Nous avons lu

« Défense de Prosper Brouillon » et « Prosper à l’œuvre »

Lu par Robert CARON

« Défense de Prosper Brouillon », Éric CHEVILLARD, Editions Noir sur Blanc, 2017 & « Prosper à l’œuvre », Éric CHEVILLARD, Editions Noir sur Blanc, 2019

Vous avez lu le dernier Chevillard ? Non ? Ah je vous le conseille... J’ai un peu l’habitude de le suivre à la trace, le mettant sous surveillance en visitant régulièrement son « Autofictif » [1], prêt à acheter son dernier ouvrage (même si quelquefois je ne le lis pas aussitôt). Bref, le dernier pris et acheté s’appelait « Prosper à l’œuvre » [2] (il s’appelle toujours comme ça, d’ailleurs). Je ne le savais pas encore mais il s’agissait du deuxième tome des « aventures littéraires » de Prosper. Mais j’y reviendrai...

À l’attaque de l’exergue et à la lecture des citations, j’ai eu un doute... « Une larme profita d’un moment d’inattention et parvint à se faufiler à travers mes cils et à rouler sur ma joue. Je n’eus pas le courage ni la force de l’intercepter. » (Yasmina Khadra) Si c’est en exergue, c’est qu’il y a quelque chose de particulièrement illustratif, un peu comme une intention forte, une pensée profonde... Là j’étais plutôt dubitatif devant ce premier objet. La suite ne me rassura pas : « Le tam-tam sourd de l’absolu l’appelait vers une rencontre non-capitonnée, un amour tissé de vérités dangereuses pour soi et pour l’autre. » (Alexandre Jardin)... C’est qui « le tam-tam sourd de l’absolu » ? d’où ça sort ? Pourquoi pas un xylophone ou des maracas ? Le doute tourne au sourire, celui qu’on porte devant un bout de ridicule. Mais ce qui m’a totalement convaincu c’est la citation de Christine Angot : « D’accord mais attention, te trompe pas de trou. » Là, plus de doute et le sourire a viré à l’éclat de rire.

Et tout le long de ce court livre, Éric Chevillard nous fait vivre un épisode de création de l’écrivain à succès Prosper Brouillon ! Il a du succès, il est imbu de lui-même, il est jalousé par la critique à cause de ses tirages mais est totalement convaincu de son immense talent. Nous entrons dans le chantier de son prochain livre : un livre policier... et tout démarre sur le travail d’une phrase qui l’empêche de dormir : « La rivière serpentait dans la vallée, arrosant les petits villages qui ponctuaient ses rives. ». Styliste et perfectionniste, il n’en est pas satisfait sauf pour « arrosant les petits villages qui ponctuaient ses rives. » Cette partie est parfaitement parfaite. C’est « serpentait » qui le chagrine. Il se lève de son lit et planche à nouveau. Il rature pour aboutir à : « La rivière accomplissait de voluptueux méandres dans la vallée, arrosant les petits villages qui ponctuaient ses rives. » « Et c’est tout de suite autre chose » poursuit-il. (pages 10 et 11)

Et les phrases se multiplient sur le même style hilarant (mais, qui, d’après lui, a fait son énorme succès commercial). Un exemple sur un sujet qu’il maîtrise à la perfection : le portrait. Ici il s’agit d’une adolescente : « Sa narine droite s’ornait d’un piercing (ce petit anneau ou bijou dont les adolescents s’hameçonnent l’épiderme comme des pêcheurs de rivière maladroits) et elle avait gratifié d’un autre son arcade sourcilière gauche tant et si bien qu’on aurait dit que, mal réveillée, elle avait crocheté n’importe où ses boucles d’oreilles. » (pages 50 et 51)

Et puis il y a nombre de références à son autobiographie « Ecrire et tricoter, c’est pareil » comme par exemple cette belle sentence : « Demain sera suivi d’un jour encore dont il sera l’hier ». Pourquoi faire simple quand on peut faire tordu ! Je ne m’attarde pas davantage vous laissant découvrir les multiples facettes de ce bel auteur ainsi que les méandres « des affres de sa création »...

Hilare et ragaillardi de cette lecture, je jette un œil dans ma bibliothèque à la lettre « C ». et là je retrouve le premier tome des aventures de Prosper Brouillon qui s’appelait « Défense de Prosper Brouillon » [3]

La première partie de cet ouvrage est une descente en flamme des critiques qui ont sabordé, vilipendé Prosper Brouillon. et le défenseur de ce magnifique auteur (le même que ci-dessus) n’y va pas de main morte : « Il n’y a qu’à Saint-Germain-des-Prés, urbi et orbi, donc, dans ce petit milieu consanguin où les passions rancissent, où l’âme suffoque et se racornit comme un ballon crevé, que l’encre aussi tourne au vinaigre. Le succès est immédiatement puni. Nul ne sait simplement s’en réjouir, l’accueillir, le célébrer. » (page 7) ou bien : « À Saint-Germain, le fiel inonde les prés. On ne sait plus avec quoi l’éponger. Quel buvard absorbera les bavards du boulevard ? On manque aussi de soude caustique pour dissoudre l’amertume. » (page 13)

Et l’auteur de préciser son projet : « Et si je choisis de publier ce modeste essai aujourd’hui, à l’occasion de la parution de son nouveau roman, Les Gondoliers, c’est, on l’aura compris, parce que je suis las de l’accueil que réserve à ses livres une certaine critique parisienne incestueuse et blasée que le succès révulse » (pages 19 et 20)

On retrouve dans cet ouvrage toute la magnificence et le pompeux déjà remarqués dans l’ouvrage cité plus haut. C’est un festival ! Quelques exemples :

« Le matin vient quoi qu’il arrive » (page 38)

« Plus question de gigoter dans la mélasse des semi-vérités. » (page 40)

« Quand je n’écris pas, c’est que quelque chose en moi ne participe plus à la conversation des étoiles. » (page 46)

« Toutes sortes d’âmes inapaisées m’ouvrirent leurs placards emplis de sidérations. » (page 82)

J’arrête, j’arrête...

Nous défendons l’idée qu’écrire permet de penser le monde, son monde. Certes. Pourtant, il semble aussi qu’écrire sert avant tout, pour certains et pour beaucoup à gagner de l’argent, à grignoter du succès, à courir les salons du livre et les émissions dans les médias. d’ailleurs tout est dit dans la quatrième de couverture de « Prosper à l’œuvre » : « Prosper Brouillon n’écrit pas pour lui. Il ne pense qu’à son lecteur, il pense à lui obsessionnellement, avec passion, à chaque nouveau livre inventer la torture nouvelle qui obligera ce rat cupide à cracher ses vingt euros. »

Le but de ce travail est revigorant. Pour Éric Chevillard, l’écriture et la littérature, de nos jours méritent une attention toute particulière : « Ce livre s’adresse aux désespérés, aux nostalgiques convaincus que nous nous essoufflons, que les plus belles pages de notre littérature ont été tournées depuis longtemps et jaunissent derrière nous et qu’il ne reste plus rien à écrire. » et pour nous le prouver, il apporte une information en toute fin de « défense de Prosper Brouillon », dans une note glaçante : « Prosper Brouillon est le nom donné à l’ensemble des écrivains chez qui ont été collectées les phrases, exemplaires, à partir desquelles Chevillard s’est amusé à reconstruire un faux roman délirant. » (Présentation de l’éditeur)

« Toutes les citations attribuées à Prosper Brouillon sont extraites littéralement et sans retouche, je le jure, d’une vingtaine de romans français publiés ces dernières années, ayant tous obtenu de beaux succès de vente ainsi que les nombreuses traductions en langues étrangères qui s’ensuivent. Certains de leurs auteurs sont lauréats de grands prix littéraires ; plusieurs siègent dans les jurys qui les décernent ou à l’Académie française. » (page 95)

« Défense de Prosper Brouillon » et « Prosper à l’œuvre »

[1« L’autofictif, le blog d’Éric Chevillard » : https:// www.eric-chevillard.net/actualite.php

[2« Prosper à l’œuvre », Éric Chevillard, Éditions Noir sur Blanc, 2019

[3« Défense de Prosper Brouillon », Éric Chevillard, Éditions Noir sur Blanc, 2017