Des enfants, des écrits
« Fabian Grégoire, documentariste pour la jeunesse »
Yvanne CHENOUF
Le Centre André François de Margny-lès-Compiègne a accueilli en résidence, à l’occasion de l’exposition sur les images de la première guerre mondiale [1], l’écrivain Fabian Grégoire. L’Association Française pour la Lecture, un des partenaires de cette manifestation, a contribué à la rédaction du catalogue de l’exposition et participé aux rencontres avec les lecteurs, scolaires et professionnels. L’intérêt du travail de cet auteur, sa personnalité, son engagement au service d’un type de lecture trop souvent négligé (lecture documentaire) ont dépassé le cadre culturel (pourtant considérable) et ouvert à d’autres enjeux : que transmettre aux jeunes générations de l’histoire des hommes (arts et métiers, civisme et politique) et comment le faire pour qu’ils se sentent dépositaires du passé et responsables de l’avenir de vivre ?
Plongée dans une collection
On ne peut pas parler du travail de Fabian Grégoire sans évoquer la collection Archimède, on peut difficilement citer cette collection sans mentionner son directeur : Marcus Osterwalder. Mi globe-trotter mi laborantin, comme on le décrit parfois, ce Suisse entre à L’école des loisirs en 1992, invité par un autre Suisse (Arthur Hubschmid) pour développer le département documentaire (collection Archimède). Au début, il s’agissait de produire une vingtaine de livres par an pour des enfants de 2 à 8 ans, des livres d’auteurs qui ne racontent pas « des histoires avec des animaux déguisés mais des histoires avec des vrais éléphants » [2]. Contrairement à la tendance du moment où la diffusion des informations était calibrée (un thème/une double page), Marcus Osterwalder a favorisé l’écriture linéaire qui oblige le lecteur à « tourner la page », une sorte de « roman de la science » qui repousse, en fin d’ouvrage, les données documentaires. Cette cohabitation de la fiction et de l’érudition a d’abord provoqué un trouble dans les bibliothèques (où ranger ces livres ?), la tranche d’âge (large) et les formats (hétéroclites) ayant posé d’autres problèmes. Après avoir été destinée aux 6/8 ans, puis aux 4/10 ans, la collection s’est fixée sur les 9/12 ans et les formats ont été plus ou moins standardisés. Compromis entre l’album et la BD, un titre de cette collection peut être lu par et avec les enfants, comme un récit, feuilleté par et avec les enfants, comme un abrégé encyclopédique. Chaque ouvrage demande un important travail de documentation et de scénarisation, chaque auteur devant faire avec les contraintes éditoriales (32 à 40 pages de récit, 8 pages de documentation). L’investissement a forgé, à la longue, une solide équipe d’auteurs que Marcus Osterwalder tient à fidéliser comme une troupe de compagnons. Ses arguments de recrutement sont efficaces, comme le souligne Susie Morgenstern : « Quand Marcus Osterwalder m’a demandé d’écrire la biographie d’Archimède j’ai répondu « ça va pas la tête ? ». Je n’étais pas une scientifique et n’écrivais pas de documentaires. Il m’a dit : « Mais tu as vécu toute ta vie avec un mathématicien. » Il m’a eue ! ». Fabian Grégoire, lui, avait d’abord envoyé un manuscrit sur les trains (sa passion) mais, comme le thème venait d’être traité, il a changé d’angle et situé son histoire au cœur de la résistance (le procès Papon faisait l’actualité), dans l’univers ferroviaire (Vapeurs de résistance). En quinze jours, l’ouvrage était fait et la collection accueillait un des auteurs les plus créatifs.
Rencontre avec un « honnête homme »
Fabian Grégoire est né en 1975, à Nivelles, en Belgique. Il a vécu en Provence puis s’est établi en Auvergne, dans un petit village du sud du Parc Naturel régional Livradois-Forez. Après son baccalauréat, il pense d’abord travailler dans l’audiovisuel mais la visite approfondie de l’Institut Saint-Luc, à Bruxelles [3], le convainc de s’inscrire dans la section « illustration » plutôt tournée vers l’album de jeunesse. Si la technique l’intéresse, les thèmes (centrés sur des fables animalières) le séduisent moins. Il souhaite travailler au niveau de la réalité du monde, aider à comprendre l’histoire des hommes, leur organisation sociale, leurs productions, leurs luttes et leurs utopies. La rencontre avec Dominique Maes [4], professeur d’arts plastiques, lui ouvre, avec les portes de L’école des loisirs, l’aspect relationnel de l’information. Il dit volontiers que s’il avait dû imaginer une collection idéale il aurait créé « Archimède » dont il apprécie les objectifs éditoriaux et l’atmosphère artisanale : parmi la vingtaine d’auteurs, pas de « tête d’affiche », pas de nom qui écrase les autres, mais un esprit collectif et laborieux. Là, Fabian Grégoire produit environ un album par an dans un registre scientifique et technique mais aussi historique, géographique et social. Cela lui laisse du temps pour d’autres activités, éducatives (rencontre de classes, guide pédagogique pour le MuCEM), associatives (affiches, logos, livret du Parc régional) et sociales (résidence à la Villa Marguerite Yourcenar au cœur des Monts de Flandre, à la frontière belge, et, récemment, participation au Writers Festival à Banff dans les Montagnes rocheuses au Canada). Se contentant de l’essentiel (des relations, des projets), il n’imagine pas multiplier ses activités mais prend le temps de vivre en harmonie avec son milieu géographique et humain. Quand on lui demande ce qui le passionne en ce moment, il répond : « Aujourd’hui, je suis bénévole sur un chemin de fer historique associatif, responsable de l’infrastructure. Je viens de faire acheter, chez un négociant du Yorkshire, une paire d’essieux ferroviaires dont je vais faire modifier l’écartement par un atelier de mécano-soudure pour les monter sur une pelle hydraulique de 9 tonnes. Je termine une formation de conducteur-mécanicen de locos vapeur. Je conduis alternativement une loco Blanc et Misseron système Mallet de 1906, et la fameuse Corpet-Louvet n°22 de 1923 que j’avais dessinée quand j’étais ado sur une aire d’autoroute. » De l’enthousiasme, brut et pérenne.
Défense d’une vision artisanale
Fabian Grégoire refuse le terme d’artiste, trop connoté, et préfère se définir comme un artisan s’acquittant consciencieusement de ses passions : la photographie « je suis obsédé par la lumière », l’architecture « je suis sensible au construit, au bâti » ou la bande dessinée « j’aime la liberté dans la gestion de la mise en pages ». « Comme un plombier, dit-il, je réalise un objet avec une technique qui s’adapte et évolue au fil des circonstances. ». Il consacre beaucoup de temps à la documentation, collectant des détails, s’imprégnant des atmosphères, articulant la précision de mécanismes complexes (métier à tisser des Canuts, optique d’un phare) à l’ossature des grandes constructions (l’abbaye du Thoronet, le Mont Saint-Michel) [5]. « Au début, j’essayais d’être incollable sur mon sujet. Quand j’ai fait l’album sur Charcot, l’explorateur polaire (Charcot et son Pourquoi pas ?), je trouvais des erreurs dans les fichiers de la marine. Ça fait une petite fierté mais à un moment il faut garder de l’énergie pour le récit. Donc, maintenant, je fais une première visite de surface, pour y voir clair, et après j’invente mon histoire avec ce que j’ai rassemblé puis je vérifie s’il n’y a pas d’erreur. D’un à deux ans sur un livre, je suis passé à sept à huit mois. ». Son engagement dans la partie informative lui a valu la confiance de son éditeur et l’entière responsabilité du traitement de ses thèmes. Il ne s’entoure de conseillers scientifiques que dans de rares occasions (comme dans l’album à paraître prochainement, Le Secret de l’astrolabe, qui traite des interactions constantes entre l’Orient et l’Occident dans le développement des savoirs).
Quand le travail d’enquête est terminé, commence celui de l’écriture. Les savoirs sont distillés dans un scénario (actions, dialogues, images) et ceux qui résistent au filtre narratif sont déviés dans le dossier final prévu par la collection (pour ne pas ralentir la lecture, les notes de bas de page sont rares). Les albums de Fabian Grégoire font résonner les bruits des ateliers, des laboratoires, des mines, des usines, de la production. Pas de profession surévaluée (savant ou explorateur), pas de métier maudit (« quand les mineurs descendaient à la mine, ils affrontaient l’aventure chaque matin, ils en parlent encore avec émotion »), pas d’emploi obscur (gardien de prison) ou solitaire (gardien de phare) mais une chaîne d’humains participant tout aussi intelligemment les uns que les autres à l’œuvre collective de vivre : « Autour de moi, dit Fabian Grégoire que le mépris du travail manuel irrite, je vois ce qu’un artisan doit savoir et engager de matière grise pour mener une entreprise : maîtrise des matériaux, des techniques, du budget, des relations. ». Parler de la vie des hommes le passionne et il ne comprend pas qu’on puisse détourner les enfants de la curiosité d’apprendre : « J’ai des souvenirs scolaires où je m’ennuyais dans des proportions extraordinaires avec les cours d’histoire. C’est inacceptable. ». Il a donc décidé de « se venger » en subjuguant les enfants par le récit des conquêtes humaines.
Du réel tirer une règle
« J’aime bien partir d’une réalité. Une fois que j’en ai compris le fonctionnement, je me mets dans la situation d’un personnage, j’imagine ses intentions et ses actions à l’intérieur du contexte de l’époque et de l’album. ». Comment les enfants abordent-ils ces « fictions véritables », comment règlent-ils les cas d’ambiguïté et d’indétermination ? Fabian Grégoire n’a pas l’air inquiet, comme si, pour lui, l’incompréhension et la perplexité faisaient partie de l’ordinaire, comme si comprendre et douter étaient les deux faces du même processus. Il en veut pour preuve ses propres expériences enfantines : quand il était écolier, son père, instituteur, lisait Marcel Pagnol avant la sortie de la classe : « C’était une lecture pour le plaisir, hors programme, un bonus. J’avais déjà visité les lieux, en vacances, chez mon grand-père, dans le Var, et je retrouvais tout. ». Il sait combien l’intelligence se nourrit des premières impressions, même profondément enfouies, ici la route des vacances « quand il n’y avait pas l’autoroute tout du long » et l’arrêt systématique à la Ferme de Navarin où le grand-père allait fumer sa cigarette face au monument aux morts : « Il s’entourait d’une solitude que l’épais brouillard rendait d’une tristesse infinie. ». Et puis encore ces morceaux d’été chez l’autre grand-père, belge, mobilisé en 1940 dans les Chasseurs Ardennais et replié avec son bataillon en 18 jours jusqu’à Bordeaux : « Quand on allait chez lui en vacances et qu’on s’ennuyait un peu on regardait les magazines de L’Illustration. ». L’enfance est pleine de ces instants mélancoliques où la curiosité germe vaguement sur des mondes entr’aperçus. Fabian Grégoire s’adresse à la fertilité de cette vacance-là.
Appréciant les travaux de Buffon, nourri de Jules Verne, œuvre sur laquelle il a « bien percuté » pendant l’adolescence, Fabian Grégoire sait ce que la raison peut tirer des attachements originels. Alors, il embarque son lecteur, dès la première ligne, dès la première image et le tire en continu jusqu’à la fin, sans mollir, sur un scénario tendu au-dessus de lieux naturels devenus légendaires (du ciel de l’aéropostale aux extrémités polaires, du trou de la mine aux profondeurs de l’Etna) : là, le point de vue, imprenable, est toujours à réinventer. Les enfants sont plongés dans le monde complexe des adultes, ses parts d’ombre et de lumière, ses acquis à défendre et ses défis à relever. Ils ne sont ni protégés, ni mis à l’écart des réalités mais acteurs, parmi d’autres, de leur devenir : Frédéric transporte des documents secrets dans une pompe à vélo pendant la résistance, Pauline et Henry refusent que les cloches de leur village soient fondues pour faire des bombes, Lucie s’occupe du phare à la place de son grand-père défaillant pour que l’administration ne le radie pas, Jeannot, mousse et machiniste, aide Molière à monter un de ses derniers spectacles [6]. Parce que, pour lui, le monde réel est bien plus fascinant que les histoires de dragons, Fabian Grégoire s’empare d’anecdotes véridiques auxquelles il donne une dimension « dramatique ». Dans Les Verriers de Noël, par exemple, au XIXe siècle, un ingénieur d’une verrerie alsacienne détourne le sucre des stocks familiaux pour protéger le secret industriel de la concurrence : le sucre n’apparaissant pas dans les factures de l’entreprise, il ne pouvait être soupçonné d’entrer dans la formule utilisée pour argenter l’intérieur des boules de Noël. « À partir du moment où on s’intéresse à quoi que ce soit, tout se déplie en feuilleton interminable et passionnant. Ce ne sont pas les choses qui comptent mais le regard qu’on porte sur elles. ».
L’œuvre du regard
Dans les premiers albums (jusqu’à Nuit sur l’Etna), didactisme et imaginaire se tenaient à l’écart l’un de l’autre : les images, de même taille, encadrées, se succédaient, soutenues par des légendes, en bas de page. Puis les cadres ont bougé, fondu, disparu : les vignettes se sont disloquées, elles ont grossi, diminué, se sont allongées, sont sorties de leurs limites, ont pénétré le texte, envahi la page, devenant, à leur tour, éléments du décor, mesures du rythme : l’agrandissement d’ un détail, dans Les Cristaux du Mont-Blanc par exemple, augmente le suspens (chaussure d’un poursuivant) ou crée l’émerveillement (grossissement d’un cristal), les vues panoramiques génèrent des éblouissements (volcan, baie) ou des univers feutrés (bibliothèque d’un monastère, atelier des Canuts). L’image abandonne le rôle illustratif souvent valorisé dans les documentaires : dans L’Espionne des Traboules, une image, extraite de la partie narrative, figure comme pièce justificative dans la partie informative (le dessin du claqueret, fromage blanc, p.29, illustre la recette, p.45). Le contexte théâtral a favorisé l’apparition de bulles (répliques des acteurs dans Au théâtre de monsieur Molière, pp.7, 9, 19, 20, 21), ce que n’avait pas prévu la séance de Guignol dans L’Espionne des Traboules, pp.30-31). Les images accueillent parfois du texte sur leur fond, blanc ou teinté, comme pour les lettres du frère à sa sœur pendant la première guerre mondiale (Lulu et la grande guerre) : de couleur sépia (pour l’aspect historique), les missives sont plaquées sur des champs de bataille, visions à ciel ouvert de l’effroi, de l’horreur que l’écriture tente de masquer sous de pauvres formules : « Ce petit mot pour te dire... ». À voir certaines vignettes s’arrondir, s’emmêler, d’autres avaler la pliure de la page ou franger le texte (Paris sous l’eau) on sent que l’auteur, qui se dit « titillé » par la BD, pourrait prochainement céder à ce chatouillement (en témoigne Les Cloches de la libération).
Même s’il « en sait long » sur son sujet quand il commence à raconter, Fabian Grégoire ne privilégie pas le contenu : l’écriture et l’illustration collaborent sans hiérarchie à la construction de l’ensemble. Le moment où l’effet recherché est atteint est imprévisible : une image techniquement irréprochable peut paralyser un scénario, une esquisse, surgie spontanément, en trois coups de crayon ou de pinceau, peut parfaitement atteindre son but : « Pfft ! ça y est, tout est là, tout est dit, les traits sont posés, ça bouge, ça vit ! ». Pour cet obsédé du détail, cette perte de maîtrise est une « bouffée d’oxygène », une promesse de progrès et de renouveau. Si chaque album révèle des marges de progression, tous ouvrent de nouvelles possibilités. L’histoire de Lulu, par exemple, a été adaptée au théâtre et, même si Fabian Grégoire n’a travaillé qu’au décor, il s’est intéressé à l’aventure de cette réécriture.
La mise en scène graphique
L’auteur d’un album de la collection Archimède doit tenir en équilibre deux éléments : l’intérêt du lecteur pour une histoire (l’accident d’un avion échoué en plein Sahara, l’évasion d’une prisonnière avec la complicité de son fils, le vol d’une pièce d’étoffe chez les Canuts ou d’un manuscrit rare dans une abbaye, la disparition de cloches ou de sucre [7]) et la curiosité pour un domaine de savoir (l’éruption d’un volcan, le transport du courrier de l’Afrique à l’Amérique au début du XXe siècle, le fonctionnement d’une mine de charbon ou d’un phare [8]). Il faut raconter, décrire, expliquer, argumenter, sensibiliser aux préoccupations d’une époque et faire comprendre des points de vue. Il faut orchestrer des langages : « Je pense sans cesse au cadrage, à la lumière, aux angles de vue et je fais des maquettes précises où je fournis le maximum d’informations : plans de page, taille des marges... J’aimerais bien gérer complètement la mise en page. ». renouant avec sa passion première, celle du visuel (image et texte) mais aussi de l’audio (retrouver les parlers disparus, les mots des métiers et des traditions), il endosse tous les rôles (scénariste, réalisateur, chef opérateur), répète, comme l’artisan, son geste jusqu’à la perfection, comble, comme l’artiste, les blancs du réel : « On est une sorte de plaque sensible, on traduit en mots et en images les émotions que notre compréhension du monde nous procure. ». Malheureusement, du manuscrit à son impression, des accidents se produisent : une marge a bougé, une couleur a perdu son éclat et les effets recherchés souffrent de ce morcellement du travail, de cette délégation de tâches.
Le point le plus sensible, pour Fabian Grégoire, réside dans l’éclairage de ses planches : « Je suis obsédé par la lumière, je ne sais pas pourquoi. Quand j’ai imaginé le moment où les gardiens poursuivent les évadés du Mont Saint-Michel, j’ai tout de suite vu des petites lumières se balançant comme ça dans les reflets de la vase parce que c’est ça qui est beau dans cette baie, la succession des couches de grève et de boue, le mat et le brillant, ces traits de vase interrompus par les bancs de sable. ». Dans Le Trésor de l’abbaye, poussé par son maître, un jeune écuyer affronte les ombres du cloître, en pleine nuit, pour aller voler un manuscrit. Cette image a été choisie par des CM2 avant de rencontrer l’auteur : « Le bleu du fond est tellement sombre qu’on peut imaginer qu’il y a des gens tout derrière. Ça tremble un peu, on dirait. On croit entendre des bruits, de la musique même. On dirait que ça bouge, que quelqu’un va sortir comme d’un écran. ». La couleur s’empare de la matière opaline des pages ou de l’opacité des fonds (quand l’illustrateur choisit du carton sombre comme support) : ensemble, papier et couleur « font leur travail ».
Les techniques se fondent dans leurs effets. Le pastel offre un ancrage indécis au temps qui passe et des coordonnées instables aux espaces naturels, la gouache et l’aquarelle marient les transparences et les nébulosités des éléments bruts : le feu (de la mine, du volcan, du phare, de la forge) dispute ses reflets à l’eau (de la mer, de la vase, de la brume, de la glace) ; la terre est gelée (glacier), torride (volcan), noyée (inondation), moite et ardente (mine). Les miroitements des étoffes, des pierres précieuses, du verre disent la matière durement conquise par le travail des adultes et des enfants dans des ateliers embrasés ou faiblement éclairés à la bougie, à la lanterne ou à la lampe quand le jour ne filtre plus par les fenêtres. La nuit, d’autres scènes s’ouvrent et, dans le clair obscur, des ombres se faufilent, des pas résonnent, des groupes se forment. C’est l’heure où les cabarets flamboient, où les théâtres soulèvent leurs rideaux de velours devant des visages auréolés d’attente et de stupeur ; c’est l’heure où les peines, les peurs et les rêves des pauvres gens sont portés à la lumière, mis en scène, mis en perspectives par des marionnettes ou des acteurs ; c’est l’heure où les baladins cristallisent les espoirs individuels en utopies collectives : quand Guignol démasque le voleur d’une pièce de tissu mettant une famille de Canuts en difficulté, il alimente la révolte, quand les cloches du village risquent d’être détournées pour armer l’ennemi, la résistance s’organise, quand la prison s’écroule, les prisonniers s’enfuient mais les villageois manifestent : « Quand on a fermé la prison du Mont Saint-Michel, les habitants se sont révoltés en disant qu’ils ne s’en sortiraient pas. Ça peut faire sourire aujourd’hui mais à l’époque la prison était une source importante de commerce sur ce site non encore touristique. ». Aucun savoir n’est neutre, tous sont pris dans des intérêts contradictoires.
La vie des gens
Les récits se passent souvent entre le XIXe et le XXe siècles, quand, avec l’industrialisation, l’exploitation des ouvriers a renforcé les injustices et fortifié les revendications : refus de l’exploitation des travailleurs, droits des enfants à l’éducation, critique de l’emprisonnement arbitraire, rejet du joug étranger. Chaque univers s’ouvre sur des situations critiques, que les causes en soient naturelles (éruption d’un volcan, inondation d’une capitale) ou sociales (guerres, exploitation des hommes par l’homme). Alors, quand les enfants, portés par ce souffle frondeur, s’étonnent de la faible proportion d’héroïnes dans ses récits, l’auteur doit s’expliquer : « Je leur dis que je dépends des contextes que j’illustre et que les hommes, dans les époques que je traite, avaient souvent le pouvoir à l’extérieur quand les filles étaient enfermées. Alors je triche un peu, et c’est pour ça que j’ai créé les cristallières [des montagnardes parties en cordée à l’assaut des sommets]. ». Fabian Grégoire ne parle pas des Hommes comme si c’était une entité homogène (une constante dans les documentaires) mais de groupes de citoyens aux intérêts et aux aspirations souvent contradictoires. Tout progrès émergeant de tensions mais aussi de solidarités, il n’oublie pas de citer, en marge de ses albums, les entraides dont il a bénéficié : les livres et les documents, les lieux (musées, archives) et les humains (savants, témoins) sans lesquels le fil entre mémoire et avenir serait rompu. La partie documentaire, mine d’informations, allie les éléments nationaux aux situations locales, les documents d’époque aux vues contemporaines afin que chaque enfant apprenne à repérer, dans son environnement, les traces du passé, la vie des gens. La partie didactique, très dense, déborde parfois sur les pages de garde pour ne pas refermer brutalement une page d’histoire (vitraux de l’abbaye du Thoronet, outils de mineurs) ou pour adoucir, d’une note poétique, une émotion insoutenable (anémone des bois trouvée par Charles entre les balles et les bombes et envoyée à sa petite sœur). Une sorte de pratique restreinte attrape les faits de proximité (l’auteur se sert de ses souvenirs comme décors et de ses amis comme modèles), une pratique élargie les englobe dans les filets du temps.
Si la plongée dans l’œuvre de Fabian Grégoire nous a permis de mieux comprendre les enjeux d’une collection, elle interroge nos choix auprès des enfants : il y a dans ces albums tout le social que les fictions contemporaines négligent, tout l’épique du combat pour la vie, d’hier à aujourd’hui et en prévision de demain. C’est là un des talents de Fabian Grégoire, et pas le moindre : faire en sorte qu’en parlant de son œuvre on parle des circonstances de production (une collection éditoriale) et des conditions de transmission (le choix des livres pour les enfants). L’humilité n’est pas ici de la modestie mais une valeur morale : les héros, comme les hommes, s’apprécient à leur production, leur contribution au fonctionnement de la cité.
Bibliographie
Fabian Grégoire, auteur-illustrateur
(À l’école des loisirs, collection Archimède)
♦ Vapeurs de résistance, 1998
♦ Les Disparus de l’aéropostale,1999
♦ Nuit sur l’Etna, 2001 (Lutin poche, 2005) (traduit en coréen)
♦ Charcot et son Pourquoi pas, 2002 (épuisé)
♦ Les Enfants de la mine, 2003 – Prix Octogone décerné par le CIELJ à Charleville Mézières 2003 / Prix STAS de la Fête du livre de Saint-Étienne (traduit en espagnol catalan)
♦ Le Trésor de l’abbaye, 2004
♦ Lulu et la Grande guerre, 2005 L’Espionne des traboules, 2007
♦ Les Évadés du Mont Saint-Michel, 2008
♦ Les Cristaux du Mont Blanc, 2009
♦ Au théâtre de Monsieur Molière, 2010
♦ Le Phare de l’oubli, 2011
♦ Les Verriers de Noël, 2012
♦ Les Cloches de la libération, 2013
Fabian Grégoire, auteur-illustrateur
(Aux éditions Équinoxe) w Carnets de transhumance des plaines varoises aux Alpes du Sud, 2003
♦ Habitat traditionnel en Provence, 2005.
Fabian Grégoire, illustrateur
♦ L’Archéologie : les plus grandes découvertes de l’Antiquité à nos jours, Viviane Koening ; La Martinière, 2000.
♦ Trop de secrets pour Marguerite, Corinne Vanmerris, Marais du livre, CRDP Nord Pas de Calais, 2003
♦ Paris sous l’eau : la grande inondation de 1910 vécue par deux enfants, Irène Schwartz, L’école des loisirs, 2006 (Archimède) - Prix Jeunesse France Télévision 2006
[1] La Colombe Poignardée, La Grande Guerre vue par les illustrateurs, du 27 septembre 2014 au 10 janvier 2015.
[2] « Entretien avec Marcus Osterwalder », Nic Diament, La Revue des livres pour enfants N°248, septembre 2009.
[3] De grands noms de la littérature de jeunesse sont sortis de cet institut parmi lesquels Anne Brouillard, Kitty Crowther, Emmanuelle Eeckhout, Emile Jadoul, Stibane...
[4] Ses activités sont diverses, des albums pour enfants aux nouvelles pour adultes, de l’Atelier d’Illustration à la musique : www.dominiquemaes.net
[5] L’Espionne des Traboules, Le Phare de l’oubli, Le Trésor de l’abbaye, Les Evadés du Mont Saint-Michel.
[6] Vapeurs de résistance, Les Cloches de la libération, Lulu et la grande guerre, Le Phare de l’oubli, Au théâtre de monsieur Molière.
[7] Les Disparus de l’aéropostale, Les Évadés du Mont Saint-Michel, L’Espionne des Traboules, Les Cloches de la Libération, Les Verriers de Noël.
[8] Nuit sur l’Etna, Les Disparus de l’aéropostale, Les Enfants de la mine, Le Phare de l’oubli.



