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« Ah ! Ernesto » (M. Duras & K. Coupry)

Lu par Mireille TEPPA

« AH ! ERNESTO », MARGUERITE DURAS & KATIE COUPRIE, ÉD. THIERRY MAGNIER, 40 p., 14,50€

À l’occasion du centenaire de sa naissance, les Éditions Thierry Magnier ont décidé de rééditer l’unique ouvrage jeunesse de Marguerite Duras, Ah ! Ernesto. Un second document, Ah ! Duras, retraçant la genèse de cette publication, accompagne l’album, augmentant considérablement l’intérêt de cette production.

Lors de sa première parution, en 1971, Ah ! Ernesto, n’eut aucun succès, ignoré par les critiques et refusé par bon nombre de libraires le qualifiant de livre pour gauchistes : Ernesto, dès la première page, déclare à sa mère qu’il n’ira plus à l’école car à l’école, on m’apprend des choses que je ne sais pas. Les neuf pages suivantes s’attachent à décrire la rencontre des parents d’Ernesto et de son instituteur principalement au travers des propos échangés en sa présence : un dialogue percutant, dévoilant l’absurdité totale de la situation, l’impossible communication entre adultes déployant toute leur autorité au service d’un système, absolument sourds à la détermination de l’enfant. Un échange, dès la quatrième page, témoigne de cette incompréhension évidente. À la mère montrant le papillon orange et bleu épinglé dans sa boîte vitrée qui lui demande ce que c’est, Ernesto va répondre, Un crime, c’est un crime !

C’est à Katie Couprie, collaboratrice habituelle des Éditions Thierry Magnier, qu’a été confiée la mise en images de ce court texte : point d’illustrations des personnages ni de leur rencontre mais plutôt un questionnement sur l’accès aux savoirs, à la connaissance, sur le rôle de la transmission et celui de la nécessaire curiosité de l’apprenant. Sur des pages blanches, des objets, animaux, plantes, chiffres et lettres vont apparaître, de plus en plus nombreux, de plus en plus gros, de plus en plus entremêlés...

Le lecteur retrouvera l’univers de cette illustratrice qui aime s’adonner à la pratique de l’inventaire, des plus précis et scientifiques aux plus poétiques et imaginaires... Ainsi, au fil des pages, ce lecteur va-t-il passer d’un espace restreint, probablement celui de l’école, à un environnement plus vaste, plus libre, plus complexe, plus symbolique, éventuellement celui du monde qui l’entoure...

Ah ! Duras vient compléter Ah ! Ernesto en retraçant sa genèse par une compilation de documents variés. Aux textes de Thierry Magnier et François Ruy-Vidal, initiateurs des deux parutions de l’album, sont adjointes les photocopies d’un certain nombre d’archives : l’échange épistolaire entre Marguerite Duras et son éditeur pour aboutir à la publication de 1971, des reproductions du manuscrit et quelques pages de l’album original, mis en images, alors, par Bernard Bonhomme.

La folie d’Ernesto, dans un monde entièrement assujetti à la logique du consensus, réside dans cette liberté débordante, excessive, révolutionnaire dont il voudrait disposer. Dans son refus de toute valeur préétablie, dans sa volonté de détruire et de saboter le savoir – dans son cas le savoir scolaire – pour retrouver en lui l’innocence universelle.

C’est par cette citation que s’ouvre ce second volume. Elle précède les textes des deux éditeurs. Le lecteur commencera par celui de Thierry Magnier qui dénonce ces masses roses et brillantes qui dégoulinent dans les supermarchés ou les mauvaises librairies, ces produits qui ne sont que le résultat d’études de marketing et l’autorise, grâce à cet opuscule, à découvrir le travail minutieux de Marguerite Duras sur son texte, le retravail permanent, sur ce sujet d’une actualité malheureusement brûlante que sont les problèmes de scolarité. On comprend clairement combien le vaste thème de l’enfance, l’éducation, l’école et l’enseignement traverse plus généralement l’œuvre de cet auteur. On réalise que ce conte pour enfant en est un maillon important qui prolonge un certain nombre d’articles parus dans des journaux ainsi qu’un entretien réalisé avec un enfant et diffusé à la télévision. On apprend qu’Ah ! Ernesto inspirera deux réalisateurs pour un court métrage, en 1982, suscitant à Marguerite Duras l’envie de poursuivre avec un film, en 1985 et un roman, en 1990, La pluie d’été.

Le texte de François Ruy-Vidal, ensuite, décrit le cheminement chaotique, parfois douloureux, parfois exaltant, de sa collaboration avec Marguerite Duras, dans une période où Éducation et Institutions étaient largement remises en cause ! Le lecteur perçoit clairement comment des éléments communs de leur jeunesse, relatifs au monde enseignant ou au passé colonial et leur objectif de contribuer à l’épanouissement de la conscience sociale des enfants, conjugués à leur intelligence et leur personnalité participent de la future production, modelant une pensée commune en devenir.

Les documents suivants, courriers, photos et citations, concourent à illustrer et éclairer les deux écrits précédents.

Savoir que cet album, en 2005, était toujours considéré par les éditeurs, quarante ans plus tard, comme trop subversif et donc impubliable, a de quoi éveiller la curiosité, inciter à prendre connaissance de cette publication et en explorer la genèse de sa production ! Chaque lecteur découvrira alors le cheminement d’une pensée qui s’enrichit et se déploie dans l’écriture successive de différents langages (articles, entretiens, textes, courriers, films, interview...) et un coffret auquel il est difficile de rester insensible, centré sur la question de l’Éducation populaire et du statut donné à l’enfant, dans lequel est abordée la qualité de cette littérature pasteurisée, trop intentionnelle et pleine de bons sentiments, dont il est temps de se sortir pour proposer aux enfants une littérature auxquels ils ont droit : littérature d’auteurs, singulière, personnalisée et passionnalisée.

Ernesto dit, en quelque sorte, on m’apprend le savoir mais pas la connaissance. Ou bien, on m’apprend des choses qu’il ne m’intéresse pas de savoir. Autrement dit : on ne me laisse pas apprendre à ne pas apprendre, à me servir de moi-même.

« Ah ! Ernestos » (M. Duras & K. Coupry)