Hommage

« Hommage à l’action collective, hétérogène et unitaire : Jean Laulhère »

Collectif AFL

La disparition d’un proche pourrait n’occasionner que des échanges intimes sauf lorsque cette perte permet de rappeler ce que chacun apporte au combat collectif et en quoi, même distants dans le temps, la qualité de certains engagements organisent toujours la réflexion et l’action de ceux qui restent.

Jean Laulhère, longtemps responsable du secteur Emploi / Formation à la CGT, était un partenaire précieux pour les mouvements pédagogiques comme, entre autres, le GFEN et l’AFL. Dans Le Peuple, où il animait la rubrique « Apprendre à lire, jamais fini, jamais trop tard », il ne cessait de dire que le progrès technique, loin de supprimer des emplois, pouvait être l’occasion de formations qualifiantes. Méfiants, les ouvriers voyaient sous ces propositions de formation un moyen détourné de licenciement : « On a toujours été traités comme des mules. Nous parler aujourd’hui de formation, c’est se moquer de nous » [1]. Ce qui permettait à Jean Laulhère de raconter et de commenter cette histoire :

Deux techniciens discutent devant un chariot de pièces cémentées. Elles sont toutes mortes ; elles ont pris des coups : qu’est-ce qui a bien pu se passer ? À quel moment ça a pu se passer ? Le Marocain qui pousse le chariot a la cinquantaine bien tapée. Il a suivi les pièces du début à la fin. Il était le mieux placé pour savoir mais personne ne lui pose la question. Il est sensé pousser le chariot là où on lui demande mais il n’est pas plus sensé voir et comprendre ce qui se passe que si on avait attelé une mule. Je suis tenté de me tourner vers lui pour lui demander son avis, mais il n’y tient pas du tout. Il prend l’air le plus absent possible de celui qui attend que ça passe. Il est clair que la seule question qu’il peut attendre, c’est : « Qu’est-ce que tu as pu faire comme connerie ? » Dans l’immédiat il a intérêt à s’accrocher à son statut de mule. (...) Ce statut de mule, d’aveugle et de muet est partiellement imposé à presque tous les travailleurs. Quel que soit le niveau de responsabilité, il y a des choses dont il vaut mieux ne pas parler, qui ne les regarde pas ; en clair, il est entendu qu’ils doivent fermer les yeux. (...) On dit toujours que toute formation d’adulte doit « partir des acquis », « prendre en compte les acquis », mais ces acquis, c’est dans l’usine, près des machines qu’on peut les mettre en évidence, quand on a dans la main l’aile ou la portière qu’on a l’habitude d’emboutir. C’est là qu’on peut dire ce que représentent de savoir-faire et de capacités d’initiatives toutes les difficultés et les dysfonctionnements auxquels on est tenu d’apporter une réponse. (...) Alors que la construction du savoir correspond à une libération et une mise en oeuvre de ses capacités pour faire mieux et plus efficacement ce qu’on fait ou ce qu’on s’apprête à faire, on prétendait former des hommes au moment où, de la
façon la plus brutale, on les écartait de la production. On leur demandait de développer leurs capacités au moment même où on leur interdisait de les mettre en œuvre ! [2]

L’autre chose que nous aimerions partager, c’est cette lettre adressée aux enseignants par le camarade Laulhère : elle a tout son sens aujourd’hui où la volonté de l’Education nationale est de remettre à l’honneur l’homogénéité des classes, la transmission verticale, le mérite individuel...

En apprenant ensemble on découvre et on développe de nouvelles formes d’efficacité pédagogique. (...) Lors d’une rencontre organisée par l’AFL et le GFEN, Jean Foucambert expliquait à des enfants de 6 ans que pendant tout le restant de leur vie, il leur serait pratiquement impossible d’apprendre autant de choses que ce qu’ils avaient réussi à apprendre pendant leurs 6 premières années. (...) Quelle est cette super pédagogie qui permet de tels résultats et comment se fait-il que c’est précisément au moment où on confie la suite des apprentissages aux professionnels que l’efficacité diminue si fortement ? Alors que la réussite de tous semblait jusque-là naturelle, comment se fait-il que ce soit l’échec et les différences de niveaux qui deviennent la nouvelle norme ? (...)

Les premiers pas, les premiers mots, les premières chansons sont entourés d’une très forte invitation collective de gens qui parlent, qui chantent ou qui marchent et qui éprouvent très fortement le besoin de faire savoir à l’enfant qu’il a vocation à faire de même ; ce qu’on attend de lui comme une espèce de cadeau. Je pense qu’il doit y avoir peu de gens capables d’approcher un bébé de 2 mois sans chercher à obtenir de lui un sourire. Personne ne se sent indigne ou incapable de faire ce travail de pédagogie. En revanche, pour ce qui est de l’écrit, les choses se passent différemment. Les gens qui, majoritaires en France, utilisent l’écrit le moins possible, ont tendance à penser que c’est réservé à d’autres (enseignants, responsables, intellectuels etc.). Cela ne permet pas de transmettre l’incitation à devenir utilisateur d’écrits. Ils ne peuvent pas faire partager une pratique qui n’est pas la leur, même si l’habitude de partager et de mettre en commun est très forte chez eux.

Il y a des milieux que la pratique de la solidarité, de la mise en commun chaleureuse, prépare à jouer mieux que d’autres un rôle pédagogique, mais si ces mêmes milieux ont renoncé à être d’efficaces utilisateurs d’écrits, ils sont condamnés à « laisser faire les spécialistes » et du coup ne peuvent transmettre que leur propre renonciation à l’écrit.

Je suis sûr que là où des travailleurs vont s’occuper de transformer leur salaire en luttant contre la déqualification et la déresponsabilisation qu’on veut leur imposer, très vite ces travailleurs auront des choses à dire aux enfants. Ils auront besoin de transmettre et de faire partager les savoirs, les pouvoirs et les enthousiasmes que les pratiques nouvelles vont « décoincer ». Travailler à créer les conditions d’une intervention de masse dans la pédagogie, ce n’est pas déprécier le rôle des spécialistes pas plus que s’occuper efficacement de sa santé ne signifie se passer du
médecin.

L’idée que l’intervention des travailleurs dans l’école est nécessaire a beaucoup progressé, mais on a du mal à imaginer une autre forme que celle qui consiste, pour les représentants des travailleurs, à siéger dans des instances où ils « défendent l’école » contre les dégradations dont elle est menacée et où ils appuient les propositions des enseignants les plus progressistes. Cet aspect-là de l’intervention est indispensable mais l’intervention du mouvement ouvrier pour transformer l’école ne peut prendre sa véritable dimension que si elle s’appuie sur une transformation de ses propres pratiques face aux écrits et aux savoirs. (...)

La vraie difficulté pour les militants de la CGT, comme pour ceux du GFEN ou de l’AFL, c’est qu’on se sent plus à l’aise pour dire ce qu’il faudrait faire que pour le mettre réellement en pratique. Cette difficulté que personnellement je vois de très près, c’est sûrement en travaillant ensemble qu’on peut le mieux s’y attaquer. Nous avons de séduisants « y’a qu’à », nous tenons en main les bonnes clés. Reste à apprendre ensemble pour dégripper les serrures et ouvrir les portes, à commencer par celles qui nous séparent. [3]

A la suite d’un accident de moto, le 1er juin 1986, Jean Laulhère avait dû cesser ses activités professionnelles et il nous a définitivement quittés le 6 mai 2017.

« Hommage à l’action collective, hétérogène et unitaire : Jean Laulhère »

[1« Apprendre ensemble », A.L. n°11, octobre 1985, page 13

[2idem

[3Lettre aux enseignants des mouvements pédagogiques », Jean LAULHÈRE, A.L. n°98, juin 2007, page 17