Éditorial

« Égalité des chances et PISA-ller »

Serge HERREMAN

Les résultats PiSA

Le 3 décembre, Angel Gurria, secrétaire général de l’OCDE, exposait, devant J.M. Blanquer, ce que les résultats de Pisa 2018 révèlent de l’école française.

Citations : « La France est un des pays les plus inégalitaires. [...] Aux inégalités sociales s’ajoutent les inégalités ethniques. [...] Agir pour réduire les inégalités est urgent [...] L’enjeu principal est celui de la capacité du système scolaire français à faire progresser les plus fragiles. » [1]. Réponse de J.M. Blanquer : « Le poids des déterminismes sociaux n’augmente pas, on a stabilisé ce facteur. »

Affirmation : « Pisa confirme ce que je dis depuis des années, les pays qui progressent dans Pisa ont modifié leurs pratiques pédagogiques pour “un enseignement structuré, explicite” ». Et le ministre de citer ses références : Agir pour l’école, A. Bentolila, S. Dehaene.

Égalité des chances : oxymore ?

Les remarques du ministre face au constat de l’OCDE, l’évolution de l’idéologie appliquée à la pédagogie ne peuvent qu’interroger sur les véritables intentions de la classe dominante. Demandons-nous si les résultats de l’évaluation en question ne seraient pas qu’un PISaller...

Pour dire les choses autrement, l’école dite de la confiance, l’école prétendument républicaine, l’école dite de l’égalité des chances ne fonctionne-t-elle pas, en définitive, dans le sens souhaité par « ceux qui nous gouvernent » ? Pourraient-ils faire même encore mieux pour favoriser les premiers de cordée ?... et pour convaincre les laissés pour compte qu’ils sont les seuls responsables de leur sort.

On te donne ta chance...
Mets toutes les chances de ton côté...
On t’a donné ta chance et... tu n’as pas su la saisir...

Quid, alors, de l’école de l’égalité des chances ?

Comme l’écrivait Bruno Mattei [2] « on ne fera jamais l’égalité à partir des chances, pas plus qu’on ne fera un rond avec un carré. » [...] À la différence de l’égalité des droits qui s’applique uniment à toutes les personnes sans exception, l’égalité des chances est incrustée dans une anthropologie de l’individu individualiste, de la compétition et concurrence de chacun contre tous où comme le dit Albert Jacquard : « Les gagnants sont des fabricants de perdants. »

Pour Patrick Massa [3] « l’idéologie méritocratique est aujourd’hui véhiculée par la droite décomplexée et admise par la gauche convertie au libéralisme après le tournant de 1983. Elle vise à convaincre les dominés qu’ils sont responsables de leur sort. Selon sa version la plus vulgaire, chacun reçoit ce qu’il mérite. C’est la stratégie qui consiste à blâmer les victimes. »

Citons à nouveau Bruno Mattei : « On ne sera pas assez naïf pour croire qu’il suffirait d’avoir un entendement bien fait pour se débarrasser de l’égalité des chances. Les bénéfices qu’elle rend à la République sont trop précieux pour qu’on puisse en disposer à son aise : notamment la légitimation des inégalités et la naturalisation des rapports sociaux au nom du travail, du mérite et des dons personnels. Erigée en statue du commandeur, elle fait partie du fond archaïque et sacré de notre imaginaire politique. Vouloir y toucher, à droite comme à gauche, serait commettre un sacrilège. Mais déjà ne pas se raconter et raconter n’importe quoi ouvre un espace pour penser et agir autrement. » [4]

On pourrait donc, a priori, se poser cette question : « Ne vaut-il pas mieux se fixer comme horizon une société où « le mot “chance” évoquerait non plus une lutte menée pour accéder à une classe sociale plus élevée mais la possibilité pour chaque individu de développer pleinement, dans une association sans contraintes avec ses semblables, les qualités d’intelligence et de sensibilité qu’il possède en tant que personne » [5] ?

On pourrait aussi soutenir, avec F. Dubet, que « l’égalité sociale devrait avoir la priorité sur l’égalité des chances. »

On ne peut qu’aller dans le sens de Patrick Massa quand il affirme : « Combattre l’idéologie méritocratique est d’autant plus indispensable que ce sont les principes ultimes du mouvement ouvrier qu’elle vise. Ce qu’elle a condamné, ce n’est pas uniquement d’avoir échoué à grimper dans l’échelle sociale ou d’avoir rétrogradé, c’est même d’avoir refusé de concourir. L’abstention est soupçonnée de cacher un manque de capacité ou d’énergie, ce ne serait qu’un alibi commode et non la manifestation d’un attachement à un autre système de valeurs tout aussi légitime » [6].

Et si on se réappropriait, face à l’école des uns contre les autres, l’idée de promotion collective développée par l’AFL : « La promotion collective réclame la réduction de l’inégalité sociale, la diminution des différences entre les statuts, une autre conception de la responsabilité qui remplace la hiérarchie. Cette approche permet de poser autrement la question du Savoir et des savoirs... La promotion collective, à l’inverse de la réussite individuelle, invite à poser le problème de la manière suivante : plutôt que de chercher de quels savoirs un individu doit être doté pour s’insérer le plus haut possible dans une société inégalitaire, demandons-nous quels savoirs sont nécessaires pour réduire les aspects inégalitaires de la société et dans quelles circonstances ils peuvent se développer [...]. Pour la promotion collective, ce qui est à développer, c’est ce qui met en question l’ordre des choses, ce qui se construit dans la transformation réciproque de la situation et de celui qui travaille à en déplacer les limites. Qu’il s’agisse de l’enfant, de l’adulte ou de la société, il n’y a d’apprentissage que dans la tentative de surmonter l’état présent d’un déséquilibre [...]. Faire en sorte que l’individu apprenne dans et pour le déplacement des limites de son statut, dans et par la modification de ce qui fait que les choses et la relation qu’il a avec elles sont ce qu’elles sont, c’est être dans la promotion collective par opposition à la réussite individuelle. Ce qui se construit alors, c’est du savoir en tant que Pouvoir de transformer, permettant ainsi au plus grand nombre de s’impliquer dans l’élargissement des bases sociales de sa production. Ce qui est en question, c’est bien la transformation générale des rapports de production, et le Savoir n’échappe pas à la règle. » [7]

Pour en finir avec les PISAller...

« Égalité des chances et PISA-ller »

[1On peut imaginer que les prédécesseurs de l’actuel ministre avaient dû entendre sensiblement les mêmes mises en garde à leur époque.

[2Bruno Mattei, L’imposture de l’égalité des chances, Libération 7 novembre 2006

[3Patrick Massa, L’égalité des chances : un contresens logique, Savoir/agir 2013/2 (n°24), pages 107 à 112

[4id. article cité

[5T. B. BOTTOMORE, Elites et société, stock, 1964.

[6Patrick Massa, Le mythe méritocratique dans la rhétorique sarkozyste : une entreprise de démoralisation, Contretemps N°20

[7extrait de « Pouvoir, savoir et promotion collective », A.L. n°20