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« Exister par deux fois (1789-2014) » (P. Bergougnioux)

Lu par Jean FOUCAMBERT

« EXISTER PAR DEUX FOIS », PIERRE BERGOUNIOUX, FAYARD, 2014, 300 p., 20€

Le dernier ouvrage de Pierre Bergounioux approfondit les questions qui animent sa recherche, sa conception de la littérature, de l’outil intellectuel de second degré, que constitue le langage écrit et de ce que permet le travail d’écriture. Que signifie être un écrivain dans une société inégalitaire ? La littérature est-elle condamnée à n’être qu’un aspect, parmi d’autres, du style de vie des fractions dominantes des sociétés de castes et de classes ? Quelle forme pourrait revêtir une littérature non excluante ? Les onze entretiens et interventions [1] réunis ici explorent en quoi ce que les artistes qui procèdent par les voies du sensible diffère de la littérature qui, elle, est immédiatement chose mentale tandis qu’un tableau, une sculpture frappent d’abord nos sens, quitte à leur demander, mais en second lieu, s’ils ont ou non changé l’entité grossière que nous prenions jusqu’alors pour la réalité.

« Exister par deux fois : la première en tant que tel, de fait, par corps ; la deuxième, dans l’ordre second d’une représentation explicite. [...] Celui qui écrit peut faire retour sur un moment révolu dont la hâte, la fatigue, l’appréhension lui avaient refusé la conscience, inférer du souvenir approximatif, imparfait qu’il en garde, la réalité de ce qui a pu se produire, travailler à obtenir, après coup, l’accord entre ce qui se passe et ce qu’on en pense, la vérité. [...] La littérature accuse, dès l’origine, la déformation essentielle que subit l’événement lorsque, de la vie, du pré
sent où on agit, il migre dans le registre distinct, second de l’écrit. L’explication de ce qui s’est passé constitue alors une avancée majeure de la pensée. [...] Mais la division du travail dont elle procède lui imprime une distorsion qui lui a d’emblée et longtemps échappé : ceux qui agissent ignorent ce qu’ils font et ceux qui le disent ne savent pas de quoi ils parlent. [...] Avec la fragmentation des premières sociétés en classes – et l’invention de l’écriture – la production des richesses est imposée aux esclaves, celle du sens abandonnée aux spécialistes de l’écrit, les scribes, les aèdes, les rhapsodes. ...
 »

La raison graphique : porter dans la clarté qui est la sienne ce que le monde où nous sommes impliqués charrie d’irritants mystères. Ce livre de Pierre Bergounioux explicite l’implacable bataille à mener pour que cet outil d’élucidation soit enfin manié par ceux que les rapports sociaux aliènent. Grand merci ! N’hésitez pas...

« Exister par deux fois (1789-2014) » (P. Bergougnioux)

[1La dernière de ces interventions (L’avenir de la littérature) a été prononcée à Figeac en 2009 dans le cadre de l’Université d’été de l’AFL sous le titre : L’écriture comme révélation et libération.