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« Je ne suis pas un auteur jeunesse »
Lu par Yvanne CHENOUF
JE NE SUIS PAS UN AUTEUR JEUNESSE, VINCENT CUVELLIER, ILL. ROBIN, GALLIMARD JEUNESSE, COLL. GIBOULÉES, 2017,125 p., 15€
Sur un ton tantôt gouailleur, tantôt vitupérant, Vincent Cuvellier (le papa d’Emile [1]) revient sur son entrée en littérature jeunesse (étrange expression utilisée sans préposition). Aux premiers livres, il est pris par un tourbillon, sorte d’ermite social qui n’adresse « la parole à personne les lundi, mardi, mercredi... parle à des dizaines de gamins, de bibliothécaires, de libraires, de parents, les jeudi, vendredi et samedi, dort le dimanche dans le train ». Toujours étonné de ce qui lui arrive, un peu à côté de la plaque (comme Emile), il semble avoir revêtu cette partie de son travail comme un pull deux tailles trop petit qui aurait des manches beaucoup trop longues. Passant du rêve de grandeur (être chez Gallimard !) au trou de souris (être gêné de faire des dédicaces), il enchaîne les rituels de l’homme de plume sans naïveté et avec sincérité (relations avec l’éditeur, avec son public, avec ses collègues). Il trace, ici, un tableau au couteau d’un champ mal connu parce que socialement négligé : le monde des « auteurs jeunesse ».
La littérature pour enfants tient économiquement par les financements locaux et le mécénat : la majorité des auteurs vit des interventions (414 € brut la journée, 250 € brut la demi-journée [2]) et des séances de dédicaces plébiscitées par les jeunes lecteurs émoustillés par la rencontre avec « quelqu’un de connu ». Ce qui compense (pour l’éditeur) la mesquinerie des droits d’auteur puisque « un écrivain bossant un mois sur un livre est payé 800 € pour le publier. Et quelques temps plus tard, il sera payé 800 € en deux jours, pour parler de ce même livre. En caricaturant à peine, on est plus payé pour parler de nos livres que pour les écrire ». Cette situation pervertit souvent la qualité de la rencontre avec des auteurs qui sont obligés d’accepter beaucoup d’invitations pour vivre au détriment d’une relation éducative avec les enfants [3].
Mais est-ce important lorsque la lecture et le livre, survalorisés par les adultes qui en parlent sur un ton lénifiant et péremptoire, répondent le plus souvent à des objectifs thérapeutiques (contre les bobos de la vie pour les petits — pipi au lit, cauchemars, mort du grand-père) et préventifs (contre les risques majeurs pour les adolescents — viol, inceste, drogue, deuil, prostitution, émigration, guerre) : on nomme d’ailleurs ces éducateurs des « prescripteurs » ? Les bons sentiments prévalent, « la morale de gauche » remplace la « morale de droite » et la critique, qui ne s’attarde pas sur « le style », refuse à I’« auteur jeunesse » le statut d’inventeur « de formes, de personnages, de narrations originales, d’univers. » ; écrire est alors le fait de de « jongleurs de mots, de passeurs de rêves ou autres foutaises ».
Vincent Cuvellier aborde aussi l’origine sociale de ces auteurs qui viennent du même milieu (bons élèves, classe moyenne ou supérieure) : « l’écrivain-prof se met en situation de celui qui sait, de celui qui va apprendre quelque chose à quelqu’un » et « on n’a qu’une vision de la société dans les livres, celle de la classe moyenne ». Cette disparité est rarement évoquée dans ce milieu plus prompt à déplorer l’inégalité des représentations entre filles et garçons que l’inégalité sociale (« J’arrêterai d’en parler quand ça sera redevenu normal qu’un fils d’ouvrier, de chômeur ou de paysan fasse un métier artistique... »)
Bien dans ce champ, Vincent Cuvellier n’est pas dupe du système auquel il participe. Lucide sur son travail, il en dévoile les avantages et les inconvénients, sans jamais séparer son activité des contraintes matérielles (gagner sa vie) et existentielles (être raccord avec soi). Conscient de ce que coûte sa présence à la collectivité (prix de l’intervention, du transport, de l’hôtel et des restaurants), il regrette qu’il y ait encore des gens qui considèrent les actions culturelles à la légère (certains enfants n’ont pas lu ses livres quand il arrive) alors que, dans les discours, le livre et la lecture sont excessivement sacralisés (« Pour moi, un livre n’est qu’un objet... Comme un couteau qui peut permettre de découper la viande et manger ou tuer quelqu’un, comme l’atome qui peut détruire la planète ou sauver des vies, il n’y a rien sur terre qui soit bon ou mauvais. C’est ce qu’on en fait qui compte. », 62). Adepte de théories (sur lesquelles il accepte de revenir), il classe les fictions en deux branches : la branche Petit Prince (« Ce livre est une espèce de supercherie, de condensé de poncifs cuculs la praline et de philosophie de pacotille à acheter clé en main. ») et la branche du Petit Nicolas (des enfants non idéalisés et des adultes socialement campés qui n’ont rien oublié de leur enfance)... avec une préférence pour la seconde.
Après bien des déboires, plaisamment racontés (la spirale des publications pour manger et des salons pour parler des publications, la recherche d’un ton, le rapport aux modèles... le tout dans une situation professionnelle extrêmement précaire), Vincent Cuvellier cherche de faire œuvre artistique en parlant aux enfants « simplement mais de tout... sans les prendre pour des idiots, ni pour des surdoués... pour des gens, tout simplement, des gens qui ont entre 0 et 18 ans ». Il définit ainsi son rôle (« mettre des mots sur des idées, sur des pensées, sur des sentiments, sur des sensations »), en refusant de passer pour un pédagogue ou un « magicien qui mettrait des étoiles dans tes yeux des enfants ». Il avance en redéfinissant constamment sa place : ni sacralisée, ni engagée, celle d’un professionnel avec « une technique qui s’apprend », celle d’un travailleur qui défend ses droits et sa dignité : avec un éditeur, dit-il, « il n’y a pas on il ne devrait pas y avoir de hiérarchie, c’est du 50/50. 50, j’ai besoin de lui pour me publier, 50, il a besoin de moi pour publier ses livres ». Et, ce faisant, c’est aussi à la place de l’enfant qu’il réfléchit (dans la société et dans l’imaginaire collectif), au sens et aux formes de la « transmission », avec des passions calmes et des élans versatiles, ces signes communs aux sportifs de combat qui luttent, en marge, contre les modes, les vanités et les arrogances.
Tout au long de ce monologue, il fait intervenir trois fantômes de sa jeunesse, trois figures intérieures et tutélaires. Le général De Gaulle pour l’allure, Claude François pour le rythme, Lino Ventura pour la considération. Le premier n’aime pas les « jean-foutre, les tire-au-flanc, les branleurs », le deuxième revendique « la niaque, l’esprit de revanche, la drague, les prolos, les majorettes, les coiffeuses de province », le troisième, pudique, riposte quand on l’énerve. À grands traits, cela pourrait donner un portrait de cet auteur scrupuleux, simple, et sur ses gardes (ou strict, brillant et sensible). Voilà un livre vivifiant qui révèle des informations sur les conditions de production, replace la création au cœur des contraintes socio-économiques, inscrit les enfants dans la chaîne des humains : « Allez-y ! ¡es cancres, les petits prolos, les nuls en classe, les petits Arabes qui galèrent, les filles qui n’ont jamais lu un livre de leur vie, les débrouillards, les marrants qui ne savent pas leurs tables, ceux qui soufflent tous les matins, tous les matins du collège, allez-y les mômes, ça va aller, vous allez y arriver ! Arriver à quoi ? Ben, juste à faire ce que
vous voulez et c’est déjà pas si mal ! ».
Allez-y ensemble, allons-y ensemble... Il manque jute cet adverbe pour qu’on ne considère pas celui qui se définit comme un « vrai centriste », s’étant construit dans des groupes d’action collective (groupements de jeunesse de la mouvance catho de gauche, JOC, ACE) comme un individualiste intransigeant. Tout au contraire, son écriture met des mots sur les dérives d’un domaine qui a oublié que le livre et la lecture sont des outils d’émancipation individuelle et collective comme d’autres outils : « Pourquoi lire un livre ferait de nous un homme meilleur ? Un livre n’étant qu’une part d’un autre homme qui s’adresse à un lecteur, en quoi cet objet, le livre, serait-il meilleur que le reste ? En quoi un lecteur serait moins égoïste, radin, mesquin, fanatique, et tout ce que vous voudrez des défauts humains ? »
[1] Série de Vincent CUVELLIER et Ronan BADEL chez Gallimard
[2] Tarifs de la Charte des auteurs et des illustrateurs jeunesse à laquelle notre auteur n’a pas adhéré (www.la-charte.fr)
[3] Voir « Repenser les rencontres avec les écrivains », article de Bernard FRIOT dans cette revue AL N°133, page 19
