Formation
« Des actes de formation : désillusion, enthousiasme et zone d’ombre »
Dominique SAITOUR
LA FORMATION EN LYCÉE AGRICOLE COMME RÉVÉLATEUR D’UNE TRANSFORMATION D’UN LOGICIEL D’ENTRAÎNEMENT À LA LECTURE
Dominique Saitour revient ici, sur le dispositif d’entraînement à la lecture avec le logiciel ELSA, analysant les échecs et les succès des modules de formation. Souvent relatées dans cette revue, ces formations pour prometteuses qu’elles aient été, n’ont jamais donné lieu à des généralisations. La solution sera-t-elle dans la nouvelle plateforme d’entraînement qui se prépare ?
Sur proposition d’un chef d’établissement, un petit groupe de formateurs AFL a tenté de faire adopter un entraînement sur ELSA [1] pour les élèves d’un lycée professionnel agricole, en formant des enseignants volontaires. Très rapidement, nous avons constaté un décalage permanent avec les enseignants. Les professeurs motivés étaient déjà engagés dans des actions socio-culturelles avec leurs élèves, celles-ci ne leur laissaient aucune disponibilité pour s’investir dans une cession de perfectionnement de la lecture, d’autres, moins impliqués dans leur tâche, trouvaient des excuses à leur routine scolaire, collègues absents, manque de temps à consacrer à ce nouvel outil. Une enseignante parmi les cinq contactées voire convoquées à la formation, n’a pas mesuré l’ampleur de ce qui lui était proposé. Voyant dans cette formation une ouverture, qui intellectuellement lui plaisait, c’est presque sous forme de loisir qu’elle participa aux différentes journées de formation, consommatrice d’un outil qui l’avait séduite, elle sut mettre tant d’impossibles dans son enseignement que pendant de longues heures vides de sens les élèves ne purent finir qu’un plan d’entraînement pour les plus avancés. Sa déception de ne pouvoir constater une évolution des comportements de lecteur était réelle mais elle ne mit jamais en œuvre de modification dans ses cours. Aliénée par sa propre scolarité et la représentation de son travail d’enseignant, elle ne parvint pas à s’émanciper de cette lourdeur improductive qui, de rentrées scolaires en premiers congés, d’emplois du temps figés en tracasseries administratives, de salles ou de matériel indisponibles, voit l’année filer jusqu’aux vacances d’été. Quand arrive le printemps, l’énergie est toute centrée sur les examens de fin d’année des élèves, le mouvement des enseignants, le nouveau chef d’établissement, l’envie de partir, peut-être même de fuir, pour recommencer ailleurs avec le même sentiment que ça ne va pas, que ce n’est pas ce qu’il faudrait faire mais incapable de saisir une opportunité pour modifier en profondeur un enseignement qu’elle est la première à subir par le découragement qui l’envahit chaque soir après les cours. Le sentiment d’être passée à côté de l’éducatif est compensé par le soulagement d’entretenir des relations de qualité avec ses élèves et d’avoir une bonne ambiance de classe. Son cas n’est pas isolé, elle est soutenue par un fatalisme relayé par les médias : les jeunes ne lisent plus, le niveau général baisse et le malaise affiché des enseignants est connu de tous.
De notre côté, notre ambition était de mettre en place une formation solide s’appuyant sur les pratiques du lycée dont nous inventions les contours. Sans jamais avoir vu autrement qu’en les croisant dans les couloirs ces jeunes lycéens, sans connaître vraiment leur vie scolaire autrement que par leurs groupes classe de 12 ou 15 élèves, leur environnement rural dans une campagne si apaisante... nous constations simplement que ces jeunes entretenaient à l’évidence des relations chaleureuses de complicité avec leurs professeurs. Nous imaginions un possible pédagogique et éducatif à la hauteur de notre utopie : des groupes autonomes fonctionnant pendant les heures d’internat, des matières décloisonnées dans l’emploi du temps, des adultes éducateurs quelle que soit leur fonction dans l’établissement prenant le soutien de l’élève qui, informé de la possibilité de s’entraîner pour améliorer son niveau de lecteur, se serait inscrit sur ELSA. Nous envisagions son parcours d’entraînement rigoureux et soutenu pendant une quinzaine d’heures, dialoguant avec son professeur qu’il soit en charge des mathématiques ou du français sur les difficultés rencontrées et les moyens de les dépasser. Pour cela, l’enseignant avait toutes les informations dispensées pendant les 5 journées de formation réparties tout au long de l’année scolaire.
Les deux premières journées ont mobilisé ce que nous croyions être la réflexion des enseignants autour de l’Acte Lexique [2], les conditions pour devenir vraiment lecteur et dépasser le stade de déchiffreur. Le moment d’appropriation de l’Acte Lexique et de ses composants a été vécu comme un moment ludique, sorte de quizz permettant de tester ses connaissances et ses facultés à répondre juste. Chacun mesurait l’écart qui séparait ses propres compétences à celles de ses élèves. La possibilité de dépassement du niveau de lecture évalué régulièrement pendant les cours de français et subi dans sa médiocrité dans les autres matières n’a jamais vraiment été entrevu comme possible, ni comme le challenge de chacun, adulte ou jeune. Le niveau des apprenants souvent évoqué en terme de « faible » et de très insuffisant fit d’emblée s’exprimer des réticences quant à l’utilisation d’ELSA, jugée trop difficile [3]. Dans notre plan de formation validé par la direction, nous avions prévu une grande soirée avec l’ensemble du personnel de l’établissement et les élèves internes sur la présentation du diaporama de l’Acte Lexique, qui aurait engagé les professeurs retenus dans la formation. Une soirée « conte » programmée de longue date a vite enterré le projet. L’engagement de présenter malgré tout l’Acte Lexique au sein de l’établissement aux autres enseignants par les enseignants stagiaires ELSA n’a jamais été suivi d’effet.
Les autres journées de formation sont restées des tentatives de transmission d’un maximum d’informations pratiques et de mises en situations à reproduire en groupe classe. Aux enseignants de CFA qui trouvaient l’utilisation d’ELSA trop difficile pour leurs « apprenants » nous avons démontré que Idéographix [4] correspondait à leurs attentes, la bibliothèque ouverte d’Ideographix laisse en effet le champ libre à des travaux plus personnalisés mais il n’en fut rien.
L’écran qui sépare les formateurs, des réalités d’un terrain nous a menés droit dans le mur. Pour sympathiques que furent ces rencontres aucune transformation n’a jamais pu être ébauchée. Nous faisions finalement comme ces enseignants dont on désespérait de voir changer leur rôle éducatif. Fiers de notre savoir, de notre expérience professionnelle, sûrs de nos convictions nous avons plaqué des connaissances pour lesquelles ils ne voyaient aucun lien avec leurs pratiques quotidiennes, trop de changements à effectuer, pas assez de confiance dans les effets possibles ou peut être crainte de se trouver face à des situations non maîtrisées, si éloignées de ce qui leur est connu et familier. Pour autant, les élèves des Lycées agricoles de la 4ème au Bac, les classes de CFA nous semblent être un public qui correspond bien aux ambitions d’ELSA. Un deuxième cycle de formation a été initialisé dans un autre lycée, avec une autre équipe d’enseignants.
Après cette désillusion, pour ne pas parler d’échec de cette formation, l’Université d’été permit de réfléchir sur les atouts du logiciel d’entraînement ELSA, de recenser les outils de formation et les pratiques pédagogiques qui alimentent la théorisation et le réinvestissement dans nos classes. Il fallait pour conquérir nos collègues professeurs travailler avec leurs élèves, ceux qu’ils connaissent et fréquentent au quotidien souvent pendant plusieurs années consécutives.
Ce ne sont pas les professeurs qui ont souhaité cette formation autour d’ELSA, elle a été négociée avec le chef d’établissement. Les contraintes furent nombreuses. D’abord, celles liées à la formation, il fallut pour chacun des enseignants engagés dans cette entreprise se rendre disponible une journée complète cinq fois dans l’année et donc devoir récupérer ses heures de cours, jongler avec les impératifs des cursus d’élève, des visites de stagiaires associées à des déplacements et les projets de l’établissement. Les difficultés liées à l’installation du matériel sur des ordinateurs de dernière génération ne doivent pas être passées sous un silence pudique qui nierait cet obstacle. Les enseignants en charge de la gestion des ordinateurs de l’établissement ont fait preuve de beaucoup d’obstination et de volonté pour installer ELSA sur les postes de la salle informatique.
C’est face à une équipe de 5 professeurs déterminés que cette nouvelle cession s’est engagée.
Pour commencer cette formation, nous voulions un état des lieux en posant cette question :
« Comment qualifieriez-vous la lecture de vos élèves ? »
Voici les réponses des enseignants de 3ème, seconde et CFA...
– « Ils ont des difficultés. » - « Il y a rejet de la lecture. »
– « Certains n’ont jamais lu un livre et ne veulent même pas commencer ! »
– « C’est trop scolaire. »
– « Ils lisent des revues ou sur internet. »
– « Rien ! Ils ne lisent vraiment rien ! »
– « Des BD, des mangas, jamais de romans, c’est trop long ! Ils manquent d’entraînement. »
– « La lecture du dossier pour le BTS en 20’ leur pose un gros problème. »
– « La bibliothèque municipale propose un concours de lecture, ils sont fiers quand ils arrivent à aller jusqu’au bout ! »
Les propositions de l’AFL exposées avec les diapositives sur l’anticipation sont un support au débat.
C’est par le message qu’on arrive au code. Apprentissage par la voie directe. Il faut 80% de connaissance d’un texte pour le lire.
L’Acte Lexique est un moment d’échange et de modification des représentations de la lecture.
Quelle lectrice suis-je ? Je m’entends lire dans ma tête ! (réflexion d’une des professeures).
Après une présentation de la série T, les professeurs vont se confronter pendant une heure environ à leur propre entraînement sur un plan complet (7 séries).
Les séances de théorisation sont les plus laborieuses à mettre en place dans les classes. Accompagner un groupe pour une heure d’entraînement face à l’ordinateur demande une organisation matérielle mais construire des séances de théorisation par petits groupes demande une observation fine des besoins des élèves, une attention sur les mécanismes de lecture mis en œuvre, une lecture affinée des résultats. Nous avons choisi de mener une séance sur l’anticipation avec une classe de 3ème qui savait qu’elle allait travailler toute l’année avec le logiciel ELSA. Séance dite du dictionnaire de texte : les mots d’un texte inconnu sont présentés en colonne par fréquence dans le texte. Cette séance avec les élèves, les professeurs et l’adjointe au chef d’établissement a surpris l’ensemble du corps enseignant. Ils n’avaient jamais fait ce genre de présentation d’un texte, jamais pensé l’anticipation, jamais vu leurs élèves en recherche, propositions et investissement.
Nous ne détaillerons pas ici, les activités menées avec ce groupe de stagiaires et leurs élèves, mais à chaque moment de la formation ( cinq journées complètes sur l’année scolaire, rappelons-le), nous avons associé les élèves par classe entière (pour une présentation de livres), par groupes de 5 ou 6 (pour la recherche d’extraits dans une pile de livres, recherche en CDI, entraînement sur ELSA...) et ces moments ont suscité chez les enseignants non seulement intérêt pour l’activité mais confiance dans le possible avec leurs élèves. Chacun des professeurs s’est approprié un point de la formation pour modifier son enseignement : celui qui lui semblait le moins éloigné de son attente, celui qui faisait écho à son travail en classe. Certains nous ont dit ne plus commencer leurs cours par la lecture oralisée du texte puis les questions de compréhension mais par une série de questions, l’anticipation du texte à venir et la recherche des réponses par découpe du texte. D’autres ont donné à leurs élèves des graphiques à compléter après chaque passage sur ELSA, notant leur vitesse et leur compréhension. L’enseignant a mis une ligne plancher pour chacun des critères, l’objectif étant de dépasser les 60% de compréhension et d’entrer dans la zone définie comme celle des « lecteurs » au-dessus de 15 000 mots/heure. D’autres fois, il a été proposé un travail sur la recherche de thème d’un texte : un groupe surligne dans un texte 10 mots et le propose ensuite à un autre groupe qui doit alors se faire une idée du texte.
Parmi les séries d’ELSA, la série D, qui entraîne à repérer la structure d’un texte est certainement celle qui contribue le plus à modifier les représentations de l’acte lexique et par suite à transformer les séances de travail sur un écrit. L’insistance mise à souligner qu’on lit parce qu’on a des raisons de lire a fait écho chez nos collègues de lycée agricole.
Les résultats en fin d’année scolaire sont facteurs d’enthousiasme tant pour les élèves que pour leurs enseignants et leurs formateurs... ► 84% des élèves de Seconde PRO augmentent leur score efficacité de 2 à 29 points ; ► 66% des élèves de 3ème augmentent leur score efficacité de 3 à 21 points ; ► et 50% des élèves de CFA augmentent leur score efficacité de 3 à 12 points.
On constate un déplacement de la représentation de l’acte lexique : en novembre déchiffrer et lire à haute voix sont considérés comme les actes les plus importants en lecture. En juin ces deux critères sont placés en dernière position. En revanche, comprendre le sens des mots et le sens du texte prennent les premières places. L’implicite d’un texte demeure cependant très peu important pour la majorité des élèves. L’équipe enseignante a constaté des « progrès significatifs dans les questions de compréhension, dans le repérage de l’information dans un texte » et une bonne réussite au brevet des collèges en fin d’année (notes de 12 à 14 en français), la documentaliste constate un intérêt grandissant pour la chose écrite. Deux élèves de CFA ont réussi les épreuves du code de la route qu’elles échouaient régulièrement.
Les enseignants ont poursuivi l’année suivante l’entraînement sur ELSA, outil qu’ils maîtrisent dont ils connaissent les limites et qu’ils savent présenter à leurs élèves.
Ces élèves ont travaillé environ une dizaine d’heures en entraînement ELSA, ils ont traversé 8 à 10 plans complets. On ne peut soupçonner leurs professeurs de s’être déchargés sur la machine du nécessaire travail pédagogique mais il est bien difficile de mesurer les actes de théorisation et de réinvestissement. C’est toujours pendant les heures inscrites à l’emploi du temps, dans la salle informatique réservée à cet usage et en présence des enseignants de français que l’entraînement se fait. L’historique n’a jamais été utilisé et les exercices au choix sont restés le recours de ceux qui ont fini avant les autres et qui n’ont pas assez de temps pour entamer une autre série. Nous avons modifié notre action de formation pour un bénéfice certain, on a noté un déplacement des actes pédagogiques en direction d’une lecturisation, pour autant la satisfaction n’est pas totale de notre point de vue. Pour encourageante que fut cette cession de formation, des doutes persistent sur la face cachée du travail pédagogique au quotidien, l’établissement dans son ensemble n’est pas au fait des nouvelles orientations que ces professeurs nous disent avoir prises. Les CFA vont désormais lire des albums aux enfants de l’école maternelle proche, des expositions sont régulièrement menées dans la ville avec la bibliothèque municipale, peut-on pour autant parler de politique de lecture ?
Recherche d’idéal, de perfection, ces termes prêteraient à sourire... La refonte d’ELSA doit prendre en compte ce que nous considérons comme nécessaire à une action éducative sur la lecture. Puisque la théorisation et le réinvestissement sont si problématiques, demandent tant d’énergie, de temps de formation et d’accompagnement auprès des équipes il faut que la nouvelle plateforme intègre ces deux moments indispensables. C’est l’enjeu du travail des équipes de l’AFL qui vont besogner à la construction de ce formidable outil pédagogique pour les écoliers, collégiens ainsi que leurs parents, animateurs ou enseignants : une plateforme d’entraînement personnalisé, qui mettra en mouvement les trois temps indispensables à une lecturisation performante dont cette revue se fait l’écho depuis ses débuts.
[1] Lire les nombreux articles dans les Actes de lecture parus sur le sujet depuis 1995. www.lecture.org/logiciels_multimedias/elsa/elsa_dans_actes.html
[2] Acte Lexique : montage diaporama interactif sur les différents aspects de la lecture : anticipation, identification, empans, sélection d’informations.
[3] Lire dans les A.L. n°55 l’article « Difficile ELSA ? »
[4] Idéographix : logiciel, lire la présentation et les ressources sur http://www.lecture.org/logiciels_multimedias/ideographix/ideographix.html