Editorial
« Pour lire les choses autrement »
Jean FOUCAMBERT
l’ambition de la société qui fixe
le niveau de maîtrise de chacun.
Revenons un instant à l’hypothèse sur laquelle travaille l’AFL depuis près de 50 ans à propos du langage écrit : Goody [1] plutôt que Babel ! Aucun langage n’a jamais été donné aux hommes par une puissance inhumaine : son degré de maîtrise par chacun de nous n’est pas une question de goût ou d’aptitude ou de mérite ou de prédisposition, ou de volonté mais de nécessité. Tous les langages —oral, écrit, mathématique, pictural, corporel, etc.— se développent à travers le besoin que notre statut nous donne pour agir sur le monde et le penser. Leur évolution et leur partage sont indissociables de la globalité des enjeux et des rapports sociaux qu’on se garde bien d’analyser afin d’en mieux laisser la responsabilité à l’individu. La classe qui dispose des moyens de production matérielle dispose, du même coup, des moyens de la production intellectuelle si bien que, l’un dans l’autre, les pensées de ceux à qui sont refusés les moyens de production matérielle sont soumises du même coup à cette classe dominante. Les pensées dominantes ne sont pas autre chose que l’expression des rapports matériels dominants saisis sous forme d’idées, dont l’expression des rapports qui font d’une classe la classe dominante ; autrement dit, ce sont les idées de sa domination. [2]
Laurent Mauduit [3] précise : J’ai longtemps eu le sentiment que Marx avait fait 1’objet d’une sorte d’enfouissement. Ce n ’est pas tant qu’on a continué à le contester ; c’est qu’on l’a progressivement escamoté du débat public. Et qu’on ne parle plus guère de lui qu’en des circonstances exceptionnelles. [...] Son œuvre garde une étonnante actualité, pour décrypter les mutations que nous vivons ; pour comprendre la déformation du partage de la valeur ajoutée, au profit du capital et au détriment du travail ; pour percer les apparents mystères de la mondialisation et de la nouvelle division internationale du travail. Plus modestement, on peut ressentir l’enfouissement depuis près de quarante ans de tout ce qui a alimenté les bases d’une société éducatrice, qu’il s’agisse des « Jours heureux » du Conseil National de la Résistance, du plan Langevin-Wallon à la Libération, des recherches de l’INRP avec Louis Legrand ou des avancées des mouvements d’éducation nouvelle...
En effet, par leur complémentarité, les différents langages constituent l’Atelier où s’assemblent tous les moyens de cette production intellectuelle. Mais qui en a la clé ? Si, par effraction, quelques intrus s’y sont introduits, quelles institutions se chargent d’enfouir leurs recherches ou de les dénaturer ? Pour ne retenir qu’eux, on mesure au quotidien le rôle du langage écrit ou du langage mathématique dans l’institution scolaire mais — une fois la sélection opérée — de quel partage de ces outils de production les dominants ont-ils le besoin ? Non seulement d’aucun mais, objectivement, ils ont tout à en redouter. Il ne manquerait plus que les dominés sachent lire le monde avec leurs propres yeux ! Le langage écrit [4], comme tout langage, s’acquiert proportionnellement à la nécessité de participer à un collectif, de l’enrichir et de communiquer qu’impose à tout individu son environnement afin d’y être ou non acteur. Pour les dominants, la lutte des classes — excusez cette vulgarité — consiste, en amont des indispensables affrontements violents et/ou sanglants (guerres, répressions, incarcérations, fascismes, etc.) à conformer les manières de théoriser et de communiquer de ceux qu’ils dominent afin d’en contenir les dangers. Nous pensons à votre place, pensez comme nous... Autrefois, du pain et des jeux ; aujourd’hui, de l’école et des médias payés par la publicité !
Aussi, quelle capacité de penser le monde les rapports sociaux souhaitent-ils vraiment ; et de qui ? C’est seulement la force de cette attente qui définira le niveau de réussite de chacun et l’urgence de son perfectionnement continu. [5] Une société, aussi peu inégalitaire serait-elle, fait nécessairement des plus démunis d’inconscients alliés de ceux qui les oppriment ! Pour ne rien dire des classes moyennes qui y ajoutent davantage de mauvaise foi : sous l’apparence d’équité pour les unes, de charité pour les autres... Mais d’exigence d’égalité, de moins en moins. Car la question est fonctionnellement politique au sens premier de rapports sociaux dans la cité ; et ce sont ceux qui prônent la politique la plus aliénante qui, à ce mot, haussent les yeux au ciel sous couvert de neutralité !
Il est bien clair pourtant qu’une éducation ne consiste pas à distribuer quelques savoirs dont la société hiérarchisée décide que les plus faibles soient dotés sous une forme réduite ; mais à inventer — au sens d’action et de recherche — une vie collective exigeant que tous s’impliquent dans la transformation de l’expérience sociale et, donc, partagent les outils d’analyse de leur propre expérience. Dans un monde où beaucoup moins de 5% des citoyens confisquent la totalité des moyens de la production matérielle, il est « normal » que la quasi-totalité de la production intellectuelle contribue à le cautionner... Il ne sert à rien de le déplorer. Reste alors à le combattre... Ce combat se mène nécessairement avec l’ensemble provisoirement actuel des différents langages, lesquels vont donc devoir évoluer en même temps que l’expérience concrète qu’ils permettent d’entreprendre et de théoriser. Dialectiquement, dirait l’autre... Là s’établit la différence de buts, de moyens et d’acteurs entre Institution scolaire et Société éducatrice : dans un cas, vie entre parenthèses et faire-semblant le temps de transmettre des savoirs produits par d’autres ; dans l’autre, plongée immédiate dans le réel afin de développer ensemble — avec des niveaux hétérogènes d’expérience et d’expertise les — outils de pensée.
Pour en rester au langage écrit — et néanmoins indissociablement de tous les autres à l’œuvre dans la résolution de la plus banale situation —, plusieurs hypothèses devraient s’entrelacer au sein d’une Société éducatrice. ► 1. Prendre l’écrit tel qu’il est., tel qu’il est fonctionnellement utilisé par ceux qui ont besoin de ce langage pour analyser en situation leur expérience du monde ; en clair, pas d’écrits simplifiés pour s’adapter à l’incompétence d’un non ou peu lecteur : personne n’aurait appris à parler si on s’était adressé à lui en langage bébé pour faire autre chose que ce qu’on fait quand on parle. ► 2. Témoigner que le collectif a tout autant besoin de ce que l’individu — à son niveau actuel — pense avec l’écrit que l’individu a besoin d’être impliqué dans le fonctionnement « graphique » du collectif : en clair, de même qu’on reprend, dans le dialogue oral, les premiers bredouillis pour les reformuler et les interpréter, on reprend les premiers gribouillis, dans une correspondance écrite, pour les insérer dans des développements nécessairement ambitieux, ouverts, risqués et créatifs. L’environnement réécrit ! ► 3. Ne pas enfermer l’usage de l’écrit dans une fonction particulière mais veiller à le rencontrer en situation [6] : s’informer, informer, découvrir, convaincre, partager, transformer, rencontrer un autre point de vue, explorer le sien, le faire connaître, étudier, jouer avec la langue grâce au langage écrit, se distraire, distraire. ► 4. Faire exister dans toutes les structures de la vie locale des moyens de publication et d’échange en recourant à la richesse des supports : papier, affiche, internet, informatique, etc. Ce qui compte ici, c’est à la fois, la rapidité de mise en ligne et le renouvellement constant ainsi que la conservation, le classement et le débat. ► 5. Impliquer les savoir-faire de tous les professionnels (journalistes, bibliothécaires, enseignants, écrivains, libraires, sportifs, théâtreux, éditeurs, maquettistes, imprimeurs [7], etc.) dans les lieux où ce recours social à l’écrit évolue — non pour le faire à leur place mais parce que ces problématiques sont nouvelles pour eux aussi et qu’il s’agit en conséquence d’apprendre ensemble : Recherche-Action. ► 6. Ne pas oublier que le besoin d’écrit mobilise un savoir technique de haut niveau qui se perfectionne et s’entretient...
D’où l’importance, pour une Société éducatrice, d’exprimer hautement son besoin d’écrit. C’est de la sincérité de cette expression que tout dépend afin que la maîtrise de ce langage soit pour chacun incontournable et en lien avec celle de tous les autres — dans leur complexité, leur fonctionnalité et leur interaction. En opposition à ce que demande aujourd’hui le ministère de l’Éducation, il n’a jamais été aussi urgent de déscolariser la lecture et de repenser le langage écrit comme un outil privilégié d’une vie sociale démocratique. On en est loin ! Seules, des Recherches-Actions de quelque ampleur peuvent mettre en relation la maîtrise de la Raison graphique avec la diversité des lieux que fréquente une population jeune en train d’essayer de prendre du pouvoir dans le monde. C’est l’esprit de l’action que l’AFL et des politiques du département de Seine Saint-Denis ont conçue pour les 6 années à venir et présentent sous le titre « Des athlètes dans leur tête » [8]. Son avenir sera révélateur, si elle a lieu, de l’enjeu toujours possible d’une politique éducative nouvelle ; si elle est abandonnée, de ce que les choses, les institutions et les acteurs sont définitivement englués... Dans les deux cas, l’enseignement à en tirer sera, ô combien, d’importance !
[1] Cf. son livre fondateur : La Raison graphique
[2] MARX et ENGELS, L’Idéologie allemande
[3] Dans une de ses communications à Mediapart
[4] Pour s’en tenir à lui sur lequel l’AFL a centré ses recherches. Mais l’enjeu est de même nature pour tous les langages en tant qu’outils d’analyse de l’expérience sociale dans sa complexité afin d’en construire un point de vue - par définition abstraction et théorisation...
[5] Ce que nous pouvons dire ici pour l’écrit est transposable à tout autre langage.
[6] Clubs sportifs, médiathèques, maisons de quartier, centres sociaux, associations culturelles, accompagnements personnalisés, ateliers sociolinguistiques, etc.
[7] Ne soyons pas mesquins, pourquoi pas inspecteurs généraux de l’Éducation nationale ?
[8] Pour reprendre le beau titre de l’ouvrage de Paul FOURNEL. Cf. Entraînement et pratiques expertes, recherche-action proposée par l’Association Française pour la Lecture au département de Seine-Saint-Denis, A.L. n°141, p.3.