Extrait
« Nuits blanches et jours sans fête »
Michel BUTEL par Robert CARON
Le 26 juillet 2018, Michel Butel est parti... Coupe du monde et Benalla ont enseveli cette nouvelle. Il faut bien avouer que même sans une actualité aussi fournie et inutile, son départ serait passé inaperçu. Pourtant, pourtant... Écrivain et fondateur de journaux et magazines tels que « L’Autre journal » ou « L’impossible », il a tenté, il a nourri aussi...
« En juin 1983, il entre à la rédaction des Nouvelles Littéraires, dont il devient rédacteur en chef du service Culture. L’hebdomadaire s’essouffle. Michel Butel apparaît à l’actionnaire principal, Max Théret, cofondateur de la Fnac, comme l’homme de la situation. Il le sera tellement que la nouvelle formule mensuelle qu’il élabore à sa demande, lancée en décembre 1984 sous le titre L’Autre journal, s’impose vite comme le titre emblématique de la décennie, l’un des lieux où la France peut observer, et vivre plus intensément, ses propres métamorphoses. Michel Butel, qui finit par prendre, avec l’aide d’amis, le contrôle financier de la publication, publie surplus de deux cents pages des textes hybrides, rétifs aux codes. L’écrivain Sélim Nassib, qui, avant de le rejoindre, était journaliste à Libération, résume : « Il m’a dit que je pouvais faire tout ce que je voulais sauf ce que je faisais avant. C’est comme ça que L’Autre journal était réellement autre ». Sont de l’aventure Claire Parnet, Hervé Guibert, Gilles Deleuze, Isabelle Stengers, Michel Foucault ou Marguerite Duras, dont le mensuel publiera les entretiens avec François Mitterrand » [1]
J’ai suivi « L’Autre journal » numéro par numéro. J’ai fait de même pour « L’Impossible ». Chaque parution sonnait comme une surprise et pesait sur la pensée.
« J’ai créé L’Autre journal en décembre 1984. Je l’ai inventé. Je n’ai pas « lancé un journal », je l’ai inventé. J’ai imaginé son titre. J’ai imaginé son format, ses rubriques. Son équipe. Ses rédacteurs qui n ’étaient pas tous journalistes. Son sommaire. La couverture de son premier numéro (un tigre surgi d’un rêve, sans légende). L’époque était triste, moins qu’aujourd’hui. Le monde était féroce, moins qu’aujourd’hui. L’argent était cruel, moins qu’aujourd’hui. La gauche était de droite, moins qu’aujourd’hui. Les Etats-Unis inspiraient crainte et répulsion, moins qu’aujourd’hui. Les islamistes semaient la terreur, moins qu’aujourd’hui. Le sida assassinait, moins qu’aujourd’hui... »
C’est vrai qu’il a démarré fort...
« Le premier article que j’ai écrit ; c’était pour me réjouir de la défaite de l’armée française à Diên Bien Phu. Parce qu’elle augurait du départ de la France d’une de ses dernières colonies importantes. » [3]
Au départ, la littérature...
« J’ai eu la chance et la malchance, emmêlées comme souvent, qu’on ne me parlait pas et que personne ne me parlait quand j’étais enfant. J’ai donc appris à lire littéralement, d’une part dans des journaux, Combat étant le plus célèbre - de Camus, Pia puis Bourdet, et dans les livres, par la littérature. J’ai eu la chance, et récemment je me suis aperçu que c’était une malchance de ne pas savoir ce qu’étaient les livres d’enfant. J’ai découvert Tin tin très tard, les journaux d’enfants encore plus tard et j’ai lu des « vrais livres » comme L’Ile au trésor ou Docteur Jekyll et Mister Hide ».
Un artisan de « L’Impossible » :
« Nous avons inventé ce petit objet pour les nuits blanches et pour les jours sans fête ».
Et les jours sans fête, nous n’en manquons pas.
[1] Florent Georgesco, « Mort de Michel Butel, écrivain et patron de presse », Le Monde, 30 juillet 2018
[2] Des mots de minuit. Extrait de l’émission #452 du 4 avril 2012. Voir aussi « L’Autre Journal 1984-1992 Une Anthologie ». Éditions des Arènes. Paris, 2012
[3] Le premier journal de Michel Butel remonte à 1953. Entretien de Michel Butel sur France Culture : « Un journal est d’emblée politique, lié aussi au sortilège de l’amitié ». 21 /04/2012 (https://www.franceculture.fr/emissions/du-jour-au-lendemain/michel-butel-un-journal-est-dembl%C3%A9e-politique-lie-aussi-au-sortilege-de-lamiti%G%A9)