Dossier Manifeste de l’AFL
1 - « Spécificité du langage écrit, outil de la raison graphique »
Bernard CURTET
Produire et faire apprendre à produire... de l’inédit
Jack Goody a montré comment l’invention de l’écriture en « spatialisant la pensée » a fait naître une compréhension renouvelée du monde et de la langue et doté l’humanité d’une technologie de l’intellect permettant de penser et d’agir à travers un nouveau langage. Indissolublement lié au pouvoir qui l’a fait naître, le langage écrit peut produire la glose ou l’inédit qui ouvre les horizons. La tradition saussurienne, qui fait de l’écrit une notation de l’oral, a occulté la spécificité du langage écrit : l’existence d’une raison graphique qui modélise le réel au-delà de l’expérience immédiate. Cette raison graphique n’est pas dans le langage écrit mais dans la manière de s’en servir. Pour ne pas servir principalement la cause des dominants, encore faut-il que l’expérience de l’ensemble de la réalité sociale et de ses contradictions soit travaillée... On voit là l’enjeu... Produire de nouveaux lecteurs et « écriveurs » au risque qu’ils transforment le monde. L’AFL, qui sait de quel côté elle combat, a labouré depuis les années 80, le terrain de la pédagogie de la lecture et de l’écriture comme illustration de l’apprentissage par tous de tous les langages. De la petite enfance à l’éducation populaire, pour tous les citoyens désireux de ne pas laisser le monde en l’état, ces extraits du cheminement de la pensée d’un mouvement pédagogique peuvent contribuer à transformer les pratiques du présent pour un autre avenir.
Jack GOODY (anthropologue) à la recherche des effets de l’écriture dans le domaine sémantique et cognitif.
Nous avons vu que l’écriture a deux fonctions principales. L’une est le stockage de l’information, qui permet de communiquer à travers le temps et l’espace et qui fournit à l’homme un procédé de marquage, de mémorisation et d’enregistrement. Cette fonction pourrait bien sûr être remplie par d’autres moyens de stockage, tel que l’enregistrement sur bande magnétique. Cependant, l’utilisation d’une reproduction seulement auditive ne permettrait pas de remplir la seconde fonction, celle qu’a l’écriture en assurant le passage du domaine auditif au domaine visuel, ce qui rend possible d’examiner autrement, de réarranger, de rectifier des phrases et même des mots isolés. Les morphèmes peuvent être extraits du corps de la phrase, du flux du discours oral, et mis à part comme des unités autonomes qu’on peut non seulement mettre en ordre au sein dune phrase mais aussi indépendamment d’un tel cadre, de manière à les faire apparaître dans un contexte très différent et hautement « abstrait ». J’appellerais volontiers cela une « décontextualisation » quoique le terme ne soit pas sans soulever certaines difficultés conceptuelles. Je ne veux pas dire que tout cela soit impossible dans le discours oral. On peut interrompre soudainement le flux de la parole pour répéter ce qu’on vient juste de dire, le mot « thistle » par exemple (le chardon en français), et commenter : « Quel drôle de mot ! ». On peut aussi corriger un élément de ce qui vient d’être dit ou reformuler une phrase déjà composée pour éviter de disjoindre un infinitif ou de finir sur une préposition. Mais prendre conscience de ces possibilités fait déjà clairement voir à quel point l’écriture peut faciliter ce genre de réorganisation et du même coup modifier en profondeur le domaine de la communication orale. Car le discours oral apparaît dans deux types de situation, selon qu’il y a ou qu’il n’y a pas écriture. Ces deux situations sont certainement différentes, car l’écriture n’est pas simplement juxtaposée à la parole, elle n’en est pas une seconde dimension, elle modifie la nature même de la communication orale. Dans certains cas limites, le langage écrit peut exister en l’absence de tout langage parlé, ce qui permet à la langue de se perpétuer alors qu’elle a cessé de servir d’instrument de communication courante : comme le latin savant, par exemple, « qu’utilisaient des millions de gens, mais seulement ceux qui savaient l’écrire » ou comme le chinois classique qui, selon H. Jr. Rosemont et d’autres, était très éloigné du parler des gens du commun. Il est possible qu’il n’ait même jamais été une « langue naturelle ».
Lorsque j’utilise l’expression « technologie de l’intellect » pour parler de l’écriture, j’entends ce terme principalement non pas comme référant au premier niveau, celui de l’instrumentation physique, mais pour désigner la manière dont l’écriture affecte les opérations cognitives et intellectuelles, termes qui pour moi recouvrent au sens large la compréhension du monde dans lequel nous vivons, et plus spécifiquement les méthodes que nous employons pour y parvenir.
Claude Simon décrit ainsi son travail d’écriture :
« Lorsque je me trouve devant ma page blanche, je suis confronté à deux choses : d’une part le trouble magma d’émotions, de souvenirs, d’images qui se trouve en moi, d’autre part la langue, les mots que je vais chercher pour le dire, la syntaxe par laquelle ils vont en quelque sorte se cristalliser. Et tout de suite, un premier constat : c’est que l’on n’écrit (ou ne décrit) jamais quelque chose qui s’est passé avant le travail d’écrire, mais bien ce qui se produit (et cela dans tous les sens du terme) au cours de ce travail, au présent de celui-ci, et résulte, non d’un conflit entre le très vague projet initial et la langue, mais au contraire d’une symbiose entre les deux qui fait que, du moins chez moi, le résultat est infiniment plus riche que l’intention. »
L’AFL, un projet politique né pour transformer l’école et le monde
Nous faisons modestement partie de ceux qui, dès les années 70, ont pensé – avec Louis Legrand –, responsable de la recherche à l’INRP que la démocratisation (celle qu’on n’aura plus un jour besoin de nommer avec des « guillemets ») des enseignements secondaire et supérieur dépendrait de notre capacité à généraliser la maîtrise des méthodes de pensée nécessaires pour produire (et non seulement recevoir) des savoirs. Il s’agissait clairement des différents langages, en particulier, pour l’écrit, de ce qui ne s’appelait pas encore « la raison graphique » et pour les mathématiques, de ce que Lichnerowicz désignait déjà comme « l’instrument qui sécrète, par nature, l’économie de pensée et, par là, permet seule de classer, de dominer, de synthétiser, parfois en quelques brèves formules, un savoir qui sans (lui) finirait par ressembler à quelque fâcheux dictionnaire encyclopédique infiniment lourd. ».
Les langages pour tous contre la division du travail ! L’AFL creuse sans fin l’exemple de la langue écrite. La raison graphique, préalable et objectif de la pédagogie de la lecture et de l’écriture.
L’écrit, c’est alors l’outil de la pensée réflexive. En cela même qu’il rend possible une pensée sur la pensée, l’écrit est tout autre chose qu’une transcription de l’oral, lequel, de par son évanescence, permet d’appliquer la pensée à l’action dont tout part. Apprendre à lire et à écrire, c’est rencontrer l’usage d’une fonction de second degré. L’écrit est ainsi le langage de l’abstraction et de la pensée théorique si on donne à ce mot son sens originel. La « théorie » est, on le sait, le discours du « theoros », personnage chargé d’observer certains événements extérieurs pour en rapporter le cours aux habitants de la cité grecque. On imagine le theoros se rendant sur les lieux de l’action, préoccupé du choix du meilleur lieu où se placer... Sur quelle hauteur se mettra-t-il pour tout voir et tout comprendre... ? Quel point de vue adoptera-t-il pour que tout entre en perspective et trouve une cohérence... ? La théorie, discours du theoros, c’est alors ce qu’on rapporte avec soi (com-prend) en fonction du point de vue choisi, ce qui met de l’ordre dans ce qui ne serait sans cela qu’une juxtaposition d’éléments conjoncturels où s’épuise le sens. Et le citoyen écoutant cette théorie, la comparant à sa propre expérience ou au discours d’autres theoros, s’interroge bientôt moins sur l’événement objet (prétexte) du propos que sur l’endroit où l’auteur a choisi de se mettre pour avoir vu les choses ainsi et de là, sur les raisons de ce choix... L’écriture est ainsi le moyen de construire un point de vue, une vision du monde, de replacer chaque fait dans un ensemble simultanément présent, d’établir un système, donc de donner un sens aux choses, de dire LE sens, non pas de représenter, mais de présenter, le contraire d’un pléonasme de la réalité. Donc son traitement, son interprétation par un instrument dont la nature impose des contraintes propres et oblige à des opérations spécifiques. La LECTURE est ce qui va à la recherche du point de vue, qui pousse à son questionnement, à l’investigation des moyens qui ont permis de l’élaborer, à la confrontation avec ses propres points de vue, à son rapport à l’outil qui permet de les élaborer..
Automatique, la raison graphique ? non, il ne suffit pas d’avoir de l’écrit sous les yeux dans l’espace d’une page ou d’un écran...
Il faut, semble-t-il, tirer sans crainte sur le lien étymologique entre texte et tissu en regardant comment la pièce a été tissée, la trame, la chaîne, les fils de départ, ceux d’arrivée, les fils du départ qui se perdent en chemin, ceux d’arrivée dont on ne voit pas à quoi ils sont rattachés, les fils volontairement abandonnés mais nécessaires au début, les fils qu’on a oublié de rentrer, les fils qui ne sont délibérément pas arrêtés à la fin pour que le lecteur continue seul, etc. Ce qu’on apprécie ici, ce sont bien les critères de l’écriture (en tant que processus) et non de l’écrit (en tant que produit). Il faut revenir à cette idée de raison graphique, non parce que l’écrit contient une « raison » distincte des autres langages mais parce que sa mise en œuvre (en tant que matériau) oblige à anticiper certaines précautions, à mettre en place certains dispositifs, à opérer certains contrôles, bref à s’y prendre d’une certaine manière dont résulte un autre rapport à l’expérience que ce que donne la mise en œuvre d’un autre langage. La « raison graphique » n’est pas dans l’outil mais dans le modus operandi, dans sa mise « en œuvre ». L’auteur se voit contraint de livrer une pièce sur laquelle ses interventions ne seront plus possibles donc d’opérer le remaniement de la trame et de la chaîne jusqu’à aboutir à une « pièce » qui se tient. Le matériau écrit se travaille par l’écriture, laquelle cherche en le tâtonnant le meilleur point de vue sur ce « vague magma » d’intentions initiales dont parle Claude Simon. Ce point de vue offre une vision qui est une construction nécessairement théorique, ce que la simple vue n’est pas.
toujours pas automatique, la raison graphique ! 30% du corps social la rencontre dans la lecture et 3% dans l’écriture. C’est un combat social et politique pour de nouveaux lecteurs et producteurs d’écrits qui doivent s’outiller pour transformer l’inacceptable.
Lorsque Jack Goody rappelle qu’il y a nécessairement une « grammaire » de la langue orale des sociétés sans écrit mais pas de « grammairiens », il suggère que ce ne sont pas des grammairiens qui ont produit le langage oral. La possibilité qu’offre l’écriture de prendre la pensée du réel comme objet de pensée afin, depuis un point de vue choisi, d’en offrir une représentation, de la mettre en système, d’en faire la théorie, ne dit rien de la pertinence du résultat. Tout dépendra de l’amplitude de l’expérience travaillée. Et c’est bien l’habileté de toute domination que de présenter son point de vue comme allant de soi. « Les dominés, écrit Bourdieu, appliquent des catégories construites du point de vue des dominants aux relations de domination, les faisant ainsi apparaître comme naturelles. » Vous avez dit aliénation ? Entre alphabétisation et lecturisation, l’écrit comme technologie de l’intellect. On comprend mieux les résistances...
Rencontrer simultanément les « raisons » des différents langages...
Tout langage permet donc, en la mettant à distance, de prendre de la Pensée comme objet de pensée, d’échange et de débat, afin d’en explorer la cohérence, d’en découvrir la Raison. Un langage, même dans son usage le plus modeste, c’est ce qui rend possible cette opération « de second degré », l’élaboration et l’évolution d’une construction théorique entre les individus et le monde. En recourant à la métaphore de la photographie, chaque langage serait ainsi un « révélateur » différent pour « développer » une image différente de ce que le cerveau a produit lors d’une « exposition » instantanée et unique de la « pellicule ». Claude Simon ne dit pas autre chose en insistant sur ce que l’exercice du langage met au jour qui n’aurait pu exister sans lui et qui est toujours infiniment plus riche que l’inscription initiale. Paul Klee, parlant du travail du peintre, avait déjà affirmé : le langage graphique ne reproduit pas le visible, il rend visible. Il donne accès à notre manière de voir. Les langages, outils méta-physiques, outils pour explorer notre relation au réel. « Rien n’est objectivable sans tenir compte du processus de connaissance. À partir de cette constatation, il existe un monde extérieur dont la description est possible dans les termes et selon le découpage que nos sens et la façon d’être de notre cerveau nous imposent » (D. Laplane)
... condition d’un combat, ici et maintenant, pour une école de la promotion collective qu’il faudra inventer. Défendre, en la transformant, l’école publique dans la continuité des positions de Freinet et du mouvement ouvrier qui dénonçaient dans l’école de Jules Ferry, une école pour le peuple et non une école du peuple
Nous avons tenté ici d’en actualiser quelques raisons, lesquelles conduisent à considérer les jeunes comme des acteurs sociaux de plein exercice intervenant dans la complexité du réel et à prendre la Pensée que leurs actions nécessitent comme matière à travailler avec cette technologie de l’intellect que sont les langages disponibles auprès des membres impliqués dans l’environnement. Éducation doublement intégrale : par la plongée dans le social dont n’est retirée aucune composante (et surtout pas l’action transformatrice en lien avec les autres producteurs) ; par la totalité des langages nécessaires simultanément à la théorisation de cette pratique, à l’élaboration de concepts, d’outils d’analyse et de démarches intellectuelles en constante évolution de par leur confrontation à la globalité du réel.