Lecture engagée

« John BERGER celui qui s’efface derrière les rencontres »

Robert CARON

La disparition de John Berger a suscité de nombreux hommages internationaux, tant sur le plan de l’œuvre que sur celui de l’homme. Peu de gens cependant connaissent l’intérêt de cet artiste pour le travail des enfants, leurs tentatives de prendre place dans le monde en affrontant sa violence. Alors qu’il dirigeait le Centre de Classes Lecture de Nanterre puis le Centre de formation des animateurs BCD de Paris, Robert Caron a souvent vécu ces instants où, face aux travaux d’enfants, le colosse s’arrêtait de parler, de respirer, en arrêt devant des regards que lui seul savait regarder avec autant d’intensité. Avec cet article, c’est le lecteur qui retrouve son souffle et qui repend conscience.

« John BERGER celui qui s’efface derrière les rencontres » D’après Yves CITTON « Autoportrait effacé de l’Intellectuel en Littéraire », Revue Internationale des Livres et des Idées

Ce qui n’est pas écrit est perdu à jamais. Ce qui n’est pas écrit n’a pas existé. Bien sûr, il reste des lambeaux de souvenirs, des éclats d’images mais la chair des échanges a disparu. Le 2 janvier, un Monsieur est parti, un Monsieur colosse, un Monsieur ami. Mais que reste-t-il à celui qui reste ? Près de vingt années et des dizaines de rencontres, discussions, repas partagés. Rien ou presque puisque celui qui reste n’a rien écrit, n’a rien noté. Du coup, il n’a plus d’autre choix que de plonger dans les écrits que le disparu a, lui, produit au quotidien ou dans ceux qui n’ont pas eu la légèreté de ranger les rencontres et lectures dans le tiroir des souvenirs.

John !

Il faut dire que le personnage vient d’une autre planète que la mienne. Pour preuve ce beau portrait d’André Clavel [1] où je retrouve celui que j’ai connu : « Dans ses Pairies imaginaires, Salman Rushdie a dressé la liste de ses écrivains préférés. Parmi eux, John Berger, qui disait pratiquer la littérature comme un acte de résistance et qui vient de s’éteindre, à 90 ans. De ce côté-ci de la Manche, on a mis pas mal de temps à découvrir son immense talent parce qu’il vivait loin des cénacles, loin des modes, au pied des Alpes, et parce qu ’il ne se laissait pas apprivoiser : libre comme le vent, ce franc-tireur n’a cessé de tourner le dos à la célébrité. Ce qu’il aimait par-dessus tout, c’était larguer les amarres, et oublier son âge pour enfourcher l’énorme Honda noire avec laquelle il écumait les chemins. « Ma seule patrie, c’est ma langue », lançait, de son fort accent britannique, ce citoyen du monde à la crinière blanche qui avait décroché le Booker Prize en novembre 1972 pour un roman mystérieusement intitulé G. où il met en scène un personnage qui est tout à la fois un séducteur, un anarchiste, un passionné d’aviation et un démon sexuel se nourrissant d’interdits dans l’Italie du début du XXème siècle. Cette année-là, l’attribution du très convoité Booker Prize a fait scandale en Angleterre. Parce que le roman, inclassable et avantgardiste, avait l’odeur du soufre. Et parce que Berger, l’éternel réfractaire, toréait dans l’arène marxiste. Pire : le jour de la remise du prix — cinq mille livres —, il déclara qu’il offrirait la moitié de la récompense aux Black Panthers. « Je souhaite partager ce prix avec eux car ils résistent, à la fois en tant que Noirs et en tant que travailleurs, à l’exploitation des opprimés », lança Berger au terme d’une harangue particulièrement musclée, où il affirma vouloir « retourner ce prix contre lui-même ». »

Les rencontres amicales et chaleureuses, chez lui, avec Nella Bielski, m’ont confirmé que mon CV ne pouvait en aucun cas attirer l’attention d’un tel bonhomme. Arundhati Roy, Naomi Klein, Tom Waits, Peter Brook, Le Sous-commandant Marcos, John Mohr, quant à eux, étaient bien davantage à leur place auprès de lui que je ne pouvais l’être.

Je l’ai connu il y a plus de vingt ans. C’est grâce à un peintre tchèque, Rostía Kunovsky [2] (John l’appréciait beaucoup) que j’ai eu l’occasion en forme de chance de rencontrer John à Antony. Très vite des actions se sont enchaînées avec les enfants au Centre Lecture à Nanterre : les peintures de Rostía, travail sur son livre « Photocopies », mise en contact avec Sebastiâo Salgado à propos de « Exodes »... À chaque action, des productions. À chaque action des lectures attentives de John. Même s’il était connu et reconnu comme étant accueillant de toutes et de tous, je me suis toujours senti « un poil illégitime ». Timide et réservé je n’allais à chaque rencontre qu’équipé de productions d’enfants sur des sujets improbables réalisés dans mon travail. Une fois le bonjour bourru et joyeux partagé à plein bras, je sortais timidement, comme une excuse à ma présence, le dossier des écrits des enfants. Il arrêtait tout, s’asseyait et s’y plongeait pendant de longues minutes. De temps en temps un souffle ou un rauque s’échappait de sa lecture. Personne autour ne le dérangeait dans ce silence. J’avais le sentiment de lui apporter le manuscrit introuvable d’un illustre. Je n’ai jamais vu un adulte lire de cette manière les tentatives des enfants. Et puis, après ce long silence de lecture, il faisait état de ce qui l’avait arrêté. Il reprenait telle ou telle phrase, grognait un « Merveilleux » brodé d’accent anglais et s’expliquait sur son étonnement.

Guernica devient le tableau qui crie [3]

Et cette façon de recevoir n’était en rien surjoué. John était un colosse de sincérité. Nous en avions encore eu la preuve lors d’une action en 2009 et 2010. Un groupe d’enfants venant du centre de loisirs de la ville de Paris, Noguères 19ème arrondissement, a été en résidence du 26 octobre au 7 novembre 2009 dans l’atelier restauré de Picasso, rue des Grands Augustins à Paris, 6ème arrondissement pour réaliser une toile peinte de 7,80 m x 3,50 m au format de la toile Guernica. L’aventure leur a été présentée comme cela :

Quand la vie est trop dure, les mots ne viennent pas. Quand l’injustice est trop grande, les mots s’étranglent. Quand le malheur arrive, les mots ne servent à rien.
Les enfants connaissent bien ces conditions. À leur échelle, à hauteur de leur âge. Même si le dur de leur vie, pour quelques-uns, ne fait pas très sérieux... Même si les injustices qu’ils rencontrent sont souvent à leurs tailles... Même si les malheurs qui leur tombent dessus sont, heureusement, de courte durée... Il n’empêche que les enfants savent, connaissent et vivent cette impuissance à combattre par les mots. Maintenant. Imaginer 1600 morts, hommes, femmes, enfants, vieillards... Imaginer une ville entière détruite... ne tenant debout que par des bouts... Imaginer le silence, les cris, les odeurs... Comment jeter sa révolte, son « Non » devant tout ça ? Après tout ça ? Impossible. Picasso portait cette révolte. Picasso était proche des enfants et le disait : « J’ai mis toute ma vie à savoir dessiner comme un enfant ». Et la force de la révolte, de sa révolte et de tous ceux qui n’ont pas pu, pas su la sortir, il l’a jetée dans un tableau immense, noir, dense... Guernica. Picasso a crié Guernica plus qu’il ne l’a peint. Et nous voilà, plus de 70 ans plus tard, dans la même pièce, le même atelier où Picasso a réussi. Et nous, adultes, enfants, devons réaliser le même effort pour faire, dessiner, peindre un immense tableau qui doit aussi dire notre « NON ». Picasso a peint Guernica. C’est fait et bien fait. Les enfants s’installent dans son atelier et vont tenter de suivre sa trace. Une surface blanche de 7,82 x 3,51 mètres les attend. Une surface à habiter, une surface à faire vibrer. Les enfants savent déjà dessiner comme des enfants. Ils ont donc de l’avance sur Picasso. Il ne reste plus qu’à travailler pour fabriquer ce que les mots ne peuvent traduire.

Extrait du journal « Le point du jour », édito de Robert Caron

Quelques semaines plus tard, je tapais à la porte de John, chargé du dossier des productions. La pièce centrale était, bien entendu, la fresque réalisée mais elle était accompagnée de toutes les bifurcations de recherches des enfants et leurs explications sur la présence de certains éléments qu’ils avaient tenu (et négocié à plusieurs) à conserver dans leur tableau.

Une trace écrite (bien trop rare !) de cette rencontre :

Il s’en empare, s’assied à sa table et lit scrupuleusement. Il souffle, grogne, s’exclame. De temps en temps, sans quitter sa lecture, il me pose une question. Je réponds comme je peux, rapidement. Je sais que ce qui importe c’est ce qu’il est en train de lire. Au bout d’une demi-heure, il tourne et retourne les feuilles, revient à telle ou telle, s’attarde, repart. Une fois qu’il a terminé la lecture du « dossier Guernica », il est resté un long moment à souffler, grogner, se gratter la tête... Visiblement il se passait quelque chose pour lui, chez lui. Quoi ? Je ne l’ai su que quelques jours plus tard.

Et, en effet, il se passait quelque chose. Au mois de mai 2010, une double page dans le journal espagnol EL PAIS paraissait sur sa lecture des travaux d’enfants.

« Deux champs de bataille ou le nommé et l’innommé » - John Berger, Mai 2010

J’écris (comme souvent) pour éclaircir mes idées, pour partager avec le lecteur quelques impressions qui me viennent d’autres, et, cette fois exceptionnellement, pour faire une suggestion à ceux qui nous gouvernent. Depuis des siècles, les peintres font des copies des tableaux de ceux qu’ils considèrent comme leurs maîtres. Et effectivement, il n’y a pas de meilleur moyen de mesurer le mystère d’une œuvre que de la copier, ce qui est voué à l’imperfection : alors cet échec devient une façon de se rapprocher du chef d’œuvre. Les copies, cependant, sont une chose. Les réponses à un chef-d’œuvre en sont une autre, et elles sont bien plus rares. Bellini a un jour répondu à Mantegna, Titien a répondu à Giorgione, Van Gogh a répondu à Millet ; Soutine, Rembrandt. Et je viens juste de découvrir une extraordinaire réponse au Guernica de Picasso. Elle a été peinte en octobre 2009 par 29 gamins, âgés de 5 à 11 ans, issus des faubourgs du nord de Paris. L’œuvre a exactement les mêmes dimensions que l’originale, et ils l’ont peinte dans l’atelier de la rue des Grands Augustins au cœur de Paris, où Picasso a peint, il y a plus de soixante-dix ans, ce qui allait devenir son légendaire Guernica. Les enfants ont travaillé pendant 2 semaines dans l’atelier, et se sont plongés dans des reproductions du tableau original, des esquisses dessinées par Picasso, des photographies et des films de la guerre civile espagnole. Tous les travaux manuels sur leur propre tableau, et toutes les décisions prises pour le réaliser viennent des enfants. Avant d’étudier leur « réponse », il est utile de souligner ce qui a changé dans le monde au cours de ces 70 dernières années, quant à la signification de l’événement qui est à l’origine du tableau original : le bombardement de la ville de Guernica, le 26 avril 1937. Mille six cents civils furent tués ce jour-là ; la population de la ville s’élevait à 10 000 habitants. Il n’y avait là aucune cible militaire. En bombardant la ville, les fascistes adoptaient une stratégie d’intimidation. Et à l’époque, le monde entier en fut profondément choqué. Plus tard, Hiroshima et le bombardement de Dresde pendant la seconde guerre mondiale allaient modifier radicalement les limites de ce qui choquait les gens. Aujourd’hui en Irak, en Afghanistan ou à Gaza, des « dommages collatéraux » comparables à ce qui arriva à Guernica, sont officiellement acceptés comme les risques regrettables d’une soi-disant guerre contre le terrorisme ! Guernica n ’est plus du tout choquant pour ceux qui gouvernent désormais le monde. Mais les enfants du 19ème arrondissement
de Paris sont choqués. Ils sont choqués par le monde qui les entoure.

« LES TANKS SONT EN MAIN D’HUMAINS PARCE QUE LES MAINS TUENT »
« PLUS DES MAISONS... RIEN... DU FEU PARTOUT. LA GUERRE C’EST UNE GRAND-MÈRE TERRORISÉE, PERDUE AU MILIEU DES MAISONS QUI BRULENT »
« DEUX TÊTES DE MORT SUR LES YEUX DU NUAGE POUR FAIRE ENCORE PLUS PEUR AVEC DES YEUX DE MORT »

Toutes ces remarques (ici et plus avant j proviennent des commentaires formulés par les enfants quand ils sont revenus sur leurs propres esquisses préparatoires. Si nous comparons maintenant le tableau de Picasso avec la réponse des enfants (les 2 mesurent 8 mètres sur 3), on peut voir que la réponse suit très fidèlement, bien qu’avec une imagerie différente, la composition et les lignes de force et de tension de l’original. Ou, pour le dire autrement, elle se déroule dans un endroit très semblable, sous un ciel similaire.

« LES GUEULES CASSÉES SONT DANS LE GRIS »

Toutefois, les symboles sont différents. De quelle différence s’agit-il ? Picasso définissait son tableau de Guernica comme une allégorie. Le tableau ne contient aucun élément évoquant les bombes, les rues détruites ou le raid aérien sur la ville basque. La seule référence à cet événement en particulier réside dans la douleur qui y est dépeinte. Le taureau, le cheval blessé, le cierge dans la main de l’ange du courage, appartiennent à une imagerie que Picasso avait déjà utilisée dans des œuvres antérieures. Pour exprimer son sentiment de douleur et d’infamie, il est revenu à l’une des expressions espagnoles traditionnelles du Tragique, le combat de taureau. Il a posé des noms allégoriques anciens sur une chose sans précédent — le bombardement délibéré de civils dans une ville à la merci des attaquants.

Ce que les enfants font aujourd’hui, dans leur réponse personnelle, est différent. Ils font référence à des bombes, des bombardiers, des immeubles qui s’écroulent, des tanks. Et, plus significatif encore, les principaux acteurs de la terreur qu’ils décrivent n’ont pas de nom. Les enfants sont habitués à faire face à ce qui leur est familier, qu’ils reconnaissent et partagent, et qui demeure innommé. Cela a en partie à voir avec leur âge, mais plus encore, c’est la conséquence de ce qu’ils vivent dans leur vie quotidienne. L’insécurité économique, le déclin de la citoyenneté, le consumérisme rampant de la métropole dont ils sont en grande partie exclus, le racisme, les directives officielles d’éducation qui font d’eux des citoyens de seconde zone prédéterminés, la brutalité des prétendues forces de l’ordre — aucun de ces éléments de leur vie quotidienne n ’est décrit, traité ou nommé dans le vocabulaire des médias (hormis les groupes de rap), des nombreux experts en communication, des magistrats, ou de la plupart des hommes politiques. Pour les enfants, l’innommé est plus immédiat que ce qui est nommé. Et dans leur réponse — à part la colombe et l’arc en ciel — il y a peu de choses qui relèvent de l’allégorie. Au lieu de cela, on y trouve un anonymat existentiel, et une observation sans concessions de ce qui est proche d’eux, et de toutes les contradictions cruelles qu’ils y voient. Sous l’arc en ciel, le rat meurtrier est accroupi. La colombe de la paix étincelle dans la nuit, et pourtant « Elle voit que tout est cassé, elle veut dire aux gens qu’elle est là, qu’elle va les aider » « Avec ses grandes ailes, elle fait un bouclier pour empêcher les avions de passer ». Mais elle est prise par les tentacules de la pieuvre.

« LE MAL ATTAQUE LE BONHEUR CAR LA PIEUVRE S’ADAPTE LÀ OÙ ELLE EST »

A gauche se situe un autre personnage dont la colombe semble s’approcher. Il est à moitié blanc, et à moitié noir. Dans sa main blanche, il tient une fleur, dans sa main noire, un flambeau. Selon les enfants :

« IL NE SAIT PAS DANS QUEL CAMP ÊTRE. CELUI QUI EST POUR LA PAIX, IL PEUT FAIRE LA GUERRE UN JOUR PARCE QU’ON LUI A PRIS QUELQUE CHOSE »

Ensuite, plus loin sur la gauche, là où, dans le tableau de Picasso, il y a une tête de taureau, les enfants ont peint ce qu’ils appellent les Ciseaux de la Guerre qui apparaissent comme une présence concrète, monstrueuse et innommée. Les enfants ont répondu depuis leur propre champ de bataille : un terrain de jeu dans la rue, qui n’en est pas moins champ de bataille. Ils ont répondu avec toute leur énergie. L’arc en ciel, disent-ils, est un pont.

« C’EST LE PONT DE LA PAIX ET DE L’ENTENTE. UN PONT QUI MÈNE VERS LA LIBERTÉ »
« L’ARC EN CIEL PÈTE DE COULEURS ET LA GUERRE PÈTE DES BOMBES »

Ils regardent avec colère cette chose sans précédent— ils regardent ce qu’eux-mêmes vivent — et ils refusent de la valider en lui apposant un nom tout fait. Ma suggestion à ceux qui gouvernent est que ces deux tableaux soient exposés, pendant 2 ou 3 mois, dans la même galerie (ils ont été peints dans le même atelier), placés en vis-à-vis. On pourra ainsi aller de l’un à l’autre, observer leur dialogue et voir plus clairement le monde dans lequel nous vivons.

(John Berger, EL PAIS, Mai 2010)

Il est parti

Quelques semaines avant son départ, je lui rendais visite, chargé comme il se doit d’un lot de productions d’enfants qui s’étaient attaqués à la philosophie et aux philosophes. Il était assis à sa table et épluchait des pommes. Contrairement à son habitude, il était sombre et totalement absorbé à ce qu’il faisait. Je suis resté là, aussi, un long moment. Je le regardais et j’ai vite compris qu’il était déjà un peu parti, en partie parti. Quand il a achevé ses pommes, j’ai sorti les travaux. En les voyant, il est revenu parmi nous. Il a pris un livret de phrases d’enfants et s’est allongé sur son canapé. Et fidèle à lui-même, il s’est plongé dans la lecture avec la densité que je lui connaissais.

j’ai retrouvé alors l’exactitude des paroles d’André Clavel [4] :

« La littérature, disait John Berger, doit nettoyer les mots, s’insurger contre le laminage généralisé. » Là encore, une question de résistance. Et si l’homme à la moto, comme on l’appelle à Quincy, n’a jamais cessé de prêter sa voix aux exclus, aux oubliés et aux combattants, c’est parce que la fraternité était pour lui une vertu cardinale. Oui, cet écrivain-là est un berger, le berger des âmes perdues. »

Et dans ce beau paragraphe d’Yves Citton [5] :

« Il y a des livres, il y a des auteurs, et il y a des voix, qui ne sont ni des choses ni des personnes, ni des actes ni des puissances, mais des présences en mouvement, autrement dit des poussées. John Berger, depuis plusieurs décennies, est l’une de nos plus précieuses présences en mouvement. Entre poèmes, romans, reportages, essais, au point où tous ces genres se muent insensiblement les uns dans les autres, il mène un travail d’écriture qui pousse notre époque dans des directions qui nous donnent un peu moins honte de vivre dans ce présent-là, puisque malgré toutes ses ignominies, ce présent vibre un peu de la présence et des poussées de John Berger. »

Depuis le 2 janvier 2017, John ne me quitte pas. Tous les détails que je n’ai pas notés je les retrouve dans ses livres. Bribe par bribe, dans ses textes, je retrouve nombre de détails de nos conversations et sa lecture si unique du monde dans lequel nous essayons de vivre me revient avec force. Je vais reprendre la moto à ses côtés ou plutôt derrière lui pour profiter de la coupure au vent que permet sa forte carrure. Les enfants avec lesquels nous travaillons, quant à eux, n’auront plus de lecteur de cette qualité, de cette envergure.

Ces mêmes enfants qu’il aurait sans doute embrassés avec force et chaleur.

« John BERGER celui qui s’efface derrière les rencontres »

[2Voir article de John BERGER dans le Monde diplomatique : « Clins d’œil aux fenêtres »

[3Aventure réalisée en collaboration avec l’association Fabrication Maison, le Centre Paris lecture et Boris Tissot. Voir tous les détails sur le site http://www.letableauquicrie.com

[4« John Berger, la littérature en résistance », d’André CLAVEL, Le Temps le 2 janvier 2017

[5Yves CITTON « Autoportrait effacé de l’Intellectuel en Littéraire », Revue Internationale des Livres et des Idées