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« Ils ont dit “NON !” »

Emma, Jules, Robin, et Lola

Avant même les résultats du baccalauréat, des lycéens ont refusé la bourse au mérite (500 €) attribuée par la Région Auvergne-Rhône-Alpes aux candidats ayant obtenu la mention « Très bien ». Estimant moins mériter cette somme que « des élèves de milieux populaires qui peuvent connaître plus de difficultés au niveau scolaire comme financier et pourraient en avoir besoin pour la poursuite de leurs études » [1], ils ont décidé de reverser cette somme à « une association d’intérêt général » déplorant le désengagement de la Région du secteur social depuis l’accession de Laurent Wauquiez à la présidence. La conscience de ses privilèges scolaires pousse-t-elle cette élite à remettre en cause le système qui l’a formée (école de Jules Ferry [2]), qui entretient et creuse même les inégalités sociales et récompense ceux que la naissance a déjà gratifiés ? Nous leur avons adressé quelques questions auxquelles ils ont accepté de répondre avec sincérité et clarté : origine et avenir de leur initiative, origine sociale de leur collectif et possibilité d’ouverture, regard sur le système scolaire et propositions de transformations. Nous vous tiendrons au courant de la suite de leur initiative.

Origine de l’initiative

« Cette idée nous est venue en début d’année scolaire lorsque, déjà au courant de la politique que menait Monsieur Wauquiez par rapport à la vie associative, nous avons appris l’existence de cette bourse reversée sans conditions de revenus. L’idée est partie du binôme Lola/Emma mais Jules et Robin [3] nous ont rapidement rejointes, quand nous avons réellement décidé d’élargir au maximum cette initiative ».

Parcours du groupe

« Nous venons tous les quatre de milieux ayant accès à un important capital culturel, nos parents travaillent ou ont travaillé dans le milieu associatif, dans la fonction publique (professeur au lycée), sont journalistes ou bien ingénieurs. Nous avons toujours été élevés avec des valeurs fortes, nos parents lisent les journaux et, ainsi, nous avons toujours pu piocher quelques articles avant de les lire plus profondément. Nous avons été sensibilisés assez tôt à la politique, par des paroles explicatives (je me rappelle notamment des élections de 2007, premières grandes élections auxquelles je me suis intéressée) ou bien des actions marquantes (accompagnement au bureau de vote, entrée dans l’isoloir avec mes parents). En somme, je pense que nous avons tous les quatre été élevés et poussés à avoir un regard critique sur le monde qui nous entoure, avec aussi l’idée qu’on peut y prendre part, par un engagement associatif, citoyen ou politique.

Nous avons toujours été scolarisés dans le public, et avons tous étudié au sein de filières sélectives : Emma en classe à horaires aménagées musique dès le CM1 puis, en euro allemand au lycée, Lola en euro anglais dès la quatrième puis, en euro allemand en première et terminale, Jules et Robin en bilingue allemand, dès la sixième, puis, en euro allemand au lycée ».

Emma : Personnellement, je n’avais pas trop conscience de cette sélection au début de mon parcours, mais je l’ai vite comprise lorsqu’en première, je me suis retrouvée, pour la première fois, au sein d’une classe où les élèves de la section euro allemand étaient en minorité. C’est là que j’ai vraiment réalisé que tous les élèves n’ont pas le droit à la même qualité d’enseignement. Même si l’ambiance de cette classe n’était pas aussi studieuse que ce que j’avais connu, j’ai apprécié l’entraide qui s’est construite entre les élèves dans une classe très hétérogène au plan scolaire. Je me souviens de plusieurs profs qui avaient à cœur la réussite de tous : un prof de SES qui était en réflexion par rapport aux méthodes d’apprentissage et de notation, qui a su intéresser et impliquer les élèves de la classe dans leur travail et réussite scolaire ; un prof de maths qui préférait enseigner aux premières et terminales ES, passant beaucoup de temps auprès de chaque élève pour que chacun surmonte ses difficultés, en tenant compte des 35 rythmes d’apprentissage et de compréhension des 35 élèves de la classe.

Lola : Avant le lycée, j’ai été en Zone d’Education Prioritaire. Les classes étaient assez hétérogènes et j’aimais beaucoup profiter de mon avance sur les exercices pour pouvoir ensuite aider les autres. Après le BEPC, une bonne partie de mes camarades sont allés en lycée technologique ou professionnel, en apprentissage ou dans des formations autres que le lycée général. Ce qui m’a marquée à ce moment-là, c’est que beaucoup d’entre eux vivaient cette orientation comme un échec, malgré les discours encourageants de certains profs. Bien que j’aie réussi dans le système scolaire « classique », je suis parfaitement consciente qu’il ne convient pas à tous les élèves. Cependant c’est comme si c’était la seule forme de réussite valorisée. Malgré les profs cités par Emma, je garde une vision de l’Éducation nationale toujours trop clivante, et je pense que cette vision a été plutôt formée par mon environnement familial, qui m’a poussée à réfléchir à ce sujet, et dans lequel mes modèles, exemples, avaient réussi leur vie sans forcément passer par le bac.

Propositions de transformations du système scolaire

Emma : Cette question nécessite réflexion et ma réponse sera sûrement personnelle. Je pense qu’il faudrait axer l’apprentissage, le travail scolaire sur l’autonomie de l’élève, en procédant, par exemple, à des activités mettant en pratique la compétence à valider, dans lesquelles l’élève cherchera par lui-même à comprendre, guidé par les consignes, aides, questions... Il faudrait aussi, selon moi, accentuer l’entraide qui met en valeur les capacités de chacun, où les élèves les plus rapides à comprendre peuvent approfondir leur travail, expliquant, aidant les autres.

L’école ne doit pas, selon moi, s’adresser à tous de la même manière. En effet, tous les élèves sont différents, ont des préférences, des difficultés à prendre en compte. Ainsi, je pense qu’il ne faut pas « supprimer les classes d’élites », mais les ouvrir aux élèves en ayant l’envie. Venant d’une classe euro allemand, je vois bien que certains élèves, certes très bons, voire excellents, ne sont dans cette section que parce que leurs parents désirent pour eux une bonne ambiance de travail au sein d’une classe de bon niveau. Ainsi, ces classes particulières, renforcées en certaines disciplines (musique, langues, sport, apprentissage d’un métier...), devraient être développées pour permettre à chacun de suivre un enseignement qui lui plaît et lui ressemble, pour que chacun prenne plaisir à aller en cours, sans avoir l’impression de suivre une formation ne préparant pas à la suite dans le supérieur ou à l’arrivée dans la vie active. De même, les filières technologiques et professionnelles devraient être valorisées, car ce qui compte est avant tout que l’élève prenne part à sa formation, ait envie d’apprendre, et ainsi, puisse aller dans une filière qui lui plaît, avec des disciplines qui lui sont utiles ou qui l’enrichissent.

J’ai aussi eu la chance de passer trois mois dans un lycée allemand et j’ai pu goûter aux rythmes scolaires de ce pays. Si, pour autant, je ne dis pas qu’il faut libérer chaque après-midi de l’élève pour que celui-ci ait le temps de pratiquer un loisir au sein du lycée ou à l’extérieur, je pense qu’un élève français, surtout dans le secondaire, passe beaucoup de temps au lycée, sachant qu’une fois chez lui, après parfois plus de huit heures de cours, il reste les devoirs à faire. C’est pourquoi il me plairait d’alléger un peu l’emploi du temps des élèves français de tous âges, pour que ceux-ci puissent pratiquer un loisir sans que cela ne nuise à leur attention en classe. Je pense en effet à certains camarades qui -pratiquant un sport à relativement haut niveau— passaient toutes leurs soirées et week-ends à l’entraînement ou aux compétitions, ce qui les empêchait de travailler pour le lycée, ou, à moi-même, qui aie dû jongler entre les attentes du conservatoire et du lycée pendant une année, avec de longues journées. Ainsi, si les élèves sortaient plus tôt de l’école le soir ou avaient, par exemple, deux après-midi libérés, cela leur permettrait peut-être de pratiquer un loisir, de s’engager dans une association, ou autre.

Lola : Comme Emma, je serais d’avis d’adapter la formation à l’élève plutôt que de conserver le modèle républicain unique qui, de toute évidence, ne fonctionne pas pour tous. Un autre problème à corriger serait les comparaisons entre les élèves, qui peuvent amener à une compétition entre eux, ce qui est malsain pour des enfants et des jeunes, et à une dévalorisation de ceux considérés moins bons. Pour cela, je pense que la manière de noter est à revoir. En effet, elle n’est pas encourageante et évalue les manques plutôt que les acquis. Tandis que certains sont découragés car ils ont de moins bonnes notes, d’autres travaillent seulement dans le but d’obtenir une bonne note (ce qui est d’autant plus vrai l’année du bac) et non dans le but d’apprendre, de s’épanouir, de s’autonomiser... Pour moi, l’école doit être un lieu où on a envie d’aller et où on se sent bien, pour être dans les meilleures conditions pour progresser.

Une autre mission de l’école est de nous former et de nous préparer au monde qui nous attend. Elle doit donc faire de nous des citoyens, et dans ce but je pense que l’enseignement moral et civique va dans le bon sens (malgré un nom peu attrayant) en nous faisant participer à des débats, des recherches, des réflexions collectives... Malheureusement, ce cours n’est pas pris au sérieux car il n’est pas noté...

Par préparation j’entends aussi tout ce qui est de l’orientation, jusqu’au supérieur. Il faudrait davantage accompagner et soutenir les élèves, les valoriser et leur apprendre à mieux se connaître pour qu’ils choisissent les filières qui leur correspondent le mieux, au lieu de faire un choix par défaut qui, finalement, ne leur conviendra pas. C’est le cas de certains élèves qui ne se plaisent pas en lycée général ou à l’université et qui auraient, par exemple, mieux réussi dans une formation professionnelle. C’est ce que nous avons vu aussi avec les problèmes liés à APB (Admission Post Bac) cet été. C’est pourquoi je serais favorable à un accompagnement plus poussé au niveau de l’orientation, en troisième puis, au lycée. Rayonnements et suites de l’initiative « Notre initiative a touché bien plus de monde que nous ne l’aurions espéré : nous avons été rejoints par une vingtaine de lycéens, contactés par des médias nationaux et nous avons reçu environ 200 mails de soutien. Tout cela nous a montré que nos valeurs sont partagées et qu’il n’est pas vain de les défendre. Pour ce qui est de la suite, nous y réfléchissons encore. Comme tous les bacheliers « mention Très Bien », nous serons invités au Conseil Régional à la rentrée, où nous ne manquerons pas de faire une intervention (c’est notamment cela que nous préparons). L’année prochaine, nous espérons convaincre les futurs bacheliers de la nécessité de perpétuer notre action, étant donné que nous n’avons reçu de la part de la Région aucune réponse allant dans notre sens. Pour le moment, nous n’envisageons pas de suite à plus long terme, mais c’est encore à voir. »

« Dans la ville, c’est la police qui fait respecter la loi. A. l’école ; c’est les maîtres ; à la maison, c’est les parents. Moi, je ne fais la loi qu’à mes deux petits frères. »

Halima
« Ils ont dit “NON !” »

[1Ici

[2Voir L’école de Jules Ferry, Un mythe qui a la vie dure, Jean FOUCAMBERT, Association Française pour la Lecture, 2004 (nouvelle édition).

[3jeunesaura@gmail.com