Article
« L’accompagnement à la scolarité, un laboratoire de mutualisations »
Robert CARON
Le projet « Des athlètes dans leur tête » sur le département de Seine-Saint-Denis amène l’AFL à rencontrer des structures et clubs sportifs qui envisagent leur participation en lien avec les séances « d’accompagnement à la scolarité ». Même si la plupart d’entre eux mesure l’importance de la lecture et de son entraînement, les mêmes font état de leurs embarras et difficultés sur le cœur même de ces temps. Les BCD, en leur temps, se pensaient comme un levier de transformation de l’école. [1] Et si la mise en place et la pratique de la plateforme elSa devenaient l’occasion d’une refonte des dispositifs « d’accompagnement à la scolarité » ?
Accompagner la scolarité est, aujourd’hui, une nécessité dans nombre de quartiers. La preuve en est l’implication de municipalités et d’organismes d’Etat pour mettre en place cet accompagnement et le soutenir.
Les acteurs en responsabilité sur ce dossier rencontrent fréquemment les mêmes obstacles : 1) Comment dans le temps imparti (1h ou quelquefois beaucoup moins) faire que chaque participant ait réalisé la totalité de ses devoirs ? 2) Placées en fin de journée, les séances nécessitent un surcroît d’énergie et d’attention alors que la fatigue est bien là. 3) Beaucoup des participants, enfants ou jeunes, n’ont que très peu d’attrait et d’intérêt pour l’école ou le collège. 4) Les encadrants (bénévoles ou professionnels) peinent à trouver une organisation profitable, enserrée entre le modèle de la classe et celui du « préceptorat ». 5) Acteurs et financeurs s’accordent sur la nécessité de ne pas en rester aux seuls devoirs scolaires mais souhaitent et invitent à, notamment, développer le contact avec la « Culture ».
Temps contraints et limités, espaces souvent insuffisants, organisations à inventer, jeunes à motiver, directives ambitieuses mais nécessaires, encadrements hétérogènes et souvent limités... Telles sont, fréquemment, les conditions de mises en place de « l’accompagnement à la scolarité ».
Propositions de quelques pistes et leviers pour faire évoluer le dispositif...
La structure
L’association, le centre social, n’est pas seulement constitué ou n’agit pas seulement pour la réussite éducative des jeunes et des ados. D’autres groupes, d’autres publics, d’autres capacités existent dans ce lieu. Il importerait, mais c’est un travail de très longue haleine, de faire passer l’idée (dans les actes) que ce qui concerne les seniors, concerne aussi les enfants, les ados, les mères et pères de familles ou que la réussite des enfants et des ados implique et mobilise tous les autres groupes.
La micro-société que représente un centre social doit établir un partage de productions, débats, découvertes, compétences et capacités de tous les groupes constitués vers tous les autres et aussi vers les habitants du quartier. La « promotion collective » est la base d’un mieux-être et mieux vivre de chacun.
Le groupe
Les animateurs envisagent, trop souvent, qu’ils seraient les seuls à pouvoir accompagner. Et du coup, la charge qui pèse sur eux est bien trop importante. Pourtant, l’animateur n’est pas le surhumain pensant dans le groupe.
Les enfants, les collégiens sont eux aussi porteurs de « savoirs », « compétences » et techniques. [2] Même dans un groupe d’âges homogènes (CP ou CE1 ou 6ème par exemple), l’hétérogénéité des capacités est très importante. Pourquoi ne pas profiter de toutes ces différences et les mobiliser au service de tous au lieu de considérer cette diversité comme un handicap ? Et si chaque lieu et séance misent sur un élargissement, voire un éclatement des groupes d’âges, il s’ouvre (s’offre ?) la possibilité de pouvoir profiter d’une richesse technique bien plus large.
Donc, en résumé sur ce point : envisager une autre configuration des groupes, basée non sur l’âge mais sur la mutualisation. Mutualisation au sens très large avec participations de parents, seniors, jeunes, habitants...
Des raisons à l’action ou « de la présence à l’action »
Les enfants et collégiens sont présents soit par obligation, soit par choix personnel, soit pour « retrouver des copains ». Cela explique leur présence mais ne garantit aucunement une implication franche et massive dans les séances. Il y manque l’essentiel : un besoin impérieux de faire ensemble. Oui, mais faire quoi ? Les animateurs et encadrants ont sans doute une grande responsabilité à amorcer la « pompe de l’action ». Les temps « d’accompagnement à la scolarité » doivent prendre dans les esprits des participants et des habitants le sens de « On n ’est pas seulement là pour faire les devoirs. On est là pour réaliser une action qui est importante pour ceux qui nous entourent. On est là pour réaliser quelque chose qui nous est nécessaire. On est là pour matérialiser notre capacité à penser le monde et à le changer. On est là pour construire et renforcer notre conviction à dépasser les limites de ce qu’on est capable de faire ». Cette approche est bien sûr largement partagée et partageable dans les autres groupes d’actions de la structure et c’est d’ailleurs pour cela que ce qui se fait dans un groupe concerne tous les autres.
Du côté de l’organisation...
Les séances peuvent (doivent ?) prendre en compte trois nécessités : faire les devoirs, réaliser une action collective, renforcer les capacités techniques. On imagine aussi les points précédents comme des préalables nécessaires à la mise en œuvre.
Faire les devoirs. Il importerait de faire en sorte que les devoirs apportés par un enfant ou un collégien ne soient pas considérés comme sa charge personnelle mais que l’ensemble des devoirs apportés par les uns et les autres devienne une affaire collective. Chacun est impliqué et concerné par les devoirs des autres et chacun n’est pas seul face à ses devoirs ni même seulement accompagné par un adulte (quand celui-ci sera disponible). Et c’est bien dans cet état d’esprit que la mutualisation, coopération, implication doit se mettre en œuvre. Comment, dans un temps très réduit, s’acquitte-t-on avec les autres de cette obligation que sont les « devoirs scolaires » ? On peut alors imaginer le scénario où, sous la conduite de l’animateur, le groupe fasse l’inventaire de tous les devoirs à effectuer, qu’il les « désindividualise » et les répartisse en 3 tables (par exemple) : Maths, Français, Autres. Rapidité, efficacité et mise en commun de ce qui a été réalisé, table par table et réappropriation par chacun des devoirs qui lui avaient été attribués initialement. Chaque table peut aussi se voir équiper d’outils tels que les fichiers autocorrectifs de chez Freinet, les manuels des matières concernées (techniques d’entraînement basées sur « les annales corrigées »...), des glossaires, des dictionnaires, des accès à l’ordinateur...
Ateliers techniques. Un autre temps pourrait être consacré à l’entraînement de techniques de base. Ces derniers sont individuels et en autonomie.
* Au premier rang de ces techniques, un entraînement à la lecture sur ordinateur avec la plate-forme elSa. On sait et connaît les difficultés que nombre d’enfants et de collégiens rencontrent dans ce domaine. Or ces difficultés ont des répercussions sur toutes les matières et peuvent handicaper chaque individu (enfant, collégien). Il s’agit là de développer la fluidité, la rapidité et la finesse de lecture. L’outil propose 40 heures d’entraînement individualisé et, à travers 6 séries d’exercices de le faire progresser. Un point régulier, sur les résultats, les difficultés et sur l’historique d’entraînement de chacun (que le logiciel propose) permettra de poursuivre dans de bonnes conditions.
* D’autres ateliers techniques peuvent être proposés (toujours en autonomie) comme : Techniques de recherches sur Internet, Utilisation de dictionnaires, Techniques d’utilisation de manuels scolaires, Techniques de recherche en bibliothèque (exemple : La page perdue. [3]) Un élément a été extrait d’un ouvrage, il s’agit de retrouver le livre...), Constitution de glossaires liés aux disciplines scolaires...
Temps Action. C’est le temps de la réalisation sur laquelle le groupe s’est engagé. C’est aussi ce qui devrait apparaître comme la raison principale de la présence des participants sur ce temps. Un peu comme ce qui se produit dans les clubs sportifs qui intègrent, dans leur cahier des charges, la prise en charge des devoirs et, où ce qui importe, ce ne sont pas les devoirs à faire (mais un temps leur est réservé) mais plutôt l’entraînement au sport lui-même.
Conclusion
Accompagner la scolarité est un prétexte à une ambition bien plus sérieuse et importante. Cet accompagnement s’inscrit dans la cohérence de la politique de la structure : permettre à chaque habitant de dépasser les limites de ce qu’il est capable de faire, permettre à chacun de s’emparer des outils pour penser sa propre réalité, permettre à tous de compter sur la coopération de chacun.
[1] « La BCD est une bibliothèque centrale dans l’école, où sont rassemblés les écrits les plus variés... Tous les enfants de l’école peuvent y accéder pour se détendre, se distraire, y lire ou y travailler, pour y rencontrer d’autres enfants ou d’autres adultes... La gestion de la bibliothèque relève de l’école entière, adultes et enfants... », Le Concept BCD, Michel VIOLET
[2] « Des collégiens formateurs dans la cité », Jean FOUCAMBERT
[3] « Un instrument d’évaluation », Michel EYMARD, Claudie HUNEL, AL N°31 page 36