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« Crépuscule des bibliothèques »
Lu par Annie JANICOT
« Crépuscule des bibliothèques » (Virgile Stark, éd. Les Belles Lettres)
Il serait dommage de passera côté de cet ouvrage qui concentre la douleur ressentie par un bibliothécaire effrayé de ce qu’on fait subir au livre et au lecteur mais surtout qui rassemble tout ce qui se dit, s’affiche, se fait dans le domaine du numérique (« ce faux substantif crâneur et fuligineux »), une « propagande soviétoïde », l’ensemble étant écrit avec une ironique richesse de langue véritablement étourdissante.
Lu par Annie JANICOT
Il serait dommage de passer à côté de cet ouvrage qui concentre la douleur ressentie par un bibliothécaire effrayé de ce qu’on fait subir au livre et au lecteur mais surtout qui rassemble tout ce qui se dit, s’affiche, se fait dans le domaine du numérique (« ce faux substantif crâneur et fuligineux »), une « propagande soviétoïde », l’ensemble étant écrit avec une ironique richesse de langue véritablement étourdissante. Il s’agit d’un pamphlet, fondé sur le miroir que tend l’auteur au monde actuel tant du côté technologique et commercial que dans son propre milieu professionnel. « Dans les bibliothèques, dans les librairies, dans les maisons d’édition, dans les écoles et dans les ministères, on organise le plus grand autodafé symbolique de l’histoire sous couvert de progressisme et d’adaptation nécessaire. [...] nous ne voyons pas s’avancer sur nous la nuit noire de l’esprit ». Les livres seraient-ils des dieux ? Toujours est-il que la tragédie apocalyptique de Wagner est omni-présente. Dans le chapitre 1, Virgile Stark fait l’éloge du livre, de l’objet livre qui, unissant le corps et l’âme du texte, revêt une « forme unanimement efficace » ; Il simule un dialogue, contre-argumente à la perfection. Non, le support n’est pas Indifférent. Avec le livre, on « n’examine pas un écrit pur et désincarné, mais on sent, on voit, on entend son interprétation typographique, son timbre, sa présence tangible » alors qu’« il n’y a pas de lecture profonde sous forme immatérielle, car la page-écran est toujours en état de transmission et d’impermanence ». On pourrait ajouter que les textes présentés au format ePub affichent une neutralisation de la forme assez désespérante, on devrait même exiger que si avancée technique il y a, le résultat soit plus performant, percutant pour le lecteur, alors qu’actuellement on constate un dessèchement, une stérilisation... À plusieurs reprises, Virgile Stark analyse le parallèle entre invention de l’imprimerie et arrivée du numérique et récuse l’association du progrès et du meilleur. L’imprimerie, dit-il, était certes une technique mais aussi un art au service de finalités supérieures alors que la technique numérique s’auto-génère sans porter la moindre aspiration extérieure.
Virgile Stark s’étonne de « l’étrange soumission » du monde des bibliothèques immédiatement prêt à accueillir l’innovation et il énumère tous les dispositifs dans lesquels se sont engagés ses collègues « fonctionnaires numérocrates », sans doute pour éviter la « ringardisation » dit-il, mais aussi par couardise et frilosité. Il analyse les opérations de « racolage », de « séduction » et autres attitudes démagogiques pour tenter de maintenir les chiffres de fréquentation alors qu’on trouve davantage de « séjourneurs » en bibliothèques que de lecteurs. La question de l’offre de sous-produits est posée, éloignant plus qu’elle ne rapproche de lectures véritables. Dans les bibliothèques, on crée « un cycle régulier de conférences, ateliers, projections, rencontres, débats, spectacles, “heures musicales” et autres “goûters d’appli” au cours desquels on apprend comment lire, jouer, créer, découvrir, apprendre sur tablettes ». Virgile Stark résume en un condensé évocateur l’urgence de la « transition numérique ». Ses collègues, appréciez le rythme et les assonances, « se mirent à réclamer du wifi, du wiki, du Google, du doodle, de la dématérialisation, de la distanciation, des trucs en ligne, des applis malignes, du temps réel, du logiciel, du fil RSS, du Myspace ». Les organismes de formation engendrent « l’élite de l’Armée d’incinération Populaire ». Virgile Stark dresse le portrait de ceux qu’il appelle les cyber-pompiers (chapitre 8), tant dans leur attitude que dans leur langage ou missions. « Ce geek. rebellocrate, fan de convivialité ludique sur Facebook., adepte du vivreensemble sur Twitter, se rêve en Webmagister du Nouveau Monde électronique. Il [...crée] du lien sur les forums de discussion. Participe et interagit grâce à son blog sur les bibliothèques et les fraises Tagada. Provoque et fait réagjr avec son webzine culturel ». Cet extrait n’est qu’un pâle aperçu de la diatribe. Virgile Stark regrette « le tarissement des relations humaines » du fait de la radio et de la télévision et l’affaiblissement de la communication du fait des télécommunications, ce que résume l’expression « les autoroutes de ¡’information » où tout va très vite, sans visage et en tous sens. Le numérique émerveille par les facilités techniques, mais à qui profitent-elles ? « Rien de qualitatif rien de spirituel ne s’est produit ». L’auteur souligne la différence entre « l’accessibilité rapide » et « l’accès lui-même », tragique illusion... Il aborde la question de la lecture hypertextuelle et regrette que l’Internaute soit censé être capable « de fusionner, carreler et juxtaposer à l’infini, bondir d’un texte à un autre avec une agilité intellectuelle incroyable, mais [soit] incapable de s’y arrêter plus de quelques secondes et ne puisse pas davantage comprendre les tenants et les aboutissants de son éclectique « cheminement ». [...] Son cerveau serait rempli de bribes qui ne s’unifieraient jamais, et d’étincelles qui ne produiraient jamais de feu ». Le trio « Google-Wikipédia-Amazon » n’est pas épargné, la page 86 est un déversoir...
« Le numérique triomphant est une cause parmi d’autres du déclin de la culture », écrit Virgile Stark pour qui il n’existe pas de solution, si ce n’est cette proposition, désespérée, de créer une arche pour sauver le monde des livres. Bernard Stiegler raisonne en termes d’« écologie du système », il réaffirme que les bibliothèques sont là pour faire naître « des actes de lecture variés [1] et envisage les bibliothèques comme de futurs « lieux de lecture contributive » : « L’avenir est dans l’annotation polémique », « On pourrait par exemple créer un algorithme [à l’encontre de celui de Google] notifiant la pluralité des points de vue ». Mais, exprimer un point de vue, c’est avoir mené une lecture attentive et approfondie et c’est un point critique actuellement.