Éditorial
« Enfin ! »
Michel Plée
Depuis trente ans, l’Association Française pour la Lecture (AFL) soutient qu’il faut permettre l’accès de tous à la lecture. Est-ce un objectif à ce point révolutionnaire qu’il paraisse aujourd’hui hors d’atteinte et que, plus les années passent, plus les multiples évaluations nationales ou internationales attestent au contraire reculs et échecs ?
Il convient de répondre non car personne ne remet en question, au moins dans les dires et les écrits, la nécessité de poursuivre cet objectif... n’imaginant pas l’atteindre un jour. Tous les moyens ont-ils été mobilisés pour y parvenir ? Circulaires officielles, nouveaux programmes, exhortations, conseils pédagogiques, colloques, stages de formation, classes à effectifs réduits, ateliers de remédiation, heures de soutien etc. tout ou presque a été, semble-t-il, prescrit et expérimenté, avec bonne volonté, sans réussites pérennes. Des ministres de tous bords ont osé insister : tel celui-ci qui avait bien discouru sur les mal-appris, telle celle-là qui souhaitait des ateliers de lecture en classes de 6ème, dans toutes les disciplines. Sans succès. On a même essayé d’expliquer que la lecture était une affaire complexe, difficile et qu’il ne fallait surtout pas se tromper de méthode d’apprentissage. Et les controverses sur les méfaits de la globale, les bienfaits de la syllabique, les vertus du déchiffrage, les limites du son qui ne fait pas sens, ont noyé l’objectif, fait prévaloir les querelles et démobilisé quelquefois les éducateurs les plus scrupuleux. Pourtant, depuis des décennies, les enseignants s’efforcent, sans conteste, d’initier à la lecture les élèves du C.P., de la manière la plus autorisée, conformément aux Instructions. Comment expliquer qu’à l’entrée en 6ème seul 1 /3 d’entre eux soit en capacité d’une lecture compréhensive, en mesure de capter l’implicite d’un texte ou de découvrir les intentions de son auteur ?
Cherchons... Les enfants de ce siècle seraient-ils plus rétifs que ceux accueillis jadis par les instituteurs de la IIIème République ? Leurs cerveaux lents, plus lents pour effectuer les opérations cognitives que d’aucuns estiment requises pour l’apprentissage de la lecture ? Sont-ils plus nombreux aujourd’hui à souffrir de handicaps qu’il faille les extraire des classes - qu’ils surchargeraient inutilement- et les confier à des « ortho », à des « psy » pour qu’ils traitent leurs dysfonctionnements (dyslexies, dysorthographies, illettrismes etc...) ? Ou bien les conditions de vie de nos bambins sont-elles à ce point dégradées qu’elles altèrent leur disponibilité à des apprentissages scolaires fondamentaux ? Et, à la fin, pourquoi, ce que les hussards des écoles du diable réussissaient avec les enfants du peuple délaissés par les congrégations ou arrachés aux travaux des champs, les professeurs d’aujourd’hui le réalisent-ils avec des difficultés, des échecs et au total insuffisamment ?
Après l’invocation permanente et vaine de l’insuffisance des moyens, voici venu le temps d’une opinion publique culpabilisante : si ce n’est pas de la faute des enfants, n’est-ce pas celle des enseignants ? Les médias s’emparent de l’affaire et, à chaque rentrée, abreuvent les français de propos péremptoires sur ces pauvres enfants qui ne savent décidément pas lire ! Faute de pouvoir changer les choses, les journalistes citent un enseignant qui déclare, après quinze jours de classe en 6ème, « ceux-là ne savent pas lire, je ne peux rien pour eux », distillent plaintes et complaintes et se résignent au registre émotionnel. Ainsi, depuis trente ans, après la revendication des moyens, la médicalisation, les faire-semblant de savoir lire, la culpabilisa- tion des uns par les autres, les lamentations de l’opinion à l’approche de chaque automne... c’est toujours le même constat d’échec et d’impuissance. Pourtant deux indicateurs simples, validés par toutes les études sérieuses, devraient nous mettre sur la voie d’une véritable solution.
Le premier est le temps. Savoir bien lire demande du temps, même pour les bons élèves, a fortiori pour ceux qui peinent. Du C.P. à la 4ème de collège, il conviendrait de prendre tout le temps qu’il faut pour familiariser les jeunes avec les écrits au point que ceux-ci deviennent incontournables pour s’exprimer, pour entreprendre une tâche, pour vivre au quotidien, pour lire le monde tel qu’il est et le comprendre.
Le deuxième indicateur est l’entraînement. Tout ne peut pas venir des enseignants qui sont à l’amorçage, qui guident les premières découvertes de leurs élèves. Toutefois, si ceux-ci ne s’entraînent pas en suffisance, régulièrement, ils désapprennent de lire, contournent les écrits et, par facilité, utilisent leurs smartphones... Il ne s’agit pas pour autant de rendre l’entraînement obligatoire. L’école a pour mission de créer les conditions pour que tous les élèves apprennent à lire, comprennent pourquoi il est essentiel de savoir très bien lire. Mais, l’apprentissage avec des entraînements suffisants, à la découverte de textes de plus en plus riches et variés, n’appartient qu’aux jeunes et... librement, dès lors qu’ils ont compris les enjeux de la lecture et que lire est un impératif qui libère !
Et, voici qu’en 2015, l’AFL propose une nouvelle version du logiciel ELSA, lequel a fait ses preuves de- puis 20 ans, a été évalué de manière rigoureuse sur le territoire à la demande du Ministère de l’éducation Nationale, avéré comme outil d’accès à la lecture performante, adapté à tous les niveaux pour permettre des progressions diversifiées en fonction d’auto-appréciations des résultats par chaque utilisateur. Il s’agit de la plateforme en ligne elsa qui prend en compte pleinement les deux indicateurs du temps et de l’en- traînement, utilisable dans l’école et hors l’école, en tout lieu et en tout temps, librement ! C’est un outil au service de l’accès de tous –jeunes et moins jeunes – à une lecture de qualité.
Arrêtons les querelles de moyens, de méthodes, les procès d’intentions, les jugements culpabilisants, les médicalisations excessives, les lamentations ! Faisons confiance aux enfants pour utiliser au mieux leurs ta- blettes ou leurs micros afin de mieux et bien lire. Le numérique ne leur fait pas peur ! L’urgence pour les adhérents, les abonnés des Actes de Lecture, les sympathisants de l’AFL, est d’apprendre ou de ré-apprendre à lire avec cette plateforme elsa, de la pratiquer pour être en mesure de la diffuser largement et avec pertinence : ce sera l’une des tâches proposées par l’Université d’été à Aurillac, à partir du 6 juillet 2016.
Le temps est venu de tous nous mobiliser pour qu’elsa permette à des milliers et des milliers de jeunes et de moins jeunes d’apprendre à lire Enfin !