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« Ilié Prépéléac », Nora Letca, Aglaé Rochette

Lu par AFL

Ilié PréPéléac, Nora Letca, Aglaé Rochette, Le cosmographe, 2019

Jeune maison d’édition, Le cosmographe [1] organise des rencontres entre des cultures, des langages et des artistes. Dans les parutions de ce début d’année figure Ilié Prépéléac, un récit en deux parties disposées tête-bêche dans un grand album richement illustré. sur chaque côté de la couverture, l’un à dominante bleue, l’autre jaune, flottent deux poissons baudruches. Nora Letca (au texte) et Aglaé Rochette (à l’image) propulsent un récit organique dans un monde de désordres et de cristallisations strié de moiteurs étouffantes et de bourrasques glaciales. Là, toute parcelle vivante (humaine, chimérique, animale, végétale) s’autogénère et régénère le tout dans une sorte de soupe cosmique défiant les sensations les plus extravagantes. pour profiter de cette lecture, il est recommandé d’accepter le chaos même s’il n’est pas superflu de savoir se cramponner. entre l’un et le multiple, le simple et le complexe la première partie traite d’un étrange phénomène advenu quelque part entre ciel et terre : La disparition de Sofia Onéga.

Sur aucune carte, hors des calendriers...

Dans un décor transhistorique (ruines antiques, village rural, usine aux toits en dents de scie, tours futuristes, viaducs ferroviaires, tarmacs pour frégates fabuleuses) surgit la ville fermée de panoï. cette cité, qui ne figure sur aucune carte, est régie par une société matriarcale occulte (direction, administration et patronne anonymes, Institut International de Voyance Céleste, frontières interdites, caméras de surveillance, sentinelles endormies). Le nom du héros [2], les origines roumaines de l’auteure, la toponymie (moïseï, lac Ïezer, siméria...), les vêtements des grand-mères nommées babas (longues jupes, foulards aux motifs fleuris) le mobilier (poêle en faïence, tapis brodés) tout respire la transylvanie et ses légendes métissées. La narratrice (dont le nom coïncide avec celui de l’auteure) décrit, dans la première partie, une ville repliée tirant ses ressources du fer et des fleurs et, dans la seconde partie, l’odyssée de son ami, Ilié prépéléac [3], seul homme de la ville, parti à la recherche de sa bien-aimée, Sonia Onéga, fleuriste d’un genre peu banal : élevée par des flamants roses dont elle possède la grâce, elle exerce son métier à bord du tramway aérien portant le numéro 1113. celle qui possède un passé fabuleux (descendante d’une grand-mère ouze, disparue lors de la première course à la voile en solitaire, restituée à sa communauté par des oiseaux migrateurs) parle du monde comme d’un chaudron galactique observé à travers la lucarne percée illégalement sur la façade orientale de sa maison. ...

Portrait d’une ville effervescente

La féminité dominante est représentée par l’activité artisanale (poterie, filage, tissage), l’oralité (prédictions, contes) et la reproduction. La vie surgit à la moindre opportunité (un décès, une chaleur étouffante, des matières lumineuses en suspension) : les jeunes filles sortent de la chevelure des vieilles disparues, les planètes pondent des œufs et la floraison des tourne-lunes, fleurs emblématiques de la ville, accélère la germination des salicaires et du caille-lait blanc, plantes frauduleusement importées de l’autre côté de la frontière interdite et semées à tous les vents, sur le toit des immeubles. Mais les femmes de panoï sont aussi des scientifiques qui étudient, au sein de l’Institut de Voyance céleste, la météorologie, l’astronomie, l’astrophysique. Dans un univers cosmique (baisse de gravitation, faible pesanteur, êtres en lévitation) où le langage est sous pilotage automatique (on baye aux corneilles, on avale des couleuvres), alors qu’une nouvelle planète, enceinte, surgit (Hamler 1113), une prophétie saisit la ville de panoï (« L’ombre tombera sur la ville et le ciel germera. Alors le haut sera le bas, le début sera la fin et viendront les jours heureux. ») et Sonia Ortega se dissout dans l’espace.

Sous un ciel sans point de fuite, le sol pivote et le regard du lecteur est emporté par une force centrifuge dans un tourbillon de lucioles. Des rayons fluorescents repoussent le décor au-delà du bord supérieur de la page, entraînant Ilié prépéléac vers un ailleurs inexploré, vers sa bien-aimée. Le récit est désormais « dit » par le voyageur (pensées, journal de bord) et par une fileuse (Baba Sorica de l’Institut) dont les prédictions tiennent lieu de péripétie. emporté par des rayons cosmiques, prépéléac, chute cul par-dessus tête de l’autre côté des champs de tourne-lunes (seconde partie).

À travers les légendes...

Échoué sur un lit d’ouate, il rencontre Baba Sorica, la fileuse d’écumes de Moïseï, un village météore creusé à flanc de baleine et suspendu dans le ciel comme un de ces monastères grecs auxquels on accède par des escaliers. au ronronnement du rouet et du poêle, la vieille au visage de banquise déroule un de ces périples légendaires attribué aux hommes en mal de destin. Les préparatifs, classiques, prévoient une monture mythique (hippocampe nourri de charbons ardents), des victuailles magiques (vinaigre d’ortie, graines de cameline) et une assistance surnaturelle (méduse en guise de torche). Insensiblement l’univers se dédouble (est-on encore dans le récit ou déjà dans l’action) et, par réverbérations, le passé revient dans le présent, le présent recycle le passé pour se régénérer. avancer consiste à se débarrasser de la nostalgie (« ne pas rester captif entre deux mondes »), à traverser un univers échevelé guidé par les voix des conteuses du basmé. [4] Dans un décor en fusion, des lieux fabuleux balisent la quête (village de jeunes filles endormies, caravansérail des princes du Levant, phare éteint depuis que la lune a été volée...) : on y croise un bestiaire enchanté (rossignol à flancs roux, cerf aux cornes serties de gemme, truie bleue, éléphant ensorcelé, poisson ailé ou oiseau amphibie), un robot humanoïde, une fée aux cheveux bleus... tout un caravansérail incorporant les romans de chevalerie aux contes des mille et une nuits. C’est au lac Ïezer que la chevauchée s’achève, tous les éléments du conte s’effaçant pour laisser place à un jeune centaure ailé fixant fièrement son avenir. Comme métaux en fusion, les corps d’Ilié et de Sonia s’amalgament, soudés par un parfum d’oignon sauvage : chacun a réalisé un trajet parallèle à travers les reflets interstellaires pour retrouver l’autre. Leur course se termine sur la place d’un marché estival en train de plier bagages.

... l’humanisation du monde

Intégralement voué au cosmos (hydrogène ionisé, gaz, constellations), le texte vibre d’anciennes légendes : du dieu Vishnou métamorphosé en tortue géante, à Gaïa la déesse mère, de l’œuf cosmique (atome primitif) à la soupe primordiale tout n’est qu’incandescence, combustion, fusion, autant de phénomènes rendus par un assaut de lumières (venues des fenêtres, des lampadaires, des graminées planant comme des lucioles) et de métamorphoses (de la lune à l’œuf, de l’œuf à la « créature » informe, des 1113 babas pionnières réincarnées dans les 1113 œufs de la planète Hamler). tandis que le récit avance d’éblouissements en nébulosité, les images, radieuses, installent des ondes jaunes et bleues comme une basse continue : oscillations, sinuosités, irisations. Le texte opère de fréquents décrochements (humour, trivialité) quand l’illustration multiplie les élans, les éclats, les énigmes, l’ensemble introduisant le lecteur dans un univers chaotique. telles deux forgeronnes, l’auteure et l’illustratrice arrachent leur conte à un terreau opaque, réel et mythique, telles des pépiniéristes elles composent des bouquets avec les savoirs et les croyances œuvrés depuis la nuit des temps pour résoudre l’énigme du vivant. Chaque mot, chaque couleur est une cellule vivante approchant la genèse ignorée du monde.

Que peuvent toutes nos légendes et tous nos connaissances quand nous errons comme des nomades assoiffés entre l’origine perdue et la fin qui se dérobe ? tendu par une force magnétique, cet album plonge ses racines dans le terreau immémorial des premières fables [5] tandis qu’une force cosmique l’entraîne vers l’encore « indévoilé ». comme des satellites, nos illusions et nos vérités tournent sur l’écran infini d’un univers en expansion. Guidé par une écharpe jaune et un parfum d’oignon
sauvage, Ilié et sonia vont faire de la quête amoureuse l’unité du livre et, peut-être, la seule évidence de notre condition. Comment Nora Letca et Aglaé Rochette, deux jeunes artistes, ont-elles fait pour créer, avec deux langages aussi différents, un OVNI si homogène ? ce n’est pas le héros qui nous le dira : à la fin de l’album, il dort comme un loir. est-il jamais parti ? a-t-il jamais existé ? et nous, comment reviendrons-nous de ce voyage aussi métallique que fleuri ? Éblouis mais pas aveuglés.

Le pique-fleur I (Picaflor ou Colibri)

Le feu s’échappa emporté
par un mouvement d’or
qui le maintint suspendu
fugace, immobile, fibrillant :
vibration érectile, éclat de métal
pétale de météores.

Il allait, volant sans voler
concentrant le soleil infime
en hélicoptère de miel,
en syllabe d’émeraude
qui de fleur en fleur dissémine
l’identité de l’arc-en-ciel.

De ses deux ailes invisibles
il secoue un tournesol
sanctuaire de soie somptueuse
et le plus minuscule éclair
brûle dans son incandescence,
statique et vertigineux.

Pablo Neruda
« Ilié Prépéléac », Nora Letca, Aglaé Rochette

[1contact@lecosmographe.fr

[2Prépéléac, dérivé du slave, désigne au sens propre, un poteau, chargé de clous ou de branches transversales, placé devant les maisons pour y suspendre des pots ou y tasser le foin pour faire des meules au sens figuré, c’est une hutte de branchages servant d’abri aux gardiens qui surveillent les propriétés dans les champs.

[3Ce nombre désigne aussi les sorcières

[4Récits qui rapportent des faits irréels : Conte et tradition orale en Roumanie, Franck Alvarez-Pereyre, SELAF, 1976