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« Enseigner les savoirs experts, le grand défi de l’éducation du futur »

Lu par Christiane BERRUTO

« Enseigner les savoirs experts, le grand défi de l’éducation du futur » (Dominique Vachelard, éd. du Cygne)
Dominique Vachelard réactive la réflexion autour de la ou des missions de l’école.
Celle clairement et explicitement affichée est de «  former le citoyen de demain en lui donnant les moyens de son émancipation », celle plus implicite et beaucoup mieux réussie est de domestiquer le peuple.
Lu par Christiane BERRUTO

Dominique Vachelard est enseignant en CM1-CM2 en Haute Loire, président de l’AFL 43 et militant de l’ICEM Freinet. Les adhérents de l’AFL et ceux de l’ICEM se retrouveront aisément dans cet ouvrage. J’ai, pour ma part, eu quelques difficultés à en faire une lecture distandée tant ce qu’il écrit me semble évident. En regard de la loi de Refondation de l’Ecole de 2013 présentée avant tout comme une refondation pédagogique (nouveaux rythmes, nouveaux programmes et modification des cycles, création des REP+, Référentiel de l’Education prioritaire) et à l’entrée en vigueur, en septembre 2016, d’un nouveau sodé commun de connaissances, de compétences et de culture, Dominique Vachelard réactive la réflexion autour de la ou des missions de l’école. Celle clairement et explicitement affichée est de «  former le citoyen de demain en lui donnant les moyens de son émancipation », celle plus implicite et beaucoup mieux réussie est de domestiquer le peuple. C’est cette dernière qui a permis depuis plus de trois siècles à l’Ecole de servir les différents régimes politiques et d’accompagner les bouleversements sociaux et économiques sans grand besoin de transformation. C’est ce que souligne l’auteur à travers un bref et concis rappel historique et de conclure que ce qui caractérise le mieux l’école, c’est son immobilisme. Alors, la raison d’être de cet ouvrage est clairement définie. Il existe un conflit entre la vision idéale d’une école du peuple assurant sa formation aux savoirs les plus experts et la réalité d’une école pour le peuple, chargée implicitement de le conformer aux impératifs économiques et politiques de la société. Comment face à cet instrument de domestication s’opposer ? Des propositions alternatives voient le jour au sein du mouvement Education nouvelle dont l’espoir est de rendre l’école moins inhumaine, moins injuste et moins inégalitaire en assurant la transmission de savoirs experts.

Que mettre derrière savoirs experts ?

Il s’agit, avant tout, de la maîtrise savante de la lecture et de l’écriture pour accédera l’information et penser le monde mais, également, pour construire de nouveaux savoirs, maîtrise réservée à une minorité, les élites sociales. Dominique Vachelard revient sur les conditions nécessaires aux apprentissages. Il oppose la « conception bancaire » de l’école actuelle qu’a décrite Paolo Freire, « acte de dépôt d’une matière inerte et définie dans un contenant ride prêt à recevoir » qui engendre une relation inégalitaire entre éducateur et éduqué, à celle d’une éducation libératrice car mutuelle. L’apprenant est capable de construire ses propres savoirs en ayant recours à une démarche expérimentale et à une réflexion collective sur les opérations mentales et techniques mises en oeuvre dans l’exercice de telle compétence ou de tel comportement. « Personne n’est ¡’éducateur de quiconque, personne ne s’éduque par lui-même, seuls tes hommes s’éduquent ensemble, par ¡’intermédiaire du monde ». [1] Il distingue un système éducatif fermé, replié sur lui-même, celui que véhicule la très grande majorité des écoles à un système ouvert dans lequel l’école fait partie du milieu social. Au-delà de l’activité de l’apprenant, il réaffirme la nécessité d’être confronté à la complexité du réel, d’ancrer les apprentissages dans la réalité sociale et la primauté du collectif. C’est ainsi que l’individu peut s’émanciper par l’activité ancrée dans la transformation du réel, par l’expérience directe de la démocratie et de la coopération. Il s’interroge ensuite sur les savoirs à enseigner en priorité. Les programmes officiels ne sont qu’une longue liste de connaissances et de règles à assimiler, de compétences et d’outils à maîtriser en dehors de toute réalité complexe. Ce ne sont que des savoirs de base qui se révèlent Inaptes à appréhender la complexité du réel, qui maintiennent la très grande majorité à l’écart des usages experts de l’écrit qui permettent de comprendre et transformer le monde. Il s’appuie sur les théories de l’AFL pour réaffirmer que les savoirs savants ne peuvent se construire que dans leur propre usage. La lecture savante est un comportement complexe, fait de multiples interactions entre des éléments écrits et d’autres qui constituent la culture du lecteur. Les lecteurs des Actes de Lecture retrouveront, dans ses lignes, lecture et voie directe, enseigner dans la complexité, lire c’est comprendre et, donc, apprendre à lire c’est apprendre à comprendre. Je ferai écho à ces propos par un court compte-rendu d’un texte publié le 8 avril dans l’Expresso du Café pédagogique, suite à la conférence de consensus réunie par le Cnesco [2] et l’Ifé [3], les 16 et 17 mars. On note une dégradation des performances en lecture. 39% des élèves ont des difficultés en lecture à l’issue du CM2 qui portent notamment sur l’identification du type de textes et sur la capacité à établir des liens entre différentes informations contenues dans un texte. 15 à 19% des élèves sont en très grande difficulté en lecture. Ces chiffres sont doublés lorsqu’on ne considère que la population scolarisée en Education prioritaire. Les écarts s’accentuent alors que dans la plupart des pays ces chiffres baissent.

Le compte rendu montre que les élèves sont plutôt bons déchiffreurs. La nature de leurs difficultés se situe au niveau de la compréhension. Il semblerait nécessaire d’enseigner les mécanismes et les stratégies qui entrent en jeu dans la compréhension, sans toutefois délaisser le déchiffrage, ce dernier restant un apprentissage premier. Derrière l’enseignement explicite de la compréhension, apparaît la nécessité de développer le plaisir de lire, de travailler le vocabulaire, d’identifier la nature des écrits, de partager la littérature, d’apprendre à lire les manuels et, accessoirement, de prendre conscience que la lecture est une pratique sociale avant d’être un apprentissage scolaire.

Si Dominique Vachelard avait participé à cette conférence, il aurait proposé une politique de l’écrit, la constitution et la consolidation de la culture écrite, un entraînement des habilités et stratégies d’exploration visuelle des textes, l’utilisation de la plateforme eisa, des conditions d’exercice d’actes de lecture, en insistant sur la nécessité d’avoir des raisons de lire, donc, des projets personnels. Il ne dissocie jamais apprendre à lire et à écrire. L’ouvrage se termine par quelques situations concrètes de classe. La description et l’analyse du chapitre « Apprendre à écrire » a paru dans le dernier Actes de Lecture [4], Le format choisi, 95 pages, ne permet pas de développer plus largement la pédagogie du lire et écrire. Toutefois, si nous parlons de démarche et non de méthode, prendre le temps d’analyser, mettre en débat et mutualiser nos pratiques semblent importants.

L’AFL, comme d’autres associations et mouvements pédagogiques, souffre du net recul de ses adhérents et militants. Dominique Vachelard définit le militantisme en l’associant à la solidarité et exclut tout recours à la violence que certains pourraient mettre en avant en faisant référence au latin militare plus que c’est en disposant du pouvoir de définir précisément les savoirs « officiels » donc autorisés que le système, comme chaque système fondé sur ¡a circulation d’informations, se protège et assure sa permanence et sa pérennité. Ceci de manière systémique, bien que les acteurs principaux de cette domination ne sont pas forcément conscients du processus auquel ils participent.

Scepticisme, réalisme, cette nouvelle réforme n’apportera pas de réels changements. L’école reste un instrument au service d’une domination qui perpétue l’échec scolaire, la sélection des élites et la reproduction des inégalités et, ainsi, perdure. Nous ne sommes pas naïfs en proposant d’agir sur la nature des savoirs enseignés, nous n’imaginons pas une transformation radicale mais nous pouvons agir sur notre environnement proche et plus banalement sur notre quotidien. Voilà la conclusion à laquelle arrive l’auteur de cet ouvrage qui fait du bien.

PostScriptum : Dominique Vachelard appuie son propos en se référant à de nombreux auteurs que nous comptons dans nos bibliothèques : Bourdieu, Cousinet, Goody, Morin, Smith, Vygotski... Si la référence à l’AFL est explicite, si « L’école de Jules FERRY », « L’enfant, le maître et ¡a lecture », des articles tels que « Travailler la pensée sauvage », « Questions de cohérence »... sont en filigrane, une référence explicite à Jean Foucambert aurait été logique.

« Enseigner les savoirs experts, le grand défi de l’éducation du futur »

[1P. FREIRE, Pédagogie des opprimés, 1977.

[2Conseil National de l’Evaluation du Système Scolaire.

[3Institut Français de l’Education.

[4D. VACHELARD, A.L. n°133, « Apprendre à écrire », p. 13-18, mars 2016.