Bonnes pages
Extrait de « Cours sur le cinéma »
Gilles DELEUZE
À propos du Grand débat...
« On dit aux gens : « Parlez ! Parlez ! Allez-y parlez ! Exprimez-vous ! » Et voyez... C’est terrible le direct. « Allez, exprimez-vous directement ! » Mais ce qu’ils ont à dire, – ça je le dis d’autant plus que je le vis, sauf cas exceptionnel, sauf quand j’ai bien préparé – qu’est-ce que vous ou moi, on a à dire ? Quoi, sinon précisément les clichés dont on se plaint qu’on nous les impose quand nous ne parlons pas. Et qu’est-ce que nous entendons à la radio, à la télévision ? Qu’est-ce que nous voyons de jour en jour ? Et plus c’est direct, plus c’est pathétique. On voit des gens, quand on les convie à parler, dire exactement les clichés contre lesquels ils protestaient quand ils disaient « On m’empêche de parler ». (...) Je vais dire exactement ce qui me faisait marrer quand c’est l’autre qui le disait et je me disais « Oh quel con ! ». Je vais dire la même chose parce qu’il n’y a pas deux choses à dire. Passez à la radio, passez à la télé, vous vous retrouverez crétin. Pourquoi ? Mais pour quelque chose qui nous dépasse. Il est évident que, direct ou pas direct, vous ne pourrez dire que ce que vous abominez quand vous l’entendez, et avec effroi vous vous direz : « Mais c’est moi qui vient de dire ça ! » Si bien que la vraie tâche aujourd’hui,
c’est précisément arriver à des vacuoles de silence. Arriver à vraiment rompre avec cette espèce de pression sociale, mais à tous les niveaux, qui nous force à parler, qui nous force à donner notre avis. »
« Parler, ça peut vouloir dire que chacun s’exprime. C’est le contraire de la philosophie. (...) La philosophie, qu’est-ce que c’est ? La philosophie, c’est quelque chose qui vous dit d’abord : Tu ne t’exprimeras pas ! L’année dernière, je parlais de ces appels qui étaient le seul vilain coté de 1968 : Exprime toi, exprime toi, prends la parole ! Alors qu’on ne se rend pas compte, encore une fois, que les forces les plus démoniaques, les forces sociales les plus diaboliques sont les forces qui nous sollicitent de nous exprimer. C’est ça, les forces dangereuses. Considérez la télé, elle ne nous dit pas : Tais-toi ! Elle nous dit tout le temps : Quel est ton avis ? quel est votre avis ? quel est votre avis là-dessus, quel est votre avis sur l’immortalité de l’âme ? sur le génie de Pivot, sur la popularité de Maurois, etc. ? Et puis il faut vous exprimer. On va aménager votre quartier, il va y avoir un cahier des charges, il y a tout ça. Je dis que c’est un danger, un danger immense. Il faut arriver à résister à ces forces qui nous forcent à parler quand on n’a rien à dire. »