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« La confusion des esprits et l’école »

Pierre BADIOU

La confusion des esprits est, aujourd’hui, une réalité flagrante. Elle se traduit par la difficulté d’un grand nombre de citoyens à réfléchir sur les événements politiques d’actualité, l’incapacité à saisir l’importance et la gravité des mesures prises ou des projets plus ou moins annoncés par les dominants au pouvoir, aujourd’hui l’équipe Macron soutenue par le MEDEF. Le capitalisme, qui s’était juré de détruire toutes les conquêtes sociales de la libération, n’est-il pas en passe de réussir... 70 ans plus tard ? !

Gramsci s’était interrogé sur les échecs répétés des « révolutions » sociales prévues par Marx. Rappelons les soulèvements populaires, en France, après 1789 suivis par les victoires successives... de la bourgeoisie et non du peuple : 1794, après la mort de Robespierre, puis 1830, 1848, 1870-71 et la Commune, etc. Et il avait été conduit à formuler un nouveau concept pour tenter d’expliquer comment un groupe, une classe sociale, établissait sa domination sur toute une population : L’hégémonie culturelle. Autrement dit, la bourgeoisie domine une société, certes par la force, mais également par le consentement des dominés. La pensée, les conceptions, les projets politiques et sociaux des dominants imprègnent profondément et inconsciemment nos esprits. Pierre Bourdieu, à son tour, créera le terme d’habitus pour désigner tout ce que nous avons acquis durant la longue période de notre enfance et de notre adolescence — savoirs, sentiments, jugements... en un mot un regard particulier que nous portons sur le monde. Pour Alain Accardo, toutes ces manières d’être, ces expériences, nos connaissances, nos opinions... « sont tellement intériorisées, incorporées en nous qu’elles sont devenues nous-mêmes et qu’elles ne sont pas plus dissociables de notre être que des caractères physiques tels que la couleur de nos yeux. » [1] Elles sont donc « invisibles » et paraissent ainsi « naturelles » : leur puissance efface toute idée et tout besoin de les contester, aidée en cela par notre nature d’homo sapiens — homme pensant — qui ne saurait vivre sans avoir donné des raisons à notre existence.

Ainsi obéissons-nous aveuglément à ce que nous imposent les dominants. Nous acceptons sans broncher l’organisation de la société comme ils l’ont établie. Ajoutons que ce « formatage » [2] de nos esprits se perpétue au cours de notre existence par l’action de différentes institutions dont le rôle est d’assurer la prédominance de l’orthodoxie : ainsi des églises, de l’armée autrefois, des puissants médias aujourd’hui...

Et qu’en est-il de l’école ?

Jean-Luc Mélenchon écrit : « L’école et l’information sont les deux colonnes du temple républicain. L’école qui nous prépare à être citoyen en nous instruisant et en nous enseignant les méthodes de l’esprit critique »... [3] Ce jugement sur l’école officielle n’est pas acceptable : « l’école de Jules Ferry », qui règne en France depuis une centaine d’années, ne nous « enseigne » pas « les méthodes de l’esprit critique ». Elle nous « instruit » en présentant des faits comme seuls vrais et qu’il n’est donc pas question de contester. Elle a de la sorte « formé » (disons plus justement : formate) de nombreuses générations — dont nous-mêmes. Ses structures et son fonctionnement datent du 17ème siècle (petites écoles chrétiennes de Jean-Baptiste de la Salle) ; Jules Ferry aménagea l’existant (laïcisation...) pour répondre aux besoins économiques et sociaux de la société capitaliste moderne. Son « projet d’école » était donc un projet politique. Mais cet aspect majeur est caché par un discours « idéologique » qui a réussi à nous faire accepter ses caractères fondamentaux, devenus — à nos yeux — parfaitement « naturels », constituant le « réel » qu’on ne peut donc remettre en question.

Quels sont ces caractères ?

Rigidité - c’est le caractère majeur de l’école de Jules Ferry, laquelle est restée inchangée depuis sa création (fin du 19ème siècle) : les quelques mesures destinées à la « moderniser » n’ont jamais touché à ses fondements.

Observons, par exemple, que la division en « classes d’âge », regroupant les élèves selon leur âge (cours préparatoire, cours élémentaires 1ère et 2ème année, etc.), mesure officialisée par Guizot en 1833 (!), n’a jamais été modifiée. Les élèves du même cours recevant le même enseignement, c’est supposer que le développement mental se fait au même rythme chez tous les enfants du même âge ; or, c’est une illusion.

On n’apprend pas à marcher, à parler, à comprendre... au même moment ! Si on peut admettre que cette réalité biologique était encore ignorée au 18ème / 19ème siècle, comment peut-on accepter une telle ignorance de nos jours... avec ses conséquences pour les élèves étiquetés « en retard » et qui apprendront... plus tard ?

Cette rigidité s’observe facilement dans l’organisation matérielle de la classe : face au bureau du maître, trônant souvent sur une estrade, et sous son regard, des tables et des élèves sont alignés les uns derrière les autres : la discipline est ainsi assurée.

Chaque élève isolé derrière sa table ne peut se déplacer sans autorisation, ce qui empêche toute entraide et collaboration. C’est le règne de l’individualisme, du chacun pour soi, favorisant la compétition nécessaire à la concurrence de l’économie libérale.

Le face à face maître / élèves détermine l’axe de la communication : le maître, officiellement « celui qui sait », est chargé de déverser un savoir officiel dans le cerveau des élèves supposés susceptibles de l’absorber. C’est ce qu’on appellera la « conception bancaire » de la pédagogie qui veut ignorer, comme le souligne Paolo Freire, qu’« on apprend en faisant » par des essais multiples, des erreurs et des réussites, chacun s’appropriant à sa façon de nouveaux savoirs pour les intégrer à sa culture, l’adulte (ou un camarade) restant une aide, un recours.

Une Évaluation continue (notation, classement, sélection) domine le fonctionnement. Par contre, aucune confrontation des expériences ni des points de vue, donc absence d’un apprentissage vivant de la citoyenneté. A la place, cette école impose un catéchisme qui accompagnera les adultes, guidera leur réflexion, empêchant la naissance de tout autre point de vue « non conforme ».

Autre réalité importante, mais bien cachée le faux apprentissage de la lecture. En réalité, l’école de Jules Ferry ne nous apprend pas à lire, mais à déchiffrer [4], ce qui est très différent : seule la véritable lecture permet de comprendre un texte et donc de s’informer, de réfléchir, de mettre en cause ce qu’on veut nous imposer.

Enfin, n’oublions pas que toute école est un lieu officiellement fermé où il est interdit de pénétrer sans autorisation. Cet espace « sanctuarisé » permet de garder la haute main sur une certaine culture (savoirs et comportements) et d’interdire tout apport étranger non officialisé. Ce lieu clos est soumis à l’autorité de l’Etat, de la pensée dominante. « On pense ainsi, on doit penser ainsi... ». L’école : un instrument efficace de contrôle des opinions. D’où la difficulté de changer quoi que ce soit dans notre société. Changer est considéré — plus ou moins consciemment — comme anormal / dangereux / inconvenant / inapproprié...

Ainsi, cette école, tout au long des années d’une longue scolarité, impose aux esprits des enfants et des adolescents une vision particulière de la société. Ce formatage est assez puissant pour accompagner, plus tard, les adultes tout au long de leur existence. Leur conscience domestiquée guidera leur réflexion et imposera des jugements et des choix considérés officiellement « justes ». Il est donc urgent de la restructurer pour en faire un lieu d’apprentissage, de réflexion et de compréhension de notre monde d’aujourd’hui pour le transformer.

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Sait-on qu’il existe d’autres écoles, peu nombreuses certes, non officialisées, et pour cause, utilisant une pédagogie bien différente de celle de l’école officielle ? Toutes se réfèrent à un modèle apparu en France au 18ème et 19ème siècles ; on les nomme « écoles mutuelles ». [5] Leurs caractéristiques (structure, organisation, fonctionnement, méthodes pédagogiques) sont à l’opposé de celles de l’école lassalienne. Ainsi :

l’entraide remplace le « chacun pour soi » : on apprend mutuellement, ceux qui ont acquis la maîtrise d’un savoir aident leurs camarades en difficulté.

l’émulation est source d’encouragement : grâce à l’aide et au soutien réciproques, chacun prend confiance. Apprendre à plusieurs est plus efficace que seul dans son coin.

la souplesse du fonctionnement rend possible les échanges multiples : c’est un moteur à la variété et à l’efficacité des apprentissages.

l’hétérogénéité des élèves n’est plus un obstacle : les connaissances et les expériences de chacun constituent une source d’enrichissement pour tous.

un statut de responsabilité permet à chacun de se sentir responsable de transmettre des savoirs.

Cette émergence des consciences, leur libération, ne pouvaient ni ne peuvent aujourd’hui, être acceptée par les dominants qui perdraient ainsi leur pouvoir de domination : ils ont jusqu’à présent parfaitement réussi à imposer leur volonté... Jusqu’à quand ?

« La confusion des esprits et l’école »

[1Alain ACCARDO, Introduction à une sociologie critique. Lire Bourdieu, Agone, 2006 (rééd.)

[2Formatage : « mise en forme ». Nous sommes des Homo sapiens (« homme pensant »), et nous avons besoin de comprendre, en particulier d’obtenir une réponse à ces questions fondamentales : qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ? Dès notre naissance, nos esprits « vierges » vont, au fur et à mesure de leurs expériences au sein de nos familles et de la société, acquérir des connaissances diverses (intellectuelles, sentimentales, etc.), autant de nouveautés qui vont répondre de façon plus ou moins satisfaisante à nos interrogations, guider nos choix, nos actions, souvent inconsciemment. Aujourd’hui, le « formatage » désigne une action qui réussit à nous imposer une idée, une opinion, un comportement sans que nous en soyons véritablement conscients.

[3« La vérité et l’eau sale médiatique », https://melenchon.fr/2017/12/11/la-verite-et-leau-sale-mediatique/

[4Cf. les positions de l’Association Française pour la Lecture défendues dans les colonnes de cette revue.

[5Anne QUERRIEN, L’école mutuelle, Une pédagogie trop efficace ? Les Empêcheurs de penser en rond, 2005. Trois références à ce livre dans Les Actes de Lecture (consultables en ligne) : ► une recension : AL N°93 page13 ► un extrait : AL N°133 page 8 ► un article de Pierre Badiou : AL 134 page 18