Politique de lecture

« Le plaisir, par principe ? Un faux débat »

Jean-Marie PRIVAT

On se souvient du fameux incipit de Madame Bovary (1857) : « Nous étions à l’Étude, quand le Proviseur entra, suivi d’un nouveau habillé en bourgeois et d’un garçon de classe qui portait un grand pupitre. Ceux qui dormaient se réveillèrent, et chacun se leva comme surpris dans son travail. ». Cette entrée dans le monde de l’écrit et de sa studieuse discipline (Étude, Proviseur, grand pupitre, travail) se fait sous le signe manifeste de (Insubordination juvénile à la raison graphique. C’est par le songe ou le mensonge que ces indisciplinés [« Nous »...] résistent à l’assignation scripturale. Leurs plaisirs et leurs épanouissements sont ailleurs.

Un système historique de valeurs

La fiction imaginée par Flaubert est située bien sûr dans l’histoire des pratiques institutionnelles de la lecture et de l’écriture (Chartier et Hébrard, 1989). Ainsi, par exemple, les valeurs que le 19ème siècle attend du compagnonnage des livres (a fortiori pour l’enfance et la jeunesse) composent un triptyque idéologique bien identifié. Les pôles de ce système de valeurs étaient, selon nous, le moralisme (la morale publique et privée du consensus bourgeois), le didactisme (non pas lire pour le plaisir de lire — plaisir toujours suspect, surtout pour les lectrices, Emma et les autres... — mais lire pour apprendre), le patriotisme enfin, l’amour sacré de la mère patrie. Ce n’est pas par hasard si le best-seller des lectures communément octroyées fut Le Tour de la France par deux enfants [1877], mixte habile de savoirs encyclopédiques narrativisés, de morale personnelle et sociale en action, de défense et illustration du pays chéri. Le plaisir de faire son devoir donc et non pas le devoir de prendre du plaisir... comme il adviendra (Bourdieu, 1979). Le discours moderne sur la lecture substitue en effet un autre triangle de valeurs constitué cette fois — tendanciellement — par l’universalisme (le patrimoine littéraire de l’humanité), l’esthétisme (le culte du livre comme objet culturel), le ludisme enfin (la lecture comme jeu de l’imaginaire, dès la plus tendre enfance). Cette configuration dominante est à l’évidence beaucoup plus favorable à la valorisation explicite de la quête d’un certain hédonisme culturel qui se décline en goût privé des livres, en plaisir intime pour la lecture, en émotions littéraires partagées, en aimables sociabilités liseuses, etc. Il y a lieu toutefois d’observer que ce plaisant horizon ne peut être véritablement ni celui de l’École (qui a des enjeux d’apprentissage strictement réglementés) ni celui des fractions de classes les plus éloignées d’une pratique où la lecture n’a précisément que fort peu de valeur en soi.

Une acculturation différenciée à l’écrit

Les différents modes de socialisation de la lecture jouent aussi leur rôle dans les types de profits que le lecteur peut escompter de ses lectures. Dans la logique du mode magistral et transmissif de la culture de l’écrit — le modèle scolaire directif traditionnel — les enjeux d’une pratique certifiée sont la construction d’un univers culturel commun et l’intégration progressive au monde social et professionnel. L’exercice de l’autorité des maîtres va alors de pair avec une forme de docilité du lecteur où les vertus de l’effort le disputent à une sorte de reconnaissance de la légitimité d’un corpus d’œuvres dignes d’être connues. Point de plaisir ici autre que la récompense plus ou moins austère d’un satisfecit culturel. A l’opposé, dans la logique du mode appropriatif et dialogique des écrits — le modèle des ateliers d’écriture longue et coopérative par exemple — les bénéfices escomptés relèvent plutôt du développement critique du citoyen et de la socialisation créative du sujet culturel. Le médiateur est un agenceur de dispositifs d’émancipation et d’invention où le lecteur / scripteur négocie des tâches variées et des rôles évolutifs. L’horizon de ce travail en projet est justement la projection subjective et collective dans une culture ouverte où ni l’obéissance à des schèmes préétablis ni la jouissance de sa propre singularité ne sont les maîtres-mots. La quête du plaisir de lire est par contre centrale dans le mode incitatif propre à l’animation culturelle. C’est en effet l’épanouissement relationnel et émotionnel du lecteur qui est recherché dans un climat de libres interactions et d’œcuménisme culturel (le livre en fête, les coups de cœur, les like, les lectures participatives, etc.). L’animateur est tutoyé et les livres aussi. Les lecteurs se plaisent à ces affiliations intersubjectives où les goûts culturels croisent les goûts sensoriels (les goûters ou apéros littéraires, les univers audio-visuels des blogs, les lectures coopératives à haute voix), bref autant de plaisirs légitimes (Bourdieu, 1979) où se brouillent agréablement les frontières entre le jeu et le travail, entre le devoir (culturel) et le plaisir (personnel). Ce modèle présuppose évidemment l’abandon d’une conception puritaine du lecteur (Pennac, 1992) ou d’une approche critique et étayée d’un habitus littéraire (Privât, 1980) au profit d’une conception exploratoire et jubilatoire d’un art de vivre libéral et d’un style de littérature désirable (particulièrement valorisée par les nouvelles classes moyennes).

Une politique de la lecture

Il existe enfin un dernier faisceau de dispositifs et de dispositions qui tendent à consonner ou au contraire à dissoner avec les discours sur le plaisir de lecture. Il convient toutefois de distinguer des régimes historiques de lecture, des investissements personnels de lecteur et des enjeux civiques d’une politique de l’écrit.

► Il va de soi que dans le monde moderne et contemporain la réalité de la lecture dite extensive (corpus éclectique, investissements fragmentés, supports multiples, enjeux personnels, etc. - Wittmann, 1997) est plutôt adéquate avec l’idée que les pratiques du livre se doivent de procurer des gratifications que l’on peut subsumer sous le terme très générique de plaisir. Mais qui ne voit que cette attente, presque impérieuse quand il s’agit des loisirs cultivés, est dissonante quand il est question des apprentissages scolaires ou des pratiques professionnelles qui presque par définition mettent l’accent sur les compétences requises et/ou à enrichir plus que sur les appétences ou les résonnances subjectives.

► Dans cette même logique on ne saurait réduire l’usage des textes en général à une gratification aussi généreuse que vaguement psycho-affective. Une lecture documentaire ou à visée pédagogique par exemple vise à satisfaire prioritairement à des gratifications réelles de type résolument cognitif ; une lecture en quête de distinction culturelle ou d’échange mondain (lire un livre offert en cadeau) trouve sans doute sa récompense dans une sorte de plus-value sociale implicite ; une lecture patrimoniale (lire les classiques) ou identitaire (affiliation à un lectorat juvénile, féminin, populaire, etc.) peut combler les attentes d’un surmoi symbolique diffus ; alors que les bénéfices d’une lecture existentielle (livres de chevet...) ou artistique (lire pour écrire) ne saurait se mesurer qu’en jouissances intimes de l’imaginaire personnel. En somme, il n’est guère que la lecture distractive (lire pour passer/tuer le temps) qui à juste titre peut juger d’une immersion fictionnelle à l’aune du seul plaisir, aussi fugace soit-il, qui lui est/sera procuré.

► Enfin, il est loin d’être indifférent pour notre sujet de distinguer les diverses fins possibles que peut s’assigner une action culturelle (Passeron, 1991). Si la stratégie vise à fidéliser un lectorat déjà croyant et pratiquant, il n’est sans doute pas nécessaire d’avoir le mot « plaisir » sans cesse à la bouche. Les gratifications sont assumées, assurées, engrangées, comme incorporées. Si par contre la visée est de convertir des lecteurs dont l’engagement est précaire ou fragile (soit par réticence ou par insécurité culturelle, soit par une bonne volonté culturelle à éclipses), alors sans doute le discours du plaisir est-il ajusté à une stratégie de conquête de satisfactions nouvelles (lire autrement, lire autre chose, lire avec d’autres, etc.). Enfin, si l’objectif est de subvertir les règles dans un idéal de démocratie culturelle (et pas seulement de démocratisation d’accès à la Culture), alors c’est la transgression des systèmes de goût dominants qui est en soi une gratification jubilatoire, redoublée par des investissements dans une forme d’utopie politique et cosmopolite (Cichelli et Octobre, 2017) qui rend quelque peu dérisoire voire suspect d’embourgeoisement l’égoïste ou l’égotiste plaisir.

Aussi, une politique de la lecture qui rencontrerait une politique de la ville (comme l’ambitionne l’AFL) ne saurait s’inscrire que dans une histoire culturelle et sociale longue. Une histoire qui a connu depuis l’Europe classique un double mouvement, un mouvement de clôture sélective puis d’ouverture élective, depuis l’enfermement de sociabilités liseuses (Académies, Salons, Clubs, Ecoles, Bibliothèques, Chambres à soi) et le repliement du lecteur idéal sur son idéalité propre jusqu’à l’irruption des blogs modestes ou professionnels de lecteurs connectés, jusqu’à la floraison saisonnière des livres sur la place et la mise en voix de textes canoniques ou amateurs. C’est dans la dynamique de ce type de resocialisation critique et de ce mode d’affiliation accueillante qu’une résistance assez généralisée à l’écrit pourrait se muer en gratifications plurielles au libre voire inventif commerce des mots.

« Le plaisir, par principe ? Un faux débat »