Editorial

« Michel Violet, définitif ! »

Collectif AFL

C’était en 1983, dans l’annexe du petit jardin qui lui servait de bureau à l’INRP (Institut National de la Recherche Pédagogique), que Jean Foucambert décida, dans la minute, la création d’une revue, son titre (Les Actes de Lecture), son format carré, inrangeable, in-photocopiable et le nom de son rédacteur : Michel Violet. Après avoir réalisé, seul et difficilement, la première maquette (il utilisait des lettres A7 dont certaines restaient collées sur son crâne à force de se gratter la tête), le nouveau rédac’ chef reçut l’aide bienvenue d’un graphiste, Jacques Chenivesse, qui occupa ce poste pendant une décennie qu’il range, lui-même, parmi « ses plus belles années professionnelles » : « Une immersion dans un monde rempli d’idées généreuses, politiques, porteuses d’un projet superbe, des énergies folles, des engueulades mémorables et une vraie fraternité. La maquette se faisait en totale impro. Les articles n’étant jamais calibrés, on faisait taper le texte au kilomètre par un bureau de dactylos, à charge pour moi de découper, coller, ajouter titres et notes de bas de page, photos et je casais mes propres dessins dans ce qui restait de blanc dans les pages, en essayant d’illustrer de près ou de loin le thème de l’article dont je ne comprenais pas vraiment toujours tout le sens, ou juste une phrase qui faisait tilt dans mon petit cerveau. Le résultat n’était pas vraiment professionnel, le processus était très compliqué à gérer et très aléatoire, mais j’ai beaucoup aimé cette improvisation permanente. On a introduit l’informatique, après la photocomposition, j’ai pu utiliser plus de typos, choisir mes largeurs de colonnes, le processus s’est assoupli. J’ai beaucoup appris au contact de l’AFL, ce mouvement plein d’utopies et de valeurs... et le souvenir de cette période reste en moi et m’aide toujours au quotidien ». À l’époque, le maquettiste apportait lui-même la maquette chez l’imprimeur (à Beauvais) et le rédacteur en chef ne découvrait la revue qu’à sa sortie : « Je n’ai jamais montré mes dessins à qui que ce soit avant le retour de chez l’imprimeur. Inouï, invraisemblable, et pour moi merveilleux... » poursuit Jacques Chenivesse.

Michel Violet (rédacteur en chef que nous appelions Mickael Purple en privé pour lui donner le style des premiers directeurs de journaux du Far West) était comme ça, pudique, respectueux du travail de chacun : sa colossale culture, de la presse (lecteur quotidien du Monde), de la littérature et du cinéma, suffisait à suggérer le niveau d’écriture attendu pour les articles ; lui-même donnait l’exemple en fignolant scrupuleusement ses « chapeaux ». Connu pour ses « saines colères politiques qui avaient l’art de remettre les pendules à l’heure en quelques phrases bien senties », auteur de « coups de gueule intempestifs qui retombaient comme des soufflets dans de grandes rigolades », il a participé à « la construction de la pensée politique » de nombreux militants qui lui en sont toujours reconnaissants ; adepte de raisonnements théoriques, il exigeait de ses rédacteurs occasionnels (et peu préparés à cette tâche) une distance avec l’événement, une mise en perspective des sujets, des articles construits, référencés, résultant d’un réel travail (relectures, réécritures). Mais il savait réagir à l’émotion d’un témoignage, à la sensibilité d’une écriture, « attentif à témoigner à chacun considération et affection avec sa discrétion légendaire ».

D’« une grosse voix », il défendait ses convictions, «  recadrant d’un ton bourru les débats lorsqu’ils s’éloignaient du sujet », « épine dorsale de l’AFL et garant de ses valeurs, l’une d’elles étant la force de ses militants, le nombre de ses adhérents. » Responsable de la revue, il s’est toujours senti une responsabilité face aux lecteurs : ne pas les ennuyer avec « nos » problèmes, ne pas les encombrer de témoignages, garder leur confiance, intensifier leur action et augmenter leur nombre. Combien de fois les a-t-il « comptés », tenant jalousement à jour le fichier des adhérents et des abonnés qu’il connaissait par leur nom, même au plus haut niveau de tirage de la revue, gardant « le cap » pour eux, pour qu’ils ne regrettent pas leur cotisation. C’était un homme qui avait grandi dans un univers modeste et qui avait gardé la valeur de l’argent. Chaque trimestre, il veillait à envoyer le service de presse aux associations amies dont il lisait les revues et certaines ont tenu à le saluer, nous les en remercions : « Nom apprenons avec tristesse le décès de Michel Violet dont l’engagement au sein de l’AFL et notamment à la rédaction de ses « Actes de lecture » était proche du nôtre. Nous partagions ses valeurs et son attachement au service public. Ses écrits resteront une ressource inépuisable sur les questions de l’accès aux livres et à la formation pour tous ». (Agnès Joyeux, pour le CA de l’ICEM)

Se déplaçant perpétuellement avec son « cartable rebondi de dossiers », il a pris le train régulièrement, deux fois par jour, pendant 34 ans, fidèle accompagnateur de tous les projets de l’AFL, logiciels, vidéos, écoles expérimentales, classes-lecture, villes-lecture... qu’il espérait convertir en articles pour la revue. Il attendait toujours le bon moment pour décider quelqu’un à écrire, entre une conversation sur un film ou un livre, entre une histoire drôle et un verre, un fou rire ou une confidence et personne ne le lui refusait sachant le poids que représentait, pour lui, la publication de quatre revues par an : « Sa terrible efficacité nous faisait accepter toute proposition d’écriture pour la Revue tout en redoutant le moment de rendre la copie et en appréciant le « définitif MV » qui suivait et qui indiquait que l’article avait subi tous les contrôles nécessaires pour passer dans la revue ». Son « dévouement » envers l’association était indéfectible, son combat pour les idées « ample » et sa loyauté aux militants vigilante : il savait « rassurer avec beaucoup de tendresse », avec des « mots précis empreints d’une amitié bienveillante », entretenant des liens discrets et sincèrement amicaux avec chacun d’entre nous. Souvent, il réconfortait avec une parole compréhensive les désabusés, étouffant « les envies de fuir les batailles, de rompre l’engagement ».

Car Michel, à travers les textes que lui remettaient ses rédacteurs, savait reconnaître les problèmes que ça pose, au quotidien, d’être militant, de s’engager publiquement quand on vit en couple, qu’on est jeune parent, qu’on est fragile affectivement, précaire professionnellement, soumis à la pression de la hiérarchie, des collègues, des parents, à l’autocritique rarement gratifiante, etc. Et là, le rédac’ chef « savait être là où il le fallait apportant sa pointe d’humanité bourrue dans nos rudes batailles » : « Quand je pense à lui me viennent à l’esprit des oxymores : le tendre bourru, des implicites évidents, ses silences éloquents, des colères mesurées, une
distance proche, une tendresse retenue
 ».

La vie ne l’avait pas épargné ces dernières années. Le départ d’Ariette, sa femme depuis une soixantaine d’année, lui rendait le monde invivable et la maladie lui avait enlevé jusqu’au goût de lire, sa passion fidèle. Il savait tout des « douleurs impossibles à maîtriser, là où même la colère et l’emportement ne servent à rien » et une seule chose l’obsédait, à la fin : partir « dignement ». Il l’a fait, habitué qu’il était de vivre avec élégance. Son départ laisse un vide « impossible à écrire » mais ce que nous voulons croire c’est qu’il « compte encore sur nous », lui qui nous a tellement comptés. Alors, continuons, « bordel de merde », comme il aurait dit. Continuons, dignement, humainement, joyeusement, ensemble, comme il aimait voir notre association.

Christiane Berruto, Nathalie Bois, Claudie Bouvier, Jacques Chenivesse, Yvanne Chenouf, Bernard Curtet, Audrey Daniel, Solange Dumay, Marlène François, Suzy Garnier, Jacques Hamann, Annie Janicot, Gilles Mondémé, Monique Moret, Nicole Plée, Mireille Teppa, André Virengue et tous les autres qui se reconnaîtront dans cet éditorial en forme d’hommage triste.

« Michel Violet, définitif ! »