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« Lire le monde, expériences de la transmission culturelle aujourd’hui » (M. Petit)
Lu par Yvanne CHENOUF
« Lire Le monde, expériences de La transmission culturelle aujourd’hui » (Michèle Petit / Belin / 2014 / 17€)
Michèle Petit, anthropologue au CNRS, travaille depuis plus de vingt ans sur le rapport à la culture écrite, en France (milieu rural ou quartiers populaires des périphéries urbaines) et à l’étranger (pays où les conflits armés provoquent des crises économiques et des déplacements de populations). À l’écoute des enfants, des adolescents et des adultes, elle recueille leurs récits et vérifie l’importance des mots pour se construire et se reconstruire quand le rapport à l’écrit est faussé par l’école (absence ou non sens de l’apprentissage) et par la société (lectrices soupçonnées de perdre leur temps, lecteurs de s’adonner à des loisirs de filles...). Autrefois massivement dépendantes des processus d’imitation, les pratiques de transmission recourent aujourd’hui de plus en plus à l’explicitation langagière ; c’est pourquoi Michèle Petit s’engage auprès des familles pour montrer que le recours à l’écrit, investissement pour la réussite scolaire, est aussi un moyen de lutter contre les déterminismes sociaux (sans faire de ce facteur la seule cause explicative). Pas de naïveté chez cette chercheuse qui connaît les effets dissuasifs du prosélytisme chez ceux qui refusent de se laisser convertir sans entrevoir de bénéfices : « entendre tout le temps parler de plaisir quand on n’en a jamais éprouvé peut vous éloigner plus encore de la pratique sensée le prodiguer. » [1]. On lit parce que ça apporte du sens à sa vie, pour mettre en forme une expérience, dégager des marges de manœuvres pour soi-même et pour sa relation aux autres : « toutes choses qui vont bien au-delà du plaisir ou de la distraction ». La lecture, source du développement d’une assise intérieure (« les livres c’est ma maison, mon chez moi »), favorise l’ancrage collectif (« ce que les gens décrivent quand ils évoquent cette sortie de la réalité ordinaire provoquée par un texte, ce n’est pas tant une fuite, comme on dit souvent de façon dépréciative, qu’un saut dans un ailleurs où la rêverie, la pensée, le souvenir, l’imagination d’un futur, deviennent possibles. »).
Évoquant les nombreux bibliothécaires, enseignants, psychologues engagés auprès de populations en péril, Michèle Petit cite ces situations dramatiques où la lecture aide à résister intérieurement. Consuelo Marín, lectrice en Colombie dans les faubourgs de Medellin, parle de ces « enfants qui passaient leurs nuits en pleurant dans les couloirs du lycée, en redoutant le noir » et qui, alors que les tirs se rapprochaient, « ne voulaient pas perdre la fin du conte, telle une seconde peau, peau de l’âme que l’on ne peut pas enlever. » [2]. Même dans les périodes tragiques, l’écrit (mais aussi le chant, le dessin, la musique) ne détourne pas de la réalité mais installe une épaisseur symbolique intermédiaire et des réserves intérieures d’imagination et de confiance afin de pouvoir reconfigurer l’existence par le langage : ainsi, Julio, ancien guérillero, dont personne n’a jamais entendu la voix et qui, après avoir écouté une légende, évoque les mythes entendus dans son enfance et raconte sa propre histoire, ou cet autre, lui aussi démobilisé, qui explique comment les ateliers de lecture l’ont soutenu : « Nous, on a la tête... comment dire, emmêlée, comme dans des nœuds. J’ai pu organiser mieux mes idées, penser, en ayant plus de calme, sans faire les choses à la légère, mais plus lentement et en apprenant à avoir des sentiments. Parce que là-bas, nous, ça, on le muselait beaucoup. Et ici non. Là-bas, on oublie tout simplement ce qu’on a à l’intérieur. ». Sans prétendre faire de la lecture l’arme unique et absolue contre les violences et les inégalités, Michèle Petit lui reconnaît le pouvoir de mettre à distance, comparer, associer, découvrir des « sédiments de vérité, de certitude affective », entrer dans la vie des autres pour se réapproprier la sienne : « dès lors la lecture n’est plus apparue comme l’ingestion pénible de quelque chose qu’une autorité vous impose, mais comme un moyen de participer de quelque chose de plus vaste que soi, de relancer une pensée, une curiosité, de vivre de façon plus lucide, plus intense, amusante ou poétique ». Les lecteurs des Actes de Lecture reconnaîtront dans ces propos le positionnement de sociologues (Nicole Robine, Jean-Claude Passeron, Martine Naffrechoux [3]) qui, dans ces colonnes, n’ont cessé de relier l’usage aisé de la lecture au niveau de formation et au degré d’engagement social. Le milieu familial est aidant non parce qu’il importe artificiellement des rites extérieurs (histoire du soir aux enfants, par exemple) mais parce que ses pratiques (avec l’écrit, entre autre) sont cohérentes et intelligibles : « Si on tient un discours pour dire combien lire est un plaisir, mais que le corps, les gestes ou les intonations trahissent le profond malaise ou l’ennui que procure cette activité, c’est ce malaise que les enfants entendent. C’est pourquoi, aujourd’hui, de plus en plus d’associations et de professionnels savent combien il est important de travailler avec les familles, de les associer au partage de l’écrit. ». C’est ce que l’écrit permet qui le rend nécessaire, attrayant, et Michèle Petit cite ces individus démunis qui ont découvert la valeur des livres (« même s’ils n’y ont pas eu accès, même s’ils sont analphabètes ») à travers leurs fonctions y compris celles qu’on dit « gratuites » (comptines et caresses, « chants secrets » à même le corps). toute histoire prend sens dans chaque lecteur et Michèle Petit raconte comment l’Alice de Lewis Carroll s’est incarnée dans un petit commerce familial argentin, entre le chocolat Jack et le Fanta Orange ou le Coca-Cola, comment elle a traversé le miroir de la pharmacie de la salle de bains, pour toucher une auditrice charmée par ce pays des merveilles qui complétait si bien son propre univers : « j’entrais rituellement dans la fiction. Comme j’y entrais quand ma mère me racontait l’histoire du roi David ou de mon arrière arrière grand-père carabinier dans le sud de l’Italie ; l’histoire de Pierre et le Loup et aussi celle de mon oncle Oreste ; les histoires de mes arrière-grands-parents instituteurs en Patagonie au début du siècle et celle de la pierre qui bouge de Tandil près de laquelle ma grand-mère enseignait. » [4] C’est pour la qualité de ces « situations d’oralité heureuse permettant une retraversée, un détour tout en ouvrant sur d’autres mondes, d’autres possibles » que Michèle Petit accumule les récits de ceux qui, dans des situations très éloignées, élargissent l’idée qu’on se fait traditionnellement de la lecture. Elle n’oublie pas le rôle des médiateurs qui savent, dans des situations critiques, tenir une position subtile hors de la reproduction du rapport dominant à la culture, accomplissant un travail sur eux-mêmes, leur place, leur propre rapport aux livres tout en s’impliquant sincèrement dans les actions entreprises avec les gens [5]. Un jeune animateur argentin résume cet état d’esprit en disant, à propos des adolescents fréquentant l’atelier de littérature qu’il anime dans un institut de détention pour mineurs : « Au début, je crois qu’ils venaient pour notre énergie, pour notre désir, c’est cela qui était premier. » à l’oral, comme à l’écrit, Michèle Petit s’efface derrière les expériences de terrain tout en les reliant pour offrir un cadre commun de réflexion. elle ne cède pas à ce que Jean-Claude Passeron appelle les « pastorales » mais véhicule les réponses construites dans les marges, avec les gens (détenus, soldats, toxicomanes...), estimant que le « centre » a tout à apprendre de ses périphéries. Aux lecteurs bénévoles, passeurs d’usages avec les livres, elle dit que, même si les enfants ne deviennent pas des lecteurs de littérature, ils auront « les poches garnies de récits, d’images dont ils pourront se saisir pour ne pas se sentir nus, perdus, face à ce qui les entoure ou face à leur monde intérieur ». elle ajoute que tout transmetteur de récits rend le monde « un peu plus habitable » et préserve « des temps de transmission poétique, qui échappent à l’obsession de la rentabilité immédiate et au vacarme ambiant ». L’originalité de cette anthropologue réside dans l’ampleur et la diversité de son champ d’action et de réflexion, sa force, dans sa capacité à restituer simplement, agréablement, une réflexion, un engagement comme dans une conversation. Si elle ne néglige jamais la dimension subjective, elle ne lâche aucune des conditions sociales qui pèsent sur les trajectoires individuelles et peuvent être à l’origine des reprises en main collectives. Le tout dans une écriture fluide et élégante qui transforme l’adversité quotidienne en nécessité d’ouvrir des chantiers jubilatoires et déterminés. Savoir lire le monde, c’est déjà le transformer.
[1] Les citations sont extraites de la conférence de Michèle Petit aux rencontres nationales de Lire et Faire Lire, 2013 (www.lireetfairelire.org)
[2] Cf. Consuelo Marín, « Biblioteca pública, bitácora de vida », www.anabad.org/archivo/docdow.php?id=39
[3] Articles en ligne sur www.lecture.org
[4] S. Seoane, « tomar la palabra. Apuntes sobre oralidad y lectura », Conférence dans le cadre du Postítulo de Literatura infantil y Juvenil, CePA, Buenos Aires, 18 sept. 2004. Consultable en ligne.
[5] Michèle Petit s’est essayée à l’analyse personnelle du rapport avec la lecture dans Une enfance au pays des livres, Didier jeunesse Consultable en ligne.