Nous avons lu
« Mon plus grand combat », Flo Jallier et « Angélique boxe », Richard Couaillet
Lus par Emmanuèle BUFFIN
Angélique boxe par Richard Couaillet et Mon plus grand combat, Écrit par Flo Jallier, Éditions sarbacane, 238 p., 14,90 €
Bonjour les collégiens,
Je m’appelle Emmanuèle Buffin, j’aurai 73 ans aux cerises. Je n’ai vraiment pas le profil d’une boxeuse (trop vieille, trop petite, trop poids plume et surtout trop douillette). Le seul rapport que je peux avoir avec ce sport, c’est que, pour mon âge, je me débrouille pas mal à la corde à sauter. Je n’ai jamais pratiqué la moindre compétition. Pire, je ne peux pas regarder une épreuve des jeux olympiques ou un match de foot à la télé : je ne supporte pas la tension et l’émotion qui vont avec ces retransmissions. Alors, voir deux personnes se foutre sur la gueule, voir entraîneurs et soigneurs soutenir quelqu’un qui ne tient plus debout pour qu’il retourne au combat ... pour moi, c’est juste inenvisageable. ... Tout ça pour vous dire comment j’aborde la lecture des livres que j’ai le projet de vous présenter.
Je viens de finir Mon plus grand combat de Flo Jallier aux éditions Sarbacane. 238 pages.
Flo Jallier est une femme et l’héroïne, Tara, qui est aussi la narratrice, est une femme (j’ai failli écrire une fille mais elle a 20 ans quand elle se raconte). Les pages de garde (entre la couverture du roman et le début du roman proprement dit, sont très utiles pour savoir où on « met les pattes ». On y trouve la bande-son du livre, un mot de l’auteur et une citation de Nietzsche. Le livre se divise en deux parties distinctes présentées clairement.
Première partie : KO Extérieur
Deuxième partie : CHAOS Intérieur
Les titres des chapitres sont recherchés (jeux de mots), font souvent référence au vocabulaire de la boxe : (round 1, gong...) et éclairent sur le contenu de ce qui va suivre, je trouve qu’ils facilitent la lecture.
J’ai beaucoup aimé la première partie. Quand elle ne subit pas l’averse de conseils et de commentaires de son entraîneur (Jacky), la tête de Tara va son chemin et son corps de l’autre. Elle évoque des souvenirs anciens ou récents et c’est comme ça que, par bribes, on fait connaissance : la cité où Tara a grandi, sa famille, un copain d’école et son petit frère... Je trouve ça très fort, de la part de l’autrice de nous éclairer comme ça, petit à petit sur la personnalité de Tara, sur son histoire et son rapport aux autres. On comprend que Tara est devenue ce que son père et son entraîneur ont fait d’elle un peu à l’insu de son plein gré et que les espaces de liberté sont très rares dans sa vie. A l’occasion d’une défaite et d’un KO, la vie de Tara bascule dans la deuxième partie du livre.
Et là, pour moi, ça se gâte.
On le comprend avec le titre et aux préambules des pages de garde, le grand combat, c’est celui que Tara mène contre elle-même pour se libérer de l’emprise de son père (plus encore que de son entraîneur) et devenir la « vraie Tara », enfin apaisée. Le problème, d’après moi, c’est qu’elle va passer d’une emprise à une autre et d’un stéréotype à un autre (de celui de la championne de boxe à la fille très féminine zen et amoureuse). De mon point de vue, Tara ne s’émancipe pas, elle se laisse conduire, or, je ne crois pas que ce soit là le message que Flo Jallier veut nous faire passer. La métamorphose de Tara est trop rapide, trop facile, trop complète à mon goût et il y a des invraisemblances dans le récit (par exemple un ancien photographe et ancien médecin devenu homme de ménage). Le copain d’enfance de Tara, intéressant parce que complexe et peu sûr de lui, devient capable d’un discours bien envoyé et de paroles définitives, ça ne lui va pas. Mais bien sûr, rien ne vous oblige à partager mon point de vue, mieux vaut vous rendre compte par vous-même.
Avec Mon plus grand combat, de Flo Jallier, il s’agissait d’une championne. La Angélique du roman de Richard Couaillet, Angélique boxe, publié dans la collection Actes Sud Junior a la rage et une attitude de boxeuse devant la vie. Le livre est organisé en une alternance de 26 chapitres courts : dans une police de caractères classique le récit d’un auteur narrateur ; dans une police de caractères en italique, Angélique se raconte comme dans un journal intime ou un monologue intérieur. Angélique 1 ; Angélique 2 ; ... Angélique 13. Suit un épilogue dont je reparlerai plus tard.
Comme la Tara de Mon plus grand combat, Angélique va vivre un coma. Une bagarre de cour de récréation qui tourne mal. A son retour, elle est en butte à l’hostilité de son maître et des autres élèves. Jusqu’à l’entrée en sixième Angélique ne boxe plus, elle serre les poings et s’acharne sur son travail scolaire. Au collège, Angélique, pratique la boxe. Elle se défend face à un groupe de grands qui l’agressent. On la respecte mais elle n’a pas d’amis.
La vie d’Angélique, qui n’était ni drôle ni facile, tourne à la tragédie. Sa mère meurt de maladie, elle se fait massacrer par la bande de garçons à qui elle avait tenu tête avec ses poings, son père meurt de chagrin. Angélique encaisse, se blinde, garde tout, refuse les mains tendues. Elle réfléchit, comprend qu’elle doit quitter la cité. Elle le fera seule, avant la rentrée scolaire après avoir rallié ses frères à son projet.
Je vous ai à peu près raconté ce qui se passe dans le livre mais je ne vous ai rien dit. Rien dit des paysages du Nord vus par les yeux d’une enfant, rien de la force de l’amour non-dit au sein de la famille, rien de la présence de la culture ouvrière, rien de la violence des rapports entre l’école et la famille d’Angélique. Pourtant, il y a tout ça dans ce petit livre dense. Je ne vous ai rien dit non plus du rapport d’Angélique à la boxe, un rapport charnel, un refus des codes du sport-spectacle, une pulsion de vie, une solitude vécue comme une armure face à l’hostilité et à l’exclusion. Une école de courage et d’intelligence, aussi, qui conduit Angélique à quitter tout ce qu’elle a de familier, sans argent, sans formation.
Tout au long de la lecture de ce livre, j’ai été éblouie pas la justesse et la puissance des mots. étrange impression d’avoir à faire à un texte très littéraire autant qu’à un récit de vie. L’impression aussi, qu’une telle accumulation de drames, ça fait trop. À mon âge, pourtant, je sais que la réalité peut dépasser la fiction. Dans un roman, l’auteur aurait donné au moins un allié à son Angélique. L’épilogue m’a donné la clé. Moi, je ne vous la donne pas. Sachez juste, que ce livre qui raconte des choses terribles donne envie de vivre.