Nous avons lu
« Ma guerre de 100 ans » (Pef)
Lu par Yvanne CHENOUF
« MA GUERRE DE CENT ANS », PEF, GALLIMARD, NRF, 2014, 188 p., 16,90€
C’est l’histoire d’un enfant percuté par un chapelet de guerres aux rebonds infinis : son grand-père est mort pendant la première guerre mondiale « assis contre un arbre. C’était l’été. » (p.13). Son père ne fera pas la seconde, anéanti quarante ans plus tard d’un mal de cœur « dans un fauteuil. La guerre avait la tête ailleurs. ». À une guerre succède une autre guerre : l’une a « pour nom Corée. Séoul est en flammes. », « il y en a une aussi en Indochine » et tandis que « doucement et de loin, l’Algérie laisse... transpirer » la sienne, la lecture de La Question d’Henri Alleg révèle à l’enfant devenu grand que son « pays fait une guerre d’Allemands. » (p.87). Depuis, il se relie fraternellement à tous ceux qui « sont morts d’un accident de travail, dans l’usine à ciel ouvert de la guerre » (p.17). Il furète et repère ce qu’on lui conseillait autrefois de ne pas regarder : « Vous me faites penser à Nicolas Bouvier. À votre façon de regarder partout. », lui dit l’interprète serbe (p.153), « Vous avez remarqué ma main, mon geste ? J’ai surpris vos yeux curieux. », note le vendeur de voitures à Limoges, près d’Oradour (p.169).
Depuis 36 ans Pef fait des livres pour des enfants dont certains ont bien grandi [1] : « Vous me reconnaissez ? Vous êtes venu, à notre rencontre, dans ma classe quand j’étais en grande section de maternelle... ». Avec ce roman, il leur donne encore un peu de lui, mais autrement. Les images sont à construire (« Les nuages étaient-ils bas ? Hauts ? Absents ? En fumées de fusils, de canons à fracas ? », p.13) et les mots à trouver. Car, en temps de guerre, tout est innommable : les corps déchiquetés et les ventres affamés (« Aux épaules tombées de ma mère je comprends que la faim sans fin nous tient. », p.24), les files de passants (immigrants, occupants, résistants, prisonniers) et les ombres des secrets (« Il me faut apprendre cette guerre tout seul. », p.15). De ses parents instituteurs, de son père homme de théâtre, de sa grand-mère sage-femme, Pef a appris la transmission : « Je suis un passant passeur de son passé, j’ai 75 ans, il y a des passerelles nécessaires entre l’enfance et l’âge adulte. ». Cette fonction irrigue son œuvre de « Moi, Ma grand-Mère », en passant par « Noël père et fils », « Je M’appelle Adolphe » ou « Zappe la guerre » [2]. Mais des adultes broyés, il a aussi appris ce rire qu’on dit fait d’« éclats » : « Le bout de la jambe de bois s’enfile dans une boîte de conserves fixée à la pédale des gaz. Le Laurent me regarde. Il dit qu’une jambe de bois n’empêche pas d’appuyer sur le champignon. Jambe, jambon, champignon, pignon. Le Laurent tire la langue à la guerre. » (p.22).
L’enfance a ses passions et celles de Pef l’aimantent. Sur le pont « aux cheveux de câble », il est vivant, oublie la mort et contemple sans fin l’écoulement de l’eau et le panache du train disparaissant en grondant sous le tunnel de la colline : il réclame sa part d’enfance et la vole « entre thym, lavande, criquet et cailloux à scorpions » (p.25). Sur les avions, il sait tout, il fait des fiches, bâtit des modèles réduits, connaît les bruits, les gloires, les revers, se promet d’être pilote et d’enchanter sa peur. À peine est-il dans une carlingue que, le cœur en surrégime, il voit défiler sur l’écran magnétique de la nuit le même film nostalgique d’une enfance non guérie. L’adolescence frange les obsessions de nouveaux plaisirs, le vélo, le violon, le ciné. Les filles, aussi, mais plus prudemment : il faut, avec elles, sortir des univers autarciques et entrer dans l’échange. Vient alors, ou après, le lent travail de conscience, la nouvelle lecture du monde, la découverte de la propagande coloniale, la sortie des nuages euphorisants : « Atterris Pierrot ! Atterris ! ».
Quand on a poussé au milieu des ruines, si on ne meurt pas c’est qu’on résiste : « Il faut militer ». Pef milite contre la guerre d’Algérie, auprès des miraculés des camps qui ont des « têtes de rire et de larmes », au parti communiste, avec un crayon. Pour son premier titre, il prend un pseudonyme qui le contient tout entier : Guerre et Pef. Le racisme jette les pacifistes à la Seine, les emprisonne à Charonne : Pef ne fera pas la guerre. Quand il traverse la mer pour se rendre en Algérie, il la découvre avec ses charmes et ses sortilèges, sous « les lauriers et les ruines » (p.117). La guerre a tant de cartes en mains. Après les conflits de proximité, viennent les autres, les lointains, aux logiques analogues. Alors que Pef photographie les effets de la violence économique, qu’il soutient les résistances ordinaires, il comprend que la solidarité aux mille visages quadrille de ses veilles inlassables les champs d’honneur bafoués par les banquiers : « Mes copains sont là, là, tu m’entends ? Dans ma tête. Pour eux que je fais ce trajet à vélo, chaque matin. Je remonte en ligne, chaque jour », lui dit un homme qui a pris Douaumont trois fois. « Le jour que je ne pourrai plus la monter, cette fichue côte, cette foutue pente, je me pendrai. ». Et il se pend (p.119). Tout le livre est plein de ces chagrins costauds portés par des corps en dentelle : monsieur Pommier, mademoiselle Bessières, Lili, Chaabi. Des Justes.
Malgré le bonheur désormais appris, Pef n’en a pas fini de parler les yeux dans les yeux avec la guerre qui le connaît par cœur : « Je suis dans ton paysage. Comme les saisons, les enfants, la bière et les chansons. Si tu passais à autre chose ? » (p.123).
L’autre « chose » c’est, par exemple, les livres pour enfants qui font tant d’heureux, à commencer par lui : « Quand j’étais petit, je voulais faire un métier aussi utile que le pain. » [3]. Boulanger ambulant, Pef va voir ses lecteurs, la guerre toujours sur ses talons : à Beyrouth, elle respecte la sortie des écoles et les week-end (p.126) ; lui, il amuse les enfants, « accroche des poèmes à leurs oreilles » (p.130). Au Maroc, « Sa Majesté le Roi ne veut voir ni craindre la part pauvre de son peuple... je dois tendre aux enfants la petite clé de mon imaginaire. » (p.132). À Djibouti, les enfants n’ont qu’un seul et unique crayon qu’ils réservent à l’écriture (p.135), en Nouvelle Calédonie (p.137), d’autres lui apprennent une danse canaque et on lui offre une grotte à vie. À Belgrade (p.146), quand on lui reproche de parler des mines anti-personnel à des enfants qui « ont besoin de tendresse, d’histoires qui les emmènent dans les rêves. », il se défend, poings serrés. À Sarajevo (p.151), la plaque de cuivre, devant l’école, « ne mentionne ni le nom de Jacques Prévert, ni celui de Louis Pasteur mais ceux des enfants abattus en chemin ». Au Vietnam, au Portugal, en Grèce, au Rwanda (p.178), partout la guerre est la toile de fond et Pef écrit pour que les enfants ne l’oublient pas.
Ce livre suit les méandres d’une mémoire ; des événements s’entrecroisent, des ellipses les traversent, des sous-entendus les retiennent. L’écriture emboîte les époques, le temps heurte les bonnes consciences : stupeur (Tout soudain, p.19), dérision (Très bien plus tard, comme ça ne se dit pas, p.20), malédiction (L’ensuite arrive un peu plus tard, un jour d’été, p.36) ; le langage apprend dans sa chair « à conjuguer au futur prévisible, au présent suspendu, à l’imparfait parfait crime parfait », p.21). Parfois, dans un lieu merveilleux, amical et tranquille comme tout, il suffit que le regard se pose sur un arbre immense au pied duquel un petit homme conte une histoire sous les étoiles pour que le souvenir ripe et ricoche. La nuit sénégalaise où Pierre Jakez Hélias lègue une de ses légendes mélancoliques au pied d’un fromager ramène Pef à ce grand platane où, faute d’abri, les habitants de son enfance se mettaient à l’ombre : « Je comble de mes mains l’immense fossé du temps... Pouvoir de réunion d’un grand tenant la main du petit qu’il était. »
Ce livre est un « bouquin d’histoires » habité par des grands blessés que Pef sauve de l’oubli. On y rencontre moins de héros ou de salauds que de simples gens qui ont peur, qui ont faim, qui se taisent de crainte de se révéler à eux-mêmes et de surprendre tous les chagrins dont ils sont faits. Ils sont tous cités à la fin comme dans un générique, commémorés comme dans une cérémonie. En voici quelques-uns...
Où êtes-vous docteur d’Aramont aux biscuits grouillant de vers ? Et vous, les réfugiés espagnols fuyant la guerre civile... ? Où est-il l’officier allemand qui me prenait sur ses genoux ?... En quel village a continué de marcher, souriant, le prisonnier allemand aux lettres blanches flottant au gré des seaux d’ordure ? Et Lili, la déportée aux imprévisibles tourbillons de larmes ?... Qu’en est-il de la femme de Charonne qui nous donna asile quand on tuait au pied de son immeuble ?... Où se trouve le vendeur de voitures que sa main, écharpe devenue, protégeait des odeurs des mourants ? (p.187)
Tous les grands événements du 20ème siècle défilent, à travers les yeux d’un enfant, les questions d’un adolescent, les mélancolies d’un homme qui n’a plus de questions « à l’adresse de ceux dont la mort n’en souffre aucune. » (p.188). Si l’écriture a mis deux ans, depuis le premier mot « détordu » sur la feuille, depuis combien de temps erre-t-elle ? « Les mots sont les mots : ils sont forts et porteurs. Je les prends comme des héros de chaque phrase. Ce livre, je l’ai vécu, porté, comme une grossesse. Quand je l’ai fini, on me l’a arraché. Je ne pensais qu’à le retrouver. J’avais peur que l’imprimerie brûle. » [4]. C’est un travail acharné, généreux, écrit avec cran parce que « pour écrire, il faut avoir ce petit courage d’être soi-même. ». Le prochain livre (La Petite princesse de Saint-Ex.) est né d’une rencontre avec Marcelle, 90 ans qui, lorsqu’elle avait six ans (en 1928) a vu atterrir l’avion de Saint-Exupéry dans son pré. L’enfance est une pépite dit Pef. C’est aussi une épine.
En Guyane, dans un petit bimoteur, le feu est déclaré. Pef ne bouge pas, ne cherche pas à s’échapper : « Je déguste avec gourmandise l’instant du danger, me fais peur au seuil tragique des destins de tant de pilotes. Je boucle la fin de la passion, lèche l’envers dramatique d’une belle médaille d’adolescence. » (p.140). D’Icare, il a conservé la paternité du sculpteur de labyrinthes, du maître des secrets. Père et grand-père à son tour, il construit pour ses petits-enfants la réplique de l’avion de Saint-Exupéry. Il doit se dépêcher, dit-il car « ils grandissent tellement vite. ». Architecte vertigineux, s’il bâtit des cathédrales de rires et des dédales de mots c’est pour enchanter le monde et le rendre habitable. Amoureux de la pêche, observateur des arbres, soucieux du vent, des nuages, des étoiles et de l’espace, Pef sait que le savoir brûle mais que cette haute conquête de l’humanité est un rêve à entretenir rationnellement et sans concessions. Ce livre donne des ailes pour les siècles à venir.
[1] Voir le livret de Gallimard sur la carrière de Pef « à l’usage de tous ceux qui, il y a trente ans et depuis, ont découvert la belle lisse poire du prince de Motordu et ne sauraient la quitter sans prendre de mes nouvelles... » : Tendre an déjà !, 2010
[2] Messidor-La Farandole, 1978, réédité par Gallimard, 1995, 2002 ; Messidor-La Farandole, 1985 ; La Nacelle, 1994 ; Rue du monde, 1998 pour les ouvrages où Pef est auteur et illustrateur. Voir sa coopération à deux albums écrits par Didier Daeninckx chez Rue du Monde : Il faut désobéir (2002), Un violon dans la nuit (2003)
[3] Entretien accordé aux Nouvelles de Falaise (https://actu.fr/normandie/falaise_14258/ce-livre-cest-un-cri-que-je-pousse_909904.html)
[4] Idem
