Dossier : « Les cycles, sur les traces d’une innovation égarée »

« L’Organisation en cycles ça vient de loin et ça continue »

Collectif AFL

On pourrait croire les innovations pédagogiques mortes et enterrées avec les utopies de 68 mais non, elles survivent et renaissent même, réinventées par de jeunes enseignants devant quotidiennement aider les élèves les plus défavorisés socialement à penser, à débattre, à imaginer un monde plus juste. Nous donnons ici la parole à des enseignants de l’école des Charmes à la Villeneuve de Grenoble (quartier expérimental des années 70), à une enseignante de Nanterre ayant travaillé dans l’école ouverte Pablo Picasso et à deux enseignantes toujours en fonction, aux portes de Paris, là où règne une forte hétérogénéité sociale.

Au début, à la Villeneuve de Grenoble

De leurs 20 ans d’enseignement en classe multi-âges Emmanuèle Buffin, Annick Lavigne et Albert Sousbie gardent le souvenir d’un milieu riche et complexe, favorable aux apprentissages — notamment en matière d’accès à l’écrit. Ils redoutent que les classes de CP à 12 élèves, préconisées pas l’actuel ministre n’offrent aux élèves qu’un cadre appauvri, tout en flattant l’idée reçue selon laquelle une progression pas à pas, encadrée au plus près par le maître, serait le nec plus ultra de la pédagogie.

Quelle organisation de classe multi-âges avez-vous pratiquée durant 22 ans ?

Plusieurs écoles de la Villeneuve de Grenoble avaient adopté l’organisation dite en « classes de cycles multi-âges » : ► Petite Section et Moyenne Section de maternelle pour le cycle 1 ; ► Grande Section de maternelle, CP, CE1 pour le cycle 2 ; +CE2, CM1, CM2 pour le cycle 3.

Chaque élève appartenait à un groupe-classe, avec son enseignant-e, mais des groupes de travail inter-classes ponctuaient la journée et la semaine. Ils se répartissaient selon une grille horaire hebdomadaire stable sur l’année scolaire. Certains étaient réguliers, d’autres ponctuels. Ils répondaient à la diversité des besoins. Par exemple, certaines années, en cycle 2, le temps précédant la récréation du matin était consacré au travail en « groupes de besoin ». Ces groupes étaient les lieux privilégiés pour théoriser, abstraire, transférer des savoirs en prenant du recul.

Un comité de rédaction ou un conseil d’enfants pouvait réunir des enfants de cycle 2 et de cycle 3 ; une leçon de lecture de cycle 2 se pratiquait en groupe-classe (avec les élèves de GS, de CP et de CE1). Le sport pouvait faire l’objet de regroupements en vue d’une certaine homogénéité. Dans un même créneau horaire, un-e enseignant-e pouvait faire une conférence avec 35 élèves pendant qu’un autre travaillait la numération de 50 à 100 avec 8 élèves pour lesquels il était temps d’aborder cette notion.

D’autres temps étaient dévolus aux activités plus conventionnelles, sous forme d’entraînements individuels ou de tutorat (exercices sur papier, cahier, ou logiciels d’entraînement à la lecture de l’AFL). Ils se déroulaient le plus souvent dans ce milieu hétérogène qu’était la classe.

Cette organisation est souvent considérée comme « déstructurante ».

AS : Le canevas horaire hebdomadaire constituait un repère pour les élèves comme pour les enseignant-e-s. Chacun connaissait les rendez-vous et les modes de regroupement. Les déplacements des groupes dans les couloirs de l’école donnaient à voir des enfants non inquiets. Il faut dire qu’ils disposaient d’outils adaptés qu’ils savaient utiliser : une grille individuelle d’emploi du temps, des échéanciers, des tableaux de répartition, des affichages. Les activités étant bien repérées dans le temps et dans l’espace, les élèves savaient où ils allaient, avec qui et pourquoi. Autant d’occasions de lire et de faire preuve d’autonomie. Quelques bousculades occasionnelles dans les couloirs n’enlevaient rien à l’intérêt de ce fonctionnement ; plusieurs inspecteurs l’ont relevé.

EB : L’hétérogénéité ainsi organisée imposait naturellement de respecter des horaires et des échéances, d’adapter le travail à la tâche. Il fallait finir, s’arrêter à temps, se dépêcher, ranger, être prêts. Il fallait prendre en compte les rendez-vous, les délais liés aux engagements des personnes impliquées dans une activité, les éventuels reports d’échéance à négocier.

AL : De telles contraintes se sont révélées constamment structurantes aussi bien pour les élèves que pour les enseignants. A l’opposé, l’organisation en classes à niveau unique peut rassurer les adultes ; mais c’est en fait un cadre étroit, d’autant plus étroit que les effectifs sont réduits. Le simple respect des consignes données par un-e enseignant-e seul-e maître à bord ne constitue pas un cadre structurant pour les élèves.

L’écoute de la radio, rituel matinal, était un de ces outils qui aidaient à structurer l’organisation de la journée. Il était préparé par une équipe de volontaires pendant la garderie du matin et diffusé dans toutes les classes.

Ici Radio Charmes, la radio qui a du charme ! C’est aujourd’hui que se réunit le conseil d’enfants. Ces Cycle 2 se plaignent de ne jamais pouvoir jouer au ballon pendant la récréation, on attend vos idées pour trouver une solution. Si vous n’en avez pas encore parlé dans vos classes, il faut que ça soit fait avant la récréation. Eh oui ! Nous sommes jeudi, les délégués des classes ont rendez-vous avec Ariane à 11h dans le bureau. Samedi prochain, c’est la sortie du nouveau numéro de Des Enfants S’en Mêlent. Si vous faites partie du comité de rédaction, notez bien dans votre emploi du temps le rendez-vous à 15h30 avec Beatrix pour la maquette du journal. Merci pour elle d’être bien à l’heure.

Personne ne semble mettre en cause l’effectif de 12 quand il s’agit de transmettre un savoir à des adultes.

E.B : L’effectif de 12 est réputé le meilleur dans la formation professionnelle pour adultes (enseignement du français pour les étrangers, du code de la route ou instruction militaire). Mais il s’agit de situations bien spécifiques, d’apprentissages circonscrits (minimum de survie en français, utilisation d’une machine-outil, démontage et remontage d’un fusil...) qui se font sur des volumes horaires restreints. Personne n’envisage de les transmettre autrement que de façon verticale. Ce sont des situations particulières bien différentes des apprentissages complexes tels que « lire, écrire et respecter les autres. » [1]

Un groupe-classe, réduit à 12 présente-t-il de réels inconvénients ?

EB : À l’école élémentaire, plus un groupe est « homogène », plus on crée des différences et de la souffrance car il y aura toujours, même dans les « bonnes classes », des « meilleurs élèves » et des « moins bons » (même si les moins bons des meilleurs sont déjà excellents... !). L’idée selon laquelle des petits effectifs permettent de réduire l’hétérogénéité (réputée comme une difficulté) est un leurre : l’hétérogénéité reste la même, elle devient seulement plus visible, plus choquante, parce que plus discontinue.

AL : Le groupe de niveau réduit à 12 élèves flatte la posture de l’enseignant-e censé-e tout maîtriser, tout contrôler, tout surveiller. Ceci se fait au détriment de l’imprévu, des interactions entre pairs, des désirs et de l’initiative des élèves. Tant qu’à avoir une classe à un seul niveau, pour obtenir une hétérogénéité dynamisante, il faut plus d’une vingtaine d’élèves afin de pouvoir constituer des groupes de recherche et de travail avec des « empotés et des dégourdis », des « sages et des polissons », des filles et des garçons, des actifs et des passifs...

AS : La classe de niveau à 12 élèves favorise l’aide individualisée, improvisée au cas par cas par l’enseignant-e. Or, si cette aide peut présenter de l’intérêt à la marge, elle n’encourage pas le professeur à produire des outils (lexiques, listes, tableaux) pour que les enfants se débrouillent seuls : tant de préparation pour si peu d’utilisateurs ! Quelle place est faite à l’initiative et à l’autonomie des élèves quand ils savent qu’ils seront dépannés sans délai ? (si je n’y arrive pas j’attends le maître ou la maîtresse).

EB : L’organisation en classes multi-âges implique que les enseignant-e-s travaillent en équipe, qu’ils interviennent auprès d’autres élèves que ceux de leur classe. De leur côté, les enfants ont à faire régulièrement à d’autres adultes que leur enseignant-e. Seul-e face à sa classe à 12, sans la stimulante nécessité du travail en équipe, il y a fort à parier que l’enseignant-e se laissera aller à la tendance trop humaine du repli sur soi, que ses pratiques deviendront de plus en plus en plus routinières et que les élèves s’ennuieront encore plus en classe ! Or la diversité des regards et des approches est, à notre sens, un bénéfice pour tout le monde.

AL : Il peut paraître provocant de remettre en cause une mesure d’augmentation des moyens humains quand on trouve encore des classes de maternelle surchargées et quand l’accueil d’enfants réfugiés, Roms ou handicapés plaide souvent pour une authentique baisse d’effectifs. Certes, ces enfants apportent à la classe et à l’enseignant-e de véritables défis à relever ; certes l’entraide entre pairs stimule tout le monde et résout bien des problèmes insolubles autrement. Il n’en reste pas moins qu’à 27, 30 ou 32 élèves par classe, l’enseignant-e s’épuise et y laisse sa peau, ou à tout le moins son énergie créatrice. Des moyens supplémentaires, c’est évidemment une bonne chose. Mais encore faut-il évaluer les effets des différentes mises en œuvre possibles. À notre connaissance, cela n’a pas été fait pour le dispositif Plus De Maîtres Que De Classes, qui pouvait favoriser, lui, des dynamiques collectives.

Ce n’est pas par hasard que le ministre prévoit d’appliquer cette mesure aux classes de CP et de CE1, réputées cruciales en termes d’apprentissage de la lecture. Pourtant votre préférence concernant l’apprentissage et les usages de l’écrit va aux classes multi-âges à effectif normal, pourquoi ?

AL : Si on se basait sur la capacité d’autonomie réelle des enfants, on devrait réduire les classes de maternelle. Pourquoi pas des Petites Sections à 12, des classes de Moyenne Section à 16, des classes de CP à 24... D’évidence, la mesure actuelle mise tout sur les classes de CP (et plus tard de CE1) parce que c’est celle où l’institution scolaire et les familles estiment que l’apprentissage de la lecture doit se faire, et ce, de façon verticale, morceau par morceau, syllabe après syllabe, selon une progression établie par l’enseignant-e.

E B : Les conditions qui président à l’usage social de la lecture ne sont pas prises en compte. Que fait-on pour favoriser le recours à l’écrit ? En fait, les occasions de lire sont plus rares en classe de CP qu’en maternelle : on ne cuisine plus, on n’a plus besoin de lire de recette ; on ne bricole plus, à quoi bon s’atteler à une fiche de bricolage ? On ne joue plus, plus besoin de se référer à la règle du jeu. La BCD ou le coin lecture sont réservés à celles et ceux qui finissent leur travail avant les autres. En résumé, puisqu’on est en train d’apprendre à lire, on ne lit plus ! A 12, ce n’est même plus la peine d’essayer de lire la consigne de l’exercice de maths : si je sèche sur ma fiche de maths, le maître ou la maîtresse viendra me dépanner ! Or, séparer la lecture de ses usages, c’est comme limiter la pratique de la musique à l’enseignement du solfège. Il ne s’agit pas de nier la nécessité des exercices répétitifs dans la mise en place d’automatismes ; ce type de travail peut gagner à se faire en groupe restreint, de façon très encadrée ; mais la maîtrise de l’écrit ne s’acquiert pas sans un recours intensif, diversifié et fonctionnel à ses usages. À cet égard, un groupe hétérogène d’enfants suffisamment nombreux, présente des conditions significativement plus favorables qu’un groupe de niveau à 12 élèves.

AS : Dans un petit groupe-classe homogène, la fréquentation, l’usage et la diversité des écrits tend à se réduire. L’expérience montre que le multi-âges pousse dans l’autre sens : des élèves de CE1 « revisitent » les livres et les écrits qu’ils ont fréquentés en GS, et qui restent présents dans la classe. On en voit se constituer une pile d’ouvrages à relire d’un trait. Les GS peuvent se plonger dans des documents qu’on n’aurait pas l’idée de leur proposer, car réputés inaccessibles pour leur âge.

Lors d’une émission sur France Culture, le 26 juillet 2017, le ministre de l’Éducation Nationale, Jean-Michel Blanquer chantait les vertus de la créativité et de la liberté et appelait à s’inspirer de la méthode Montessori, citant leurs classes de maternelle qui regroupent des enfants de Petite, Moyenne et Grande Sections. Lors de cette même émission, il soulignait l’importance de la question pédagogique. À nous de prendre le ministre au mot, d’exercer notre liberté et notre créativité en proposant des modes d’organisation alternatifs au sommaire dédoublement des classes de CP.

Il n’y a pas si longtemps, à Nanterre

Isabelle Gasquet a enseigné 4 ans à l’école d’application Pablo Picasso de Nanterre [2] (de 1999 à 2005). Elle en est partie (de 2003 à 2005) pour revenir dans une classe de cycle 2 alors que l’école, qui avait perdu son statut d’école d’application, abandonnait progressivement les classes multi-âges. Elle a pris une classe UPE2A [3] pour « retrouver cet esprit multi-âges et une façon de fonctionner beaucoup plus ouverte que dans le système ‘niveau simple à tous les étages’ ».

Je me souviens...

Je me souviens de cette école au temps où nous fonctionnions par cycles : cycle 2, cycle 3, engagement de deux ou trois ans auprès d’un même groupe d’enfants.

Je me souviens avoir eu des élèves de trois niveaux différents dans une même classe. Parfois par sections équilibrées, parfois au gré des arrivées, souvent plus de 25 bien comptés et toujours par tiers renouvelé.

Je me souviens qu’ils ont toujours formé pour moi un seul et même groupe d’abord et avant tout. Je me souviens de multi-âges et point de multi-niveaux.

Je me souviens des projets qui nous unissaient, des situations d’apprentissages partagées, des compétences mutualisées et des actions sans cesse renouvelées.

Je me souviens du temps qui était offert à chacun pour grandir à son rythme.

Je me souviens des petits qui tendaient vers les grands en cherchant à se frotter à leurs apprentissages et en apprenant beaucoup à vivre dans leur sillage.

Je me souviens des grands qui aimaient à expliquer aux autres, à les tutorer ; réinvestir leurs connaissances pour les transformer en véritables compétences.

Je me souviens de plus de différenciation, de responsabilisation et d’une meilleure approche de l’autonomie. Comme un enfant qui grandit, s’exerçant chaque jour un peu plus loin, chaque jour un peu plus seul, chaque jour plus aguerri.

Je me souviens d’un espace propice aux apprentissages, d’organisation ouverte, de matériel adapté et disponible. De salles à disposition, sans aucune restriction, sans aucune spoliation, mais en toute cohabitation.

Je me souviens d’un lieu école, fait de salles communes, pas seulement de classes juxtaposées une à une.

Je me souviens du Centre Lecture, des classes lectures financées par la ville, des projets à commande sociale, de La Villette, des nouvelles technologies au quotidien, des entraînements sur ELSA et du journal en circuit-court.

Je me souviens de la BCD comme un lieu central de l’école, partagé par tous, maternelle comme élémentaire, ouvert même aux parents. Un lieu générateur d’actions, d’échanges autour de l’Ecrit, comme pour répondre à un besoin, un plaisir, une envie.

Je me souviens de la libre circulation, d’élèves sachant ce qu ’ils faisaient dans les couloirs, porteurs d’une mission particulière dont ils étaient le plus souvent destinataires autant que prestataires. Pas d’esquive ou de récidive car tu as gagné le droit d’en arriver là et tu sais que tu t’y tiendras, dans les rangs, dans les temps, donnant du sens à tes devoirs d’enfant.

Je me souviens du Comité de Vie, des délégués de chaque classe et de la mission qu’on savait leur donner. De l’accès à la parole, du pouvoir de décision. D’un véritable respect construit et partagé entre élèves qui savaient s’interposer, se poser, réfléchir et réagir avant que la situation ne dégénère... ne parlerait-on pas aujourd’hui de médiation par les pairs ?

Je me souviens d’une école ouverte aux parents comme partenaires privilégiés de l’éducation des enfants ici scolarisés. Pas une école aux portes closes, une école rempart où chacun se tient sur la défensive avant même le lancement de toute offensive.

Je me souviens d’actions menées conjointement, d’ateliers d’écriture où les enfants, leurs parents et les professeurs se découvraient sous un autre jour, dans la lumière tombante d’un vendredi soir.

Je me souviens des dîners, des fêtes d’école, des kermesses bon enfant et des soirées SLAM aux tribuns émouvants.

Je me souviens de conseils d’école mêlés et menés en collégial, instructifs, constructifs et détendus. Détendus, oui, et non défendus. Où la parole de l’un avait autant d’importance que la parole de l’autre et où chacun venait avec le plaisir de retrouver l’ensemble des autres pour avancer en chœur sans plus de crainte ni peur.

Je me souviens de cet ensemble, de cette équipe. Non pas d’individus, de professeurs pris dans leur singularité, mais bel et bien une équipe qui se réunissait chaque semaine plus d’une heure après les cours pour une régulation de travail où tout pouvait être mis sur la table. Exit le profit d’une heure d’étude bien payée, nous avions besoin de nous retrouver et c’est ce qui nous importait. Combien de fois ça s’est frité ? Combien de fois le ton est monté ? Combien de fois nous sommes-nous alpagués ? Et pourtant chaque fois ça réfléchissait, ensemble, ça construisait, ça réparait, ça réinventait... Autour d’un projet commun, d’une recherche-action, ça repartait, regonflés, soulagés, confiants.

Je me souviens des mercredis matins du PAL, fameux Plan d’Aide à la Lecture où de nombreux élèves, parfois même volontaires, venaient approfondir leurs compétences en lecture-écriture sous couvert de la production quasi hebdomadaire d’un journal de quartier... ou d’ailleurs !

Je me souviens de ces mercredis après-midi passés entre profs à discuter d’un article de l’actualité pédagogique, d’une lecture experte d’albums, de nouvelles ou de documentaires. A construire des outils pédagogiques adaptés aux besoins éprouvés sans pour autant recevoir quelque prime monnayée.

Je me souviens de professeurs qui ne passaient pas leurs journées à compter le temps qu’ils donnaient à l’Éducation nationale et destinaient à leurs élèves sans pour autant y sacrifier leur vie privée.

Je me souviens de stages de vacances, de jours de congrès, de formations partagées. D’une culture commune enseignante pour sceller une dynamique entraînante.

Je me souviens des temps d’apéro, chaque vendredi midi, où chacun pouvait partager, diffuser les infos qu ’il avait en sa possession et qui intéressait tout le monde : délégués culturels, sportifs, directeur ou même parent d’élève, c’était un temps de communication, que chacun venait partager avec plaisir et qui savait durer le temps qu’il devait, sans excès.

Je me souviens des hauts, mais également des bas, des galères, des doutes, des découragements. Je me souviens des journées noires, des groupes coriaces, des années poubelles... De la sauce qui ne prend pas, des réfractaires et des inspections contradictoires. Des coups de blues, des abandons, des remises en question... Des belles paroles et de la réalité tronquée, de la solitude au quotidien et des coups de pression parfois malsains... Et puis des turnover, des personnes qui s’accrochent, d’autres qui s’en vont, des pages qui se tournent aussi vite et mal que les gens qui prennent leur place.

Je me souviens que moi-même je suis partie.

Je me souviens d’un temps, d’une façon de faire, d’une politique éducative intrinsèque aux gens qui formaient l’équipe qui faisait cette école au temps où nous fonctionnions par cycles.

Je me souviens que chaque chose a une fin.

Peut-être.

Sans doute.

Je me souviens que cela ne signifie pas pour autant que ce qui l’a remplacé est meilleur ou plus mauvais.

Peut-être.

Sans doute.

Mais heureusement que je me souviens, chaque jour, de ce que ce collectif et ces années m’ont appris car elles sont les fondements sur lesquels j’ai pu tisser ma maîtrise et jusqu’ici proposer aux élèves dont je me suis occupée, petits et grands, français ou étrangers, une panoplie d’apprentissages en action et dans de bonnes conditions qui, je l’espère, les aura fait grandir tout en y prenant du plaisir.

Garante de la promotion collective, je me dois d’être ouverte et réactive, réflexive, sensitive et de guider jusqu’aux 5 derniers. Ensemble vers une meilleure maîtrise du langage, ou plutôt des langages, qui sauront faire d’eux des citoyens en mieux.

Au cycle de la vie, je recycle à chaque rentrée ce que les cycles m’ont appris et, de leur rondeur infinie, continuent de m’apprendre encore chaque jour aujourd’hui, toujours un peu plus, toujours autrement, surfant sur la spirale des pédagogies expérimentales, testant, cherchant, creusant, agissant pour répondre habilement aux revirements incessants que nous impose, magistral, chaque remaniement gouvernemental.

Aujourd’hui, porte de Montreuil

Apprendre à grandir grâce à l’hétérogénéité (des situations, des pairs...). Aline Cochois est enseignante depuis 7 ans dans une école polyvalente classée REP à Paris (Porte de Montreuil).

J’ai été amenée, avec mon équipe, à tester beaucoup de dispositifs, de situations, de projets différents pour faire progresser tous nos élèves. Bien souvent, c’est en variant les supports, les approches, les contextes et même les aménagements de l’espace, du temps ou du groupe classe que nos élèves ont le plus appris. Sans prétention aucune, voici en quelques mots certains des dispositifs qu’on a choisi de garder et de reconduire chaque année avec mon équipe parce qu’ils permettent un réel apprentissage pour TOUS.

Toutes les classes de mon école sont en double (ou triple) niveaux, par choix pédagogique : cela permet de développer des attitudes fondamentales aux apprentissages (autonomie, entraide, écoute, respect, tolérance, questionnement, argumentation, méta-cognition...). Le tutorat entre enfants devient quotidien dans la classe et il m’est arrivé plusieurs fois de voir un élève comprendre quelque chose grâce à un pair alors qu’il ne l’avait pas compris avec moi ! Ainsi les élèves réalisent qu’ils peuvent apprendre tout seuls, avec leur maîtresse, à deux, en petit groupe, avec des élèves plus petits ou plus grands... Varier au sein d’une même demi-journée de classe ces modalités est pour nous une des clés de la réussite de nos élèves.

Un enseignant de CM2 de l’école travaille par exemple tous les matins en ateliers (tables en îlots) sur des compétences de maths et français puis ces élèves remettent toutes les tables face au tableau pour se consacrer l’après-midi à des disciplines telles que l’Histoire ou les Sciences où tout le monde peut ainsi commenter un document commun projeté au tableau ou débattre d’un sujet, etc.

Nous profitons également de la polyvalence de l’école en faisant des tutorats au-delà des classes : chaque semaine, les élèves de CM2 viennent lire une histoire à leur binôme de Grande Section, l’occasion pour les premiers de s’entraîner à la lecture et pour les seconds d’exercer leur compréhension. Pour tous, c’est un moment de partage et de plaisir qui renforce les liens des élèves et leur permet de se construire des références communes en matière de littérature.

Des tutorats en jeux mathématiques existent aussi entre cycle 2 et maternelle : les élèves de Grande Section conçoivent, dessinent puis installent le parcours de motricité des élèves de Petite Section, etc. Toutes les occasions sont bonnes ! Et ces projets sont toujours des réussites où chacun peut trouver sa place et l’on constate que nos élèves progressent tous dans leurs attitudes comme dans leurs savoirs.

Demain, à La Chapelle...

À la « Chapelle ». Un bar tenu par un Kabyle, le magasin de vêtements d’un Chinois de Nankin, la boulangerie de la Tunisienne, la petite quincaillerie du Pakistanais, la bijouterie de l’Indien, un autre bar d’un autre Kabyle mais fréquenté par des Sénégalais, le taxiphone d’unTamoul, re-quincaillerie pakistanaise, boucherie algérienne, re-magasin de vêtements d’un Chinois mais du Wenzhu, le magasin de friperie du Marocain, bar-tabac chinois wenzhu, un restaurant turc à ne surtout pas confondre avec la sandwicherie kurde voisine, boucherie du Djurdjura algérien, boutique des Balkans, épiciers marocains spécialistes de la cuisine africaine et antillaise, re-bar kabyle, mini-couloir de friperie du Yougoslave antipathique, magasin d’électronique du Coréen, cordonnerie Topy du Malien, quincaillerie du Tamoul, re-épicerie marocaine, re-bar kabyle spécialisé en ivrognes en phase préterminale, l’épicerie africaine du Coréen, casino clandestin croate, coiffeur tamoul, coiffeur algérien, coiffeuse africaine d’origine ivoirienne, épicerie camerounaise, boutique antillaise d’objets ésotériques et de bois bandé, cabinet médical juif... descendre la rue du Faubourg-du-Temple ressemble à une promenade sur une tour de Babel abattue par des artificiers et couchée dans le sens Belleville-Place de la République. Et si le trésor caché des Templiers, c’était cette incroyable diversité d’origines et de cultures dans les faubourgs de leurs anciens QG ? Au niveau du métro Goncourt, l’avenue Parmentier trace la perpendiculaire. L’ambiance y est plus parisienne, plus française, plus occidentalement homogène, plus « normale » : bars à bobos, Caisse d’Épargne, boulangerie à l’ancienne avec de vraies bonnes baguettes enfarinées, Le Crédit Lyonnais, pizzeria italienne, Le Crédit Agricole, revendeur Apple, librairie-papeterie, BNP Paribas, restaurant référencé dans le Michelin et le Hachette, Le Crédit Mutuel, spécialiste de l’acoustique, la Société Générale, lycée à nom et prénom de défunt, HSBC banque suisse, magasin de chaussures de grandes pointures, re-Le Crédit Lyonnais, deux écoles primaires avec liste d’enfants déportés pendant la guerre, piscine municipale... Se dirigeant vers l’est on finit par tomber sur la mairie, avec ses ors et le drapeau tricolore au sommet de son toit d’ardoises noires, indiscutablement une bâtisse de la République de France. À partir de là, pour Ossiri, se rendre à la boutique Camaïeu, rue du Faubourg-Saint-Antoine, ressemble à un voyage dans le temps.

Debout-payé (extrait), Gauz, Le Nouvel Attila, 2014

L’hétérogénéité est la caractéristique de ce quartier du 18ème arrondissement de Paris (Goutte d’or) comme le décrit l’auteur de Debout-payé où nous avons rencontré Véronique Rivière, arrivée il y a 13 ans, et aujourd’hui directrice de l’école Pajol (10 classes élémentaires et maternelles). Toute l’école fonctionne en cycles, organisés en classes multi-âges différentes selon l’effectif fluctuant de l’établissement : le cycle 1 concerne les trois sections de maternelle (mais il y a une classe de GS/CP), et les autres classes réunissent les CP/CE/CM en niveaux doubles (les trois niveaux représentant une difficulté trop lourde pour certains enseignants).
II y a aussi un dispositif ULIS (Unités Localisées pour l’Inclusion Scolaire [4]). Quand on pénètre dans le hall de l’école (ouvert aux parents et aux visiteurs), on est aussitôt confronté au travail de cette école : un abrégé des productions scolaires sous forme d’affichages (textes, dessins, schémas...) mais aussi des bacs de livres en libre accès, des plantations diverses, des objets en tous genres, le tout publiquement porté à la connaissance des usagers du lieu. Les gens qui se croisent au moment de la rentrée ou de la sortie des classes (enfants, enseignants, animateurs, personnel de ménage et de cantine, parents...) ont tous quelque chose à consulter, à discuter, tout le monde se sentant concerné par les activités de chaque enfant, chacun acteur
principal de la formation de tous. « Un des intérêts des classes hétérogènes, pour ceux qui sont dans le niveau « inférieur », dit Véronique Rivière, c’est qu’ils ont un aperçu de ce que l’école attend d’eux à moyen terme puisqu’ils vivent constamment avec des enfants du niveau supérieur. Quant aux plus âgés, comme la classe se renouvelle par moitié chaque année, quand ils vont travailler avec les plus jeunes, ils se rendent compte du chemin qu’ils ont parcouru, même s’ils ont encore des difficultés ». L’équipe enseignante est réunie autour d’un projet d’école suffisamment connu dans la circonscription pour que les demandes de postes se fassent sur la base du volontariat. Dans ce quartier où se côtoient des populations d’origines si diverses, l’hétérogénéité ne se limite pas à l’organisation matérielle des classes : tout est fait, par exemple, pour reconnaître la diversité linguistique et faciliter l’intégration des enfants ne parlant pas, ou mal, le français. Pendant les dix premiers jours de classe, un interprète intervient un jour sur deux en classe avec ces enfants (ces interprètes sont payés par une association regroupant, pour l’instant, les enseignants du quartier ce qui explique la courte durée de leur intervention). Des « papothèques » sont programmées, une fois par mois dans l’école, par « communautés linguistiques » pour que les parents puissent se parler, entre eux et dans leur langue, du fonctionnement de l’école, des résultats et du bien-être de leurs enfants, avec un(e) interprète. [5]

Car les parents les plus précaires socialement ne sont pas les alliés « naturels » d’une pédagogie qui s’éloigne du système général même si les relations entre les familles et l’équipe enseignante sont excellentes (les parents voient que leurs enfants sont heureux de venir et d’apprendre à l’école, ils constatent l’engagement et la disponibilité des maîtres). Mais l’absence de certains codes scolaires (le manque de devoirs, par exemple) leur fait craindre des adversités futures : ils redoutent qu’une école trop ouverte et trop bienveillante ne mette en péril l’insertion sociale des écoliers. La prise en compte de l’hétérogénéité passe aussi par une prise en compte de la différence des points de vue et la nécessité d’informer et de discuter sur ce qui fait la valeur du temps scolaire mais aussi du temps périscolaire : choix en concertation des activités quotidiennes, mises à distance et en relation des expériences et construction de représentations symboliques à travers le patrimoine culturel (littéraire, cinématographique, etc.). Quand les élèves entrent en 6ème, les retours des professeurs sont positifs au niveau des connaissances et des comportements mais Véronique Rivière sait que c’est au prix d’un investissement lourd pour les adultes qui doivent lier intérêts personnels (leurs élèves, leur enfants) et intérêts collectifs (la promotion de tous) dans un environnement social durement marqué par les effets d’une société inégalitaire : dans ce quartier en rénovation immobilière progressive, sous les ponts et sur les trottoirs, vivent et dorment en quantité les damnés de la terre (réfugiés de l’extérieur, exclus de l’intérieur...).

Alors, au lieu de présenter l’insertion comme la chance offerte à ceux qui travaillent bien à l’école, au lieu de nier le poids déterminant de la vie extra-scolaire dans la réussite des enfants, au lieu de protéger les enfants des horreurs environnantes en créant des unités de travail « abstraites » (des classes homogènes d’âge), on essaye, ici comme dans les cas présentés plus haut, de « rassembler les multiples composants volontaristes d’une Société éducatrice » pour élaborer ensemble une école capable de « concevoir un autre ordre des choses » en tirant parti de l’énergie sociale dont sont imprégnés tous les enfants. Ensemble, parce qu’on n’a pas le même âge mais surtout pas la même condition sociale, on essaye de mettre ensemble tout ce que petits et grands apprennent de la vie telle qu’elle est pour échanger, comparer et réfléchir au moyen des langages propres à l’école : l’écrit, l’oral, les mathématiques, les arts plastiques, le sport, le chant... et les langues nationales, ces concentrés d’autres cultures, elles aussi « partie prenantes de la transformation sociale. » [6] Vivre ensemble, travailler ensemble, c’est difficile : pas seulement à l’école mais aussi dans la famille, dans l’entreprise, dans la rue... Alors que peut-on venir faire à l’école sinon apprendre à surmonter ces difficultés avec l’aide des savoirs construits par les générations passées et pour le confort de toutes les générations qui se partagent le temps présent ?

« L’Organisation en cycles ça vient de loin et ça continue »

[1C’est ainsi que Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale, définissait les objectifs de l’éducation élémentaire sur France-Culture, dans l’émission « Les matins d’été » du 26 juillet 2017.

[2« Pendant 1 an, on a mis 4 classes en multi-âges (GS, CP, CE). Réunions régulières avec les parents et les instits de maternelle. La directrice, favorable à notre travail, venait souvent voir comment se comportaient « ses » GS. On travaillait par 2 (deux classes étant séparées par un « atelier »). 2 classes (48 élèves) étaient divisées en 3 groupes tournants (16 élèves, 40 minutes) : I groupe en lecture, 1 en mathématique et le 3ème en autonomie (recherches en BCD, entrainement sur papier ou sur ordinateur). Puis l’école maternelle a repris ses GS. Ensuite, toute l’école a été en multi-âges : 4 Cycles 2 (CP/CE1) et 6 Cycles 3 (CE2/CM1/CM2). Un Centre Lecture était intégré dans l’école et nous travaillions ensemble. L’aide logistique, on se l’est fabriquée sur nos temps de réunion. Quand j’ai quitté cette école dans un quartier difficile (2004) sur les 50 élèves qui sont allés en 6ème, 4 avaient 1 an d’avance et 7, 1 an de retard. » Monique MORET

[3Les Unités pédagogiques pour élèves allophones arrivants (UPE2A) privilégient les moments d’inclusion en classe ordinaire et proposent simultanément des aides personnalisées en fonction des besoins individuels.

[4Les élèves des ULIS présentent des troubles au niveau des fonctions cognitives, du langage, du développement (dont l’autisme), des fonctions motrices, auditive et visuelle, des troubles associés (pluri-handicap, maladies invalidantes). Eduscol

[5L’association « Quand les livres relient » a organisé, pendant un mois, des ateliers d’observation des livres disponibles en langue étrangère pour les enfants concernés (projet Babil Babel : http://www.agencequandleslivresrellent.fr)

[6Citations extraites de l’éditorial.