Lecture engagée
« Armand Gatti, poète absolu »
Yvanne CHENOUF
Nos deux rencontres avec le poète et metteur en scène d’écritures collectives Armand Gatti, disparu le 6 avril 2017, ont donné lieu à des articles, publiés dans les Actes de Lecture, consacrés à ses expériences. En voici un abrégé, l’intégralité est consultable en ligne [1].
Nous avions rencontré Armand Gatti une fois dans une maison isolée dans la campagne du sud de la France, plus de quatre heures. Trop pris par ce qu’il avait à dire, il avait oublié d’éclairer la pièce où nous nous tenions et nous étions trop impressionnés pour oser nous lever : au fur et à mesure que le soir tombait, nous griffonnions nos pages de carnets dans le noir tandis que le chien du poète, un baret, venait nous lécher les mains. Même en pleine lumière, l’homme n’était pas facile à interviewer. Son élocution rapide, heurtée, enchevêtrait les anecdotes, unissait les situations présentes aux lointaines réalités, lançait des ponts par-delà les siècles. Sa mémoire orchestrait un monologue endiablé, enraciné dans ses multiples luttes qu’il mettait en scène dans des collectifs réduits tant il se méfiait des médiatisations officielles. Il fallait accepter de le suivre avec confiance, en sachant qu’il ne trichait jamais ni avec ses solidarités, ni avec la langue, ni avec les utopies, ses premières fables.
Né à Monaco en 1924, d’un père, balayeur anarchiste, et d’une mère, femme de ménage catholique, Armand Gatti nous avait raconté sa naissance de façon rocambolesque. Son père, menacé en Italie, passe la frontière française. Sa mère, enceinte, le rejoint plus tard par le même chemin. Arrivée à Monaco, un quatorze juillet, elle assiste effarée au feu d’artifice, persuadée que c’est l’œuvre de son incorrigible mari. Il nous avait aussi parlé d’un oncle légendaire ayant émigré aux États-Unis, plus ou moins sous le charme d’une blonde, en tous cas pour survivre. Engagé dans les luttes ouvrières, il avait été attrapé par la police patronale qui l’avait enfermé dans un sac avant de le jeter à l’eau ; mais l’oncle avait déchiré la toile du sac avec un couteau et était remonté à la surface pour reprendre la lutte et épouser la blonde. Passant très vite à ses années de résistance (il avait rejoint le maquis à 16 ans), il nous avait raconté ses effrois quand, envoyé dans un camp de concentration en Europe du Nord, il avait découvert ses codétenus morts dans des bidons d’eau glacée au matin après y avoir été plongés publiquement. Alors, pour résister à la torture, il avait écrit, de ses doigts sur son corps, des poèmes qu’il répétait pour les mémoriser. Quand les gardes le frappaient, à coups de pied dans le ventre, il se récitait mentalement ses textes en étant sûr que là, dans sa zone de langage, aucun coup ne pouvait parvenir : « Je savais désormais comment me défendre, comment prendre mes distances. Par la littérature, par le poème, par la nécessité d’inventer,j’avais le sentiment d’être plus fort qu’eux, de posséder quelque chose qu’ils ne pourraient jamais atteindre ». Puis, il avait évoqué son évasion, sa traversée de la France à pied, en barque, son accueil par une famille cévenole et l’écriture ardente de ses jeunes souvenirs sur un cahier bleu. Mais, alors qu’il dormait dans la grange, il n’avait pas vu les moutons brouter sa première prose. De là, nous avait-il dit, son désir exalté de réécrire, toute sa vie, le contenu du fameux cahier bleu, de là son engagement sur tous les lieux d’oppression à travers le monde, journaliste (prix Albert Londres), homme de théâtre, cinéaste, animateur d’écritures collectives (« C’est par l’écriture, uniquement par elle, que vous échapperez à la condition qui vous est faite. »), poète, inlassable parleur. Poussé à réussir à l’école par sa mère qui ne souhaitait pas qu’il devienne le larbin des autres et par son père qui voulait qu’il fasse honneur à l’anarchie, il avait épousé la langue pour exister, pour résister : « Chez nous, dans ma famille, les armes sont les livres, les combats sont les mots, la révolution c’est les mots ! »
Il disait n’être jamais sorti du camp, qu’il était toujours là dans sa façon d’écrire, dans son besoin de dire. Le théâtre était, pour lui, l’université du pauvre : « Les choses changent à partir du moment où on acquiert me certaine connaissance. La beauté vient lorsqu’on commence à comprendre les choses, que le regard s’éclaire, qu’il devient différent. Et puis le reste s’illumine... » Et puis, il s’enflammait en évoquant la physique quantique : « Ce qui a changé ma vie, mon écriture, ça a été le passage d’une conception du monde à une autre totalement différente. C’était lorsque je suis passé de la physique classique à la physique quantique ». Lui, pour qui la prise de pouvoir n’avait aucun sens, travaillait à la transformation des regards, aux prises de conscience « pour éviter que l’Homme ne meure dans l’homme ». Dans les usines et les prisons, sur les lieux de formation et sur les lieux de lutte, il s’appuyait sur les rapports humains pour chercher, avec les gens, ce qu’ils avaient à dire : « Notre propos, disait-il, n’est pas d’aller vendre du culturel aux populations et de pratiquer la création à la carte, du genre : ah ! vous avez des problèmes de tuyauterie, racontez on va faire un truc ensemble. Il ne s’agit pas de prendre les autres en charge, il s’agit de leur donner, s’ils ont vraiment quelque chose à dire, les moyens de se dépasser eux-mêmes. L’écriture collective n’est pas un bout à bout approximatif de textes votés en assemblée. (...) Toute création est solitaire, c’est vrai : mais le genre d’aventures que nous vivons n’est possible que portée par un groupe ».
Et puis, haussant le ton pour se faire entendre par-delà les frontières et par-delà les âges, par-delà les silences et les prochaines luttes, il unissait les gens d’ici aux Indiens de Patagonie qui lançaient trois pierres reliées par des lanières en cuir pour exprimer, sur fond de ciel, leurs joies, leurs peines, leur façon d’être. Il unissait les gens d’ici aux Aborigènes d’Australie qui, avec leur boomerang, interprétaient abstraitement la réalité. Il rappelait les luttes d’Irlande et la résistance, continuellement. Marc Kravetz qui a écrit l’aventure de la parole errante avec lui et qui savait ses arrangements, parfois, avec la réalité dit : « Il a écrit un jour une chose très belle et très juste qui le résume d’ailleurs assez bien : “j’écris pour changer le passé”. Il pense que ceux qu’il considère comme ses héros ont le droit non seulement à leur vie, mais également à leur fiction. »
Armand Gatti avait publié La Parole errante, chez Verdier, en 1999, ouvrage aujourd’hui épuisé. Il avait aussi produit, avec Marc Kravetz, L’Aventure de la parole errante, chez Verdier, en 1987. Lire « Armand Gatti, trésor national bien vivant » de Nicolas Roméas, 29 janvier 2017 sur Mediapart
[1] N°26 et 55 des A.L., juin 1989, septembre 1996...