pleine de vie la maison
Elle sera pleine de vies la maison

À la suite de réunions informelles, de pourparlers occasionnels, de rendez-vous incertains avec l’équipe d’encadrement et des professionnels de la MPT, aux termes de transactions menées à l’initiative des animateurs « Jeunes », un texte arrive, suivi d’autres, dont les auteurs acceptent l’insertion dans le journal.

« Où sont passés les buissons, les cours et les ponts sous nos immeubles, plutôt leurs immeubles. La solidarité disparaît en même temps que les loyers augmentent, le chômage aussi.

Merci la MPT de nous avoir emmenés à la mer étant donné que nos mères ne pouvaient pas le faire et restaient dans la misère.

Merci la MPT de nous avoir fait connaître d’autres horizons pendant que nos frères étaient en prison. En espérant que la nouvelle MPT remplisse son rôle de découverte extérieure car vaut mieux aller loin dans une vieille et moche voiture qu’avoir une grande et belle auto pour rester au Château d’eau. »

Lire « , « Le lien social »,
Jacques Berchadsky, A.L. n°59, page 38 (sept.1997)

Les autres textes, plutôt agressifs comparent les moyens mis dans un équipement prestigieux au refus d’ouvrir un bar « même en plastique ». Des formes de culture s’opposent entre ceux qui vont à « la bibliothèque » (pour dire la MPT), les Vieux dont le café fonctionne sur un mode excluant, les Jeunes qui rêvent d’un bar « à eux » et tous ces gens invisibles qui fréquentent des cours, des ateliers, des associations, des lieux de cultes en s’évitant. La mutation spectaculaire du quartier (suppression des points névralgiques, ouverture des espaces enclavés, coloration des façades, fluidification des réseaux de circulation) manifeste la volonté politique d’enrayer les problèmes liés à la concentration de la pauvreté ; la MPT (grandiose, sublime) dit la priorité mise sur l’éducation, la culture, la mixité des habitants. Face à l’édifice de bois et de verre tourné vers le Vercors, ceux qui ne se sentent pas concernés (ni proches, ni dignes) se rapatrient dans les bulles où ils se sentent exister (famille, associations, lieux de cultes, terrains vagues). L’action précédemment décrite a elle-même créé sa bulle, par confort, peur ou pudeur d’aller « chercher les autres ». Toutes ces subdivisions font éclater en petites misères la misère collective et les lieux difficiles, dit Pierre Bourdieu, sont d’abord difficiles à décrire et à penser. [10] La suite consiste à publier un livre (photos, textes) destiné à la nouvelle bibliothèque. Pour ouvrir cet ouvrage aux multiples représentations, les premiers acteurs devront, encore, lâcher du terrain, abandonner tout point de vue central empêchant la pluralité des points de vue de coexister. C’est risqué, imprévisible mais peut-être la seule chance, pour ce quartier, « d’accéder à la conscience des rapports sociaux qui le déterminent. » [11].

François Bon, Annie Ernaux, George Perec, Sei Shônagon... nous ont appris à ne pas négliger les petites choses de la vie. On pense à ces bénévoles faisant briller les yeux des enfants en partageant leurs passions ; les structures professionnelles les ont remplacés. On pense au klaxon des maraîchers drômois faisant descendre quatre à quatre les escaliers pour partager leurs produits ; la grande surface les a déblayés. Les fleurs de pêchers jouxtant le béton disaient la beauté d’un voisinage insolite. Il nous reste à penser la force de nos contradictions

« Maison pour tous : reconstruire l’utopie »

[1Raymond Millot, Ecole ouverte, recherche-action, société éducatrice, AFL diffusion (www.lecture.org)

[2Yvanne Chenouf, Le sexe des héros, Les Actes de lecture n°116, décembre 2011, pp.21-31 (www.lecture.org)

[3Yvanne Chenouf, « Des parents lecteurs pour former des enfants lecteurs », Les Actes de Lecture n°72, déc. 2000 / « Les livres de nos enfants, vous les faites parlons-en ! », Les Actes de Lecture n°111, sept. 2010 (www.lecture.org)

[4Pierre Pellet, artiste plasticien a accompagné le projet pour la partie graphique et animé plusieurs réalisations d’habitants.

[5Extrait de Daewoo, François Bon, le Livre de Poche, Fayard, 2004, pp. 9, 11, 13, 31, 42, 58, 67

[6Notes de chevet, Gallimard.

[7Choses désolantes, Choses détestables que l’on méprise, Choses élégantes, Choses qui font battre le cœur, Choses difficiles à dire.

[8Amitié, Apprentissage (3), Autonomie, Balai, Beauté, Bien-être, Bienveillance, Cadre, Cellule, Chaleur (4), Cocon (2), Conflit, Confort (3), Contact, Convivialité (3), Cris, Détente, Education, Enfants (2), Evènements, Evolution, Espace, Famille (3), Fête, Foyer (3), Grenier, Grotte, Immigration, Intime, Joie, Ménage (3), Naturel (3), Nid, Rassemblement, Refuge (2), Repas, Repos, Retraite, Rêve, Richesse, Rire, Sécurité (4), Souvenir, Toit, Tolérance, Vivre ensemble.

[9Philippe Lejeune évoquant la théâtralisation de Je me souviens par Samy Frey (La Mémoire et l’oblique, P.O.L, 1991, p.250).

[10Pierre Bourdieu, La Misère du monde, Seuil, 1993, pp.9-11.

[11Jean Foucambert, postface de la brochure « École ouverte, recherche-action, société éducatrice », déjà citée.