Bonnes pages

« Martin Eden »

Jack LONDON

Un jeune matelot, Martin Eden, découvre passionnément la lecture et l’écriture comme moyen de comprendre le monde et de s’élever socialement. Extrait du roman le plus autobiographique de Jack London :

« Il ne perdait pas un instant. Sur son miroir, il y avait des listes de vocabulaire, qu’il révisait systématiquement en se rasant, en s’habillant ou en se peignant. Des listes semblables étaient affichées au-dessus de son réchaud et il les apprenait pareillement en faisant la cuisine ou la vaisselle. Quand il les savait par cœur, il les remplaçait par d’autres. Dès qu’il rencontrait un mot inconnu ou mal connu dans ses lectures, il le notait et, quand la série atteignait un certain nombre, il la recopiait à la machine pour l’épingler au-dessus du miroir ou sur le mur. Il emportait même les fiches dans ses poches afin de les réviser à ses moments perdus, dans les rues ou les files d’attente chez le boucher ou l’épicier.

Il ne s’arrêta pas là. En lisant les œuvres des écrivains connus, il notait leurs trouvailles, étudiait leurs méthodes — leurs procédés narratifs, leurs techniques d’exposition, leurs figures de style, leur science du contraste et de l’épigramme — et en dressait de nouvelles listes qu’il potassait comme un collégien. Il ne singeait pas. Il cherchait des principes de base, des modèles de construction, des tournures littéraires qu’il essayait ensuite d’appliquer, en bon élève, dans des contextes originaux. Il collectionnait aussi des listes de phrases fortes, évocatrices, décapantes comme l’acide et brûlantes comme la flamme ou riches et pleines de sève comme de luxuriantes oasis dans le désert aride du langage ordinaire. Il voulait avant tout comprendre le cheminement de l’auteur, savoir comment celui-ci avait fait pour pouvoir s’en inspirer et créer à son tour. Il ne se satisfaisait pas de contempler la beauté, il la disséquait dans son petit laboratoire, parmi les odeurs de cuisine et les criailleries de la tribu Silva, il en fouillait ¡’anatomie pour apprendre à la modeler au plus juste.

Il était ainsi fait qu’il ne pouvait rien produire sans comprendre. Il était incapable de travailler à l’aveuglette, dans le noir, sans regarder son ouvrage et en se fiant à sa seule bonne étoile pour parvenir à un résultat. Il ne croyait pas au hasard. Il voulait toujours connaître le pourquoi et le comment. Il avait le génie de la création et, dès avant de commencer un récit ou un poème, il avait besoin de se représenter l’ouvrage déjà terminé en imagination, d’en pressentir les couleurs et la fin, sans quoi ses efforts eussent été voués à l’échec. Cela ne l’empêchait pas, cependant, d’apprécier les alliances de mots aléatoires, les phrases spontanées et enlevées, dans lesquelles il découvrait des connotations et des significations imprévues qui l’enchantaient. »

Martin Eden — Jack London — Editions Libretto,2010
« Martin Eden »