Éditorial
« Tout Change ! »
Michel PIRIOU
Jeanine, c’est ma voisine. Enfin, la personne que je rencontre le plus souvent dans le village. Le froid humide la cantonne dans son manteau de laine. On se croise le matin. Elle marche dans le silence de ses pensées. S’arrête pour écouter un oiseau. Me fait signe du regard : « Un rouge-gorge ! ». On prend le temps de la conversation : « C’est pas comme chez la coiffeuse, qu’elle dit, qu’il faut parler pour pas avoir l’air de n’avoir rien à dire ! »
N’empêche qu’on y cause, comme ailleurs, du prix du beurre, qu’on devise sur l’augmentation du gaz, qu’on fait des pronostics sur la pluie à venir sans jamais, par convenance, faire de politique... La doxa ! Un miroir de l’état du monde. Souvent, dans le désarroi, et c’est peut être celui de l’humanité aujourd’hui, on se réfugie dans la banalité. On dit des choses comme « Tout change ! ». C’est un peu vrai, le monde change. Au rythme effréné des technologies innovantes. De ce qui émane du travail. De l’usage des langages pour transformer et comprendre le monde... De ce qui se pense, sans compter.
La politique, elle, ne change pas. Parce que l’homme ne change pas. Il lui faut rester jeune. Même s’il renonce à l’idéologie pour rester politiquement correct. Depuis la constitution trahie de 1793, il laisse le citoyen dans son ombre, s’accroche aux droits de l’homme et aux valeurs de la République, particulièrement celles qui défendent la propriété, même quand il n’en a pas. Un journaliste a écrit : la Révolution n’a été faite et soutenue que par les dernières classes de la société, par les ouvriers, les artisans, les détaillistes, les agriculteurs, par la plèbe, par ces infortunés que la richesse impudente appelle la canaille tel que l’insolence romaine appelait les prolétaires. Mais, ce qu’on n’aurait jamais imaginé, c‘est qu’elle s’est faite uniquement en faveur des bourgeois... Si les hommes instruits, aisés et intrigants ont d’abord pris parti contre le despote, ce n’a été que pour se tourner contre le peuple après s’être entourés de sa confiance et s’être servis de ses forces pour se mettre à la place des ordres privilégiés qu’ils ont proscrits...
Le plan de la Révolution a été manqué complètement. [1] Sans faiblir depuis, les brissotins, qu’ils se disent sociaux-démocrates ou conservateurs, dépècent « la gueuse » grâce aux médias, l’instrumentalisation du racisme et des croyances, la concurrence à tout crin, le racornissement de l’Etat et de ses services publics, le non avenir pour des millions de jeunes Français, quelle que soit leur origine. Jules a bien pensé à mettre de la leçon de morale et de l’instruction civique dans son école pour le peuple, las, les enfants de la classe bourgeoise y sont restés imperméables. La démarche de la nouvelle noblesse d’état est insidieuse. Des termes comme capitalisme, classe, exploitation, domination, inégalité... sont tombés en désuétude, laissant place à un vocabulaire plus moderne comme mondialisation, flexibilité, gouvernance, employabilité, nouvelle économie, tolérance zéro, communautarisme, multiculturalisme...
« Tout change ! », vous avez dit « Tout change », comme c’est touchant.
L’Homme accepte et pense libéralisme comme autrefois il vivait la royauté de droit divin. C’est une myriade de Pangloss qui s’évertue à faire croire que cette société est la meilleure des mondes possibles. Ainsi, la gente humaine se laisse manipuler depuis des lustres, se laisse absorber, consommer, aliéner. Certains s’avilissent, se fanatisent, et sombrent dans la barbarie. Dans la douleur, la liberté guide nos pas mais ce n’est pas suffisant. On lira dans ce numéro l’édito du n°52 « Culture commune », un texte d’une telle actualité que nous avons décidé de le republier ici.
L’école, elle, ne change pas. Elle brille de ses 20% d’élèves qui savent lire entre les lignes en arrivant au collège. On cherche avec ardeur dans les laboratoires des techniques d’apprentissage ultramodernes pour reconnaître les syllabes et les sons. L’université produit de formidables experts, aussi érudits que ma voisine Jeanine qui dit que le roman donne au monde ce qui lui manquera toujours. Elle connaît Brel par cœur, sait cultiver les pommes de terre nouvelles dans le sable, demeure intarissable sur les roses d’Elsa quoiqu’elle donne plus de crédit à la journaliste Triolet... « Il paraît que, même nue, elle gardait ses bijoux ! ». C’est vrai que c’est une femme admirable ma voisine Jeanine.
L’AFL, elle, ne change pas. Dans un article ancien de notre revue, on pouvait lire : Les Actes de Lecture (mais c’est applicable à l’association), c’est une sorte de carrefour pour tous ceux qui, se réclamant d’une même conception de la lecture, travaillent à lui donner tout son sens d’activité sociale. Activité transformatrice donc. Croisement des pratiques partagées donc. Dont la théorisation permet de triompher de toute idéologie dominante ! Une des raisons de l’usage du dispositif de recherche-action.
L’AFL peine à réaliser la mise en œuvre de politiques territoriales de la lecture alors que depuis une trentaine d’années des villes comme Hérouville-Saint-Clair se veulent éducatrices... Notre association tente de travailler avec les responsables des politiques sociales et urbaines et des politiques d’aménagement, avec les urbanistes, les architectes ainsi que le tissu économique, culturel, associatif dans sa diversité. « Toute la ville est une source d’éducation. Elle éduque à travers ses institutions éducatrices traditionnelles, ses projets culturels, mais aussi à travers sa planification urbaine, ses politiques environnementales, ses moyens de communication, son tissu productif et ses entreprises », disait la charte internationale des villes éducatrices. L’utopie persiste, on utilise dorénavant l’expression « territoire apprenant » dans les milieux informés de la sociologie alors que la question du décrochage scolaire s’avère de plus en plus pressante. N’y a-t-il pas opportunité à relancer le concept de « lycéens formateurs de leur cité » [2] ? Au final, la rédaction a décidé de constituer un véritable dossier autour des questions de société qui résonnent encore des événements de janvier.
En 1995, Raymond Millot s’inquiétait du militantisme risquant de sombrer dans une technicité sans perspective par un usage des outils de l’association ignorant les raisons de leur élaboration. Et Jean Foucambert de rebondir en donnant sa vision du fondement de tout humanité autour de la question du Travail [3]. « Ni dieu ni maître », me rappelle Jeanine Jardinière en courbant l’échine.
Et quand on refait le monde avec élan, elle imagine que le travail n’y est pas le moyen de gagner sa vie mais l’activité humaine transformatrice donc existentialiste de la société ! L’adhérent de l’AFL, lui, transforme ce qu’il peut. Admirable et rare, même s’il a, malgré tout, du mal à résister au désespoir ambiant... Une cinquantaine de militants cultivent l’espoir en contribuant à l’élaboration du futur ELSA sur le WEB, digne successeur d’ELMO. Pour 2015. Question d’à-venir.
Les bons vœux de la rédaction pour cette nouvelle année tiennent en une formule : « Bon Travail et bon voisinage ! »