Formation
« Lire c’est comprendre »
Jean-Pierre LEPRI
Est-ce que je vois des idées quand je vois des pages imprimées ? Ou est-ce que je vois des lettres, des mots, ou encore la transcription des sons d’une langue orale ? Cette question, banale pour les AFLiens, a grand besoin d’être re-posée aux parents et aux enseignants qui en sont détournés par leur « formation », quand ce n’est pas par les médias.
Jean-Pierre Lepri. Lire des livres, 48 pages de documents
Lire, c’est comprendre, directement avec les yeux, des assemblages de lettres. Ce n’est pas ce qui est généralement enseigné à l’école : je dois plutôt, en effet, y sonoriser ce que je vois, même mentalement, pour reconnaître, dans et par cette sonorisation, un sens à ce qui est écrit. « Mission impossible » en langues françaises [1], car l’écriture y est bien alphabétique, mais non phonétique. J’ai plutôt besoin de reconnaître d’abord, à simple vue, le sens de ce que je vois pour savoir comment le prononcer correctement [2].
Lire est un processus qui utilise l’œil – et non l’oreille. Assujettir l’œil à l’oreille, c’est le rendre infirme : il ne verra alors pas plus de 9 000 mots à l’heure (la vitesse maximale de la parole). À cette vitesse, je ne peux guère comprendre ce que je lis, surtout si je dois considérer chaque lettre ou chaque mot (pour produire un son mental). Car je lis des idées – lesquelles sont suggérées par un ensemble de mots : le sens vient, en effet, du texte (et non des mots). Un vrai lecteur – qui ne passe donc par aucune oralisation, fût-elle mentale – lit 20 000 mots à l’heure, voire davantage.
Apprendre à lire, c’est donc apprendre à reconnaître, par les yeux, un sens dans un texte écrit. Pour apprendre à nager, je dois être dans l’eau. Pour apprendre à comprendre, je dois écouter ce que je ne comprends pas encore. Si j’attends que mon enfant comprenne ce que je dis pour lui parler, il est plus que probable qu’il n’apprendra ni à comprendre l’oral, ni à parler à son tour. Si j’attends qu’il sache nager pour le conduire à la piscine, il est plus que probable qu’il ne sache jamais nager. De la même manière, je n’apprendrai à lire qu’en regardant des textes écrits qui ont un sens en eux-mêmes et une signification pour moi. Et non pas en écoutant, non pas en nageant, non pas en faisant autre chose que ce que j’apprends. Car apprendre à lire (comme apprendre à entendre et comme tout « apprendre »), c’est faire ce que je ne sais pas encore faire, pour ainsi savoir le faire de mieux en mieux. Apprendre à sonoriser des lettres pour comprendre ces assemblages de lettres, c’est comme apprendre à écrire les sons entendus pour comprendre, dans cette transcription graphique, le sens de ce qui est prononcé.
Lire c’est comprendre une langue écrite – distincte et autonome d’une tout autre langue, orale celle-là, que l’on associe, bien à tort, comme étant une seule « même » langue. Je ne parle pas comme j’écris et je n’écris pas comme je parle, en effet. C’est net chez les chinois ou chez les français du Moyen Âge [3], c’est tout aussi net ici et de nos jours. La langue française écrite n’est plus la transcription phonétique d’une langue orale depuis plus d’un millier d’années – c’est pourtant ainsi qu’on la considère et qu’on l’enseigne de nos jours. Notre écriture est bien, actuellement, idéographique [4].
Maîtriser l’écrit, c’est avoir accès à un incommensurable champ de connaissances (livres, revues, internet...). Jules Ferry ne le souhaitait expressément pas : cela devait être réservé à l’élite dominante ; les dominés et les exploités ne devaient être qu’« alphabétisés » et non devenir aussi des lecteurs [5]. Depuis, l’apprentissage de la compréhension de l’écrit directement par les yeux se fait essentiellement hors du temps scolaire – par observation / imitation, dans les seuls milieux où elle est pratiquée.
Est-ce que je vois des idées quand je vois des pages de lettres – ou est-ce que je vois des mots ou bien la transcription des sons d’une langue orale ?
[1] Le « français » comporte deux langues distinctes, différentes et autonomes, l’une orale, l’autre écrite – à la différence du latin qui n’en comporte qu’une (écrite) ou que d’autres idiomes qui ne sont qu’oraux.
[2] Tels « les poules du couvent couvent ».
[3] Une seule écriture chinoise – qui note les idées –, mais des dizaines de langues orales différentes, selon les régions, pour dire ce qui est écrit. Au Moyen Âge, on parlait en latin vulgaire (le français) et on écrivait la même idée en latin seulement.
[4] Les étrangers –que j’ai rencontrés– qui ont lu tout Rousseau ou tout Victor Hugo et qui ne parlent pas le français, les sourds-muets qui lisent... en témoignent. De même, je suis personnellement beaucoup plus compétent dans l’anglais écrit, à l’instar de beaucoup de jeunes, « informaticiens » notamment, qu’en anglais oral. L’écrit et l’oral sont bien, pour moi, deux langues distinctes et indépendantes.
[5] « Oui, il est possible qu’au bout d’un an ou deux, nos petits enfants soient un peu moins familiers avec certaines difficultés de lecture ; seulement, entre eux et les autres, il y a cette différence : c’est que ceux qui sont plus forts sur le mécanisme ne comprennent rien à ce qu’ils lisent, tandis que les nôtres comprennent. Voilà l’esprit de nos réformes. » (Discours de J. Ferry au congrès pédagogique des instituteurs du 19 avril 1881).