Politique de lecture

« Vulgariser ou comment raconter l’histoire de la connaissance en 52 minutes »

Jean-Christophe RIBOT

Les illustrations de cet article sont issues de l’ouvrage L’aventure Rosetta, 900 jours sur une comète de J.-C. Ribot et Cécile Dumas (Glénat / Arte éditions) avec l’aimable autorisation de J.-C. Ribot.

Dans l’imaginaire collectif du monde télévisuel, la réussite d’un documentaire scientifique repose sur son didactisme. Il faut ici l’entendre comme un juste équilibre entre ludisme et sérieux : la capacité à rendre digeste au commun des mortels des vérités compliquées sur l’ordonnancement du monde. L’obtention du label officiel « film de sciences » — qui ouvre des subventions spéciales du Centre National de la Cinématographie — sera même soumise à la mention d’un « conseiller scientifique » au générique, qui aura vérifié la véracité des informations. Cette caution n’est requise que dans deux cases télévisuelles, Histoire et Sciences, ce qui explique sans doute que les films Société ou Politique se laissent aller à tant de fantaisie...

C’est dans cette acception de la notion de Sciences que le rôle du réalisateur de film scientifique — ou de vulgarisateur — rejoint celui de l’instituteur idéalisé par Jules Ferry : celui d’un passeur entre le savoir et le peuple. Mais face à ce noble sacerdoce, celui de transmettre le savoir, il arrive que l’artiste se montre aussi ingrat qu’un enseignant de l’AFL. Une ingratitude d’autant plus criante, soit dit en passant, que si le rôle du réalisateur est assimilable à celui d’un professeur devant sa classe, deux avantages l’en distinguent : ses élèves sont venus de leur plein gré et il a disposé de 2000 heures de travail pour préparer un cours de 52 minutes... Si je désire ici, dans cette revue, exprimer ouvertement cette ingratitude c’est que je la conçois comme un hommage. En fréquentant les sphères de l’AFL j’ai découvert que des enseignants récusaient crânement leur rôle de transmettre des savoirs pour lui opposer celui de les construire et — après m’être fugacement demandé : « Mais où va donc la République ? » — je m’en suis approprié les arguments, ils ont nourri mon métier.

Vulgarisation et didactisme, les termes taquinent la fierté de l’artiste qui sommeille derrière le réalisateur de film de télévision parce qu’ils annihilent précisément ce qui fait la fierté de l’auteur : la mise en scène de son point de vue, de son monde intérieur. À peu près tout ce qui pourrait s’apparenter à une œuvre est sacrifié sur l’autel d’une objectivité supposée de la connaissance, d’un savoir vénérable. Face au mythe de la vérité, l’auteur devrait s’effacer. Cette conception mortifère de la science — et, dès lors, de ses passeurs — me renvoie au temps de mes années de lycée, dans ces classes où j’avais appris la formule de Newton sur la gravité universelle. À cette époque, je savais dire que la force de gravitation entre deux objets était proportionnelle à la masse des deux objets en question et inversement proportionnelle au carré de la distance qui les sépare. J’en avais entré les paramètres dans ma calculatrice Hewlett Packard et j’étais capable de l’appliquer correctement à la trajectoire d’un boulet de canon ou, version pacifique de l’exercice, à celle d’un skieur de 75 kilogrammes lancé à 105 km/h sur un tremplin qui formait un angle de 45 degrés avec le sol. Mais la seule satisfaction intellectuelle que m’apportait cette formule, c’était le jour du rendu des copies, lorsqu’une bonne note confirmait que j’avais bien compris ce qu’on attendait de moi : la restitution d’une définition et son application programmée. Dans ce monde peu excitant des cours de physique du lycée, l’Eurêka d’Archimède sonnait comme la litanie de maître corbeau perché sur son arbre et de Marignan-quinze-cent-quinze. La litanie de l’ennui que rythme la trotteuse jusqu’à ce que sonne la cloche libératrice : l’annonce de la fin des cours.

Mes Eurêka scientifiques c’est plus tard que ¡’allais les connaître. Je me souviens précisément du moment où, alors que je préparais le scénario du film sur la mission spatiale Rosetta, j’en ai soudain saisi l’objectif essentiel : comprendre les origines de la vie. « Eurêka, c’est ça qu’ils font ! Ils veulent comprendre comment l’inerte est devenu rivant ! » Depuis longtemps sensibilisé au darwinisme, j’avais mille fois entendu que se posait la question des origines de la vie, et qu’on pouvait la synthétiser dans une énigme astucieuse : Qui de l’œuf ou de la poule est apparu en premier ? Mais cette énigme n’avait jamais suscité dans ma tête davantage d’effervescence qu’une stupeur apathique, respectueuse devant l’épaisseur du mystère. De curiosité intellectuelle, aucune. Alors pourquoi m’apparaissait-elle soudain fulgurante ? Pourquoi me trouvais-je génial d’avoir su la formuler, comme l’essence pure d’un basculement conceptuel ? D’où venait l’impression qu’un horizon nouveau s’ouvrait à moi, comme il s’ouvrirait à l’humanité grâce à mon film, un horizon où la chimie rejoignait la biologie pour envisager la vie d’une manière inédite, comme un passage transitoire de la matière ?

Je ne m’étais jusqu’alors jamais trop posé la question du commencement de la vie parce que concrètement, le phénomène était inconcevable. Il était de l’ordre de la Création. Si, sur les bancs de ce même lycée, on nous avait proposé un film pédagogique présentant deux versions des origines de la vie, d’abord la fable biblique, ensuite la version scientifique dernier cri, elles auraient probablement produit sur mon entendement le même effet. Dans le premier cas, sur une terre aride et dépeuplée, un éclair soudain aurait fait apparaître une femme nue, un serpent en écharpe, qui faisait la danse du ventre face à un jeune homme ahuri. Dans le second, un caillou noir semblable à une météorite, plongé dans un magma boueux, se serait lentement métamorphosé en têtard. Mon sens critique se serait davantage focalisé sur la qualité des effets spéciaux que sur la pertinence des deux scénarii. L’un comme l’autre, ils auraient été littéralement inconcevables.

Lorsque la science se coltine à des domaines trop coupés de nos expériences sensibles, elle devient froide comme l’équation de Newton dans les circuits électroniques d’une calculatrice. Ses formules magiques dépassent l’entendement. Or depuis que je travaillais sur le projet Rosetta, je côtoyais un groupe de personnes qui essayaient de comprendre très concrètement, et avec une implication confondante, comment un caillou était devenu vivant. Us s’attaquaient à cet inconcevable. Ils déroulaient dans leur tête un film tourné il y a 3 milliards d’années, grâce à une caméra imaginaire posée au bon endroit au bon moment, un long time laps sur cette roche noire en train de se transformer sous les rayons du soleil, la métamorphose accélérée de la matière inerte en une multitude d’organismes frétillants comme des petits embryons visqueux.

Et ils comptaient bien en décrire toutes les étapes du scénario. Pour y parvenir, ces gens avaient imaginé une vingtaine d’instruments capables d’analyser des particules de matière, ils les avaient intégrés à un vaisseau spatial muni de grands panneaux solaires pour les alimenter en électricité, ils avaient loué une fusée Ariane pour envoyer le tout dans l’espace, ils avaient imaginé un voyage de 10 ans qui devaient faire plonger leur vaisseau deux fois vers la Terre, une fois vers Mars, une nouvelle fois vers la Terre parce que, selon la formule énoncée par Newton qui avait savamment étudié le mouvement des astres, deux siècles et demi plus tôt, jusqu’à modéliser assez justement une force invisible qui attire les objets les uns vers les autres, cette trajectoire alambiquée permettrait au vaisseau d’atteindre une comète qui se situerait trois fois plus loin que le Soleil au moment de la rencontre, une comète sur laquelle serait restée congelée une de ces étapes intermédiaires de la transformation d’un caillou en têtard, ce qui donnerait aux chercheurs un indice supplémentaire pour reconstituer la frise temporelle qui les intéressait, celle qui part de la matière inerte pour aboutir à la matière vivante.

Tout prenait sens.

Tout devenait aussi fou que génial. C’est en les regardant travailler que j’avais compris ce qu’ils faisaient. Aux formules de Newton répondaient les engueulades sur les calculs de trajectoires, aux théories de Darwin, le fer à souder et les ateliers de fabrication des machines d’analyse de la matière. Les télécommandes envoyées au vaisseau, le réglage des caméras, la récolte des premiers grains de poussières de comète photographiés dans l’espace, chaque décision qu’ils prenaient s’ancrait dans l’histoire de la connaissance. Telle était désormais ma mission de vulgarisateur : reconstruire à rebours toutes les étapes de ma découverte. Le film que j’allais faire serait mon enquête dans leur univers de travail, qui seule avait rendu possible ce miracle : que la formulation d’une question éculée provoque en moi l’effet d’un éclair de génie. Il me fallait raconter, en une heure, le quotidien de plusieurs générations de chercheurs, là où l’histoire des idées se conjugue à celle des outils qu’on construit.

Qu’en tirera le spectateur ? Il est peu probable qu’un lycéen préparant son bac améliore ses performances en physique grâce au film ou au livre qui l’accompagne. Et je doute qu’aucune formule chimique, aucun nom de molécule ne sera retenu. Pour être sincère, je ne pense pas non plus qu’un concept scientifique nouveau s’éclaire soudain de l’évidence et que les spectateurs se soient appropriés cette manière inédite d’envisager les origines de la vie.

Mais en concevant ces variations hétéroclites autour de la naissance d’un concept scientifique, j’espère suffisamment titiller les connexions neuronales pour les assouplir et préparer le terrain d’une nouvelle configuration. Dans l’œil de mon spectateur rêvé, je vois un instant de curiosité : celui qui succède à la déstabilisation et qui précédé la réflexion ; ce même éclat qui, dans le regard d’un enfant qui se fixe sur la flamme d’un feu, semble dire pour la première fois : « Il y a là un phénomène à explorer ». Ici se joue une autre manière de considérer la science. C’est l’idée qu’elle n’est pas et ne pourra jamais être une explication du monde mais son exploration. Qu’on ne voit du réel que ce que les outils de notre époque nous permettent de voir. Ou, comme le disait Einstein, que « c’est la théorie qui décide ce qu’on peut observer ». À travers les images de l’artisanat d’une science en train de se faire, j’espère que les concepts scientifiques se comprennent comme des constructions humaines, des modèles d’expérimentation, des prismes fabriqués, autant de surfaces d’interaction entre une réalité incommensurable et notre entendement. Autant d’outils, ancrés dans l’air du temps, grâce auxquels on peut la tâter et jouer avec, la lire, l’interpréter, la traduire, pour qu’elle résonne un peu plus dans nos corps, jusqu’à ce que devienne concevable ce qui ne l’était pas.

« Vulgariser ou comment raconter l’histoire de la connaissance en 52 minutes »