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« Des albums qui exigent des lecteurs coopératifs, questionneurs et décodeurs : les albums de Béatrice Poncelet »
Sylviane TEILLARD
Dans le numéro 143 de la présente revue nous avions relaté le projet élaboré, en relation avec la mairie, par une équipe majoritairement composée de bibliothécaires et d’enseignants à Grenoble. Sylviane Teillard rend compte ici d’un atelier significatif du travail réalisé sur le temps scolaire et hors scolaire avec des enfants de l’école Sidi Brahim. Une plongée dans quelques-unes des publications de Béatrice Poncelet avec Aminata, Antoine, Camille, lura, Lenny, Lina, Mohamed, Rayyan et Stella, tous élèves de CE2.
Le choix de l’artiste Béatrice Poncelet (un terme qu’elle trouve plus juste que celui d’auteure illustratrice), était une sorte de pari : faire entrer les enfants dans un univers complexe avec des albums qui nécessitent un réel investissement et des lectures croisées. Le petit groupe de lecteurs (une condition revendiquée par notre expérimentation) le permettait précisément.
Le jeu des images
Nous avons commencé par une immersion visuelle dans une huitaine d’albums accessibles à cet âge, titres anciens comprenant moins de références que les plus récents, où la proximité avec le quotidien et les fantasmes de l’enfance est évidente, où l’illustration laisse une part généreuse au fond blanc, où la lecture est plus limpide même si elle comprend une recherche stimulante d’indices. Dans T’aurais tombé par exemple, plusieurs mains apparaissent. Mains portant des bagues, ongles vernis, mains de l’enfant, mains de brancardiers. A qui appartiennent-elles ? L’histoire se dévoile par ce jeu de mains. Pour donner du concret à notre affaire, j’avais apporté une petite trousse de médecin avec des bandages et du sparadrap afin de se mettre dans la peau du personnage principal, de jouer à être ce personnage car on joue beaucoup dans les albums de Béatrice Poncelet.
Les enfants ont perçu les recherches graphiques : évocation de menus appartenant au temps de l’enfance, plongées dans l’imaginaire, forme et sens se rejoignant étroitement. Une sensation de foisonnement qui s’accommode bien d’une première séance d’observation où les albums étalés sur la table suscitent immédiatement la parole et l’ébahissement.
Les enfants ont repéré des personnages là où n’apparaissent souvent que des yeux, des regards, un seul œil quelquefois dont le magnétisme dérange, captive. Ils ont noté qu’il n’y avait pas de cadre, que « tout était explosé » a même dit l’un d’eux. Les couleurs créent une dynamique et des ambiances contrastées, on sent des effets de douceur et de sensualité ou, au contraire, des impressions de lourdeur, de marche dans la boue. L’intensité des voix est toujours signalée par l’épaisseur, la hauteur des lettres, le choix de leur police.
Une l’intimité se dessine entre les parents et les enfants, avec les rituels du coucher par exemple, une impression de vécu, des douleurs éprouvées par les enfants, des blessures quand les adultes s’arrogent le droit de tout décider à leur place.
Le jeu des lettres
Nous avons passé du temps à observer les typographies utilisées dans l’album Chez elle ou Chez elle : typographie élégante avec des arabesques pour évoquer une femme élégante, sans doute parfumée, une esthète que l’enfant ne semble pas beaucoup apprécier car trop préoccupée par elle-même dans un décor de rideaux drapés sur un fond de couleurs pastel. Ecriture bâton modeste et sans chichis pour la dame aux histoires qui ne peut plus beaucoup se déplacer mais remplit le temps, le sien et le nôtre, d’aventures par procuration.
Typographie épaisse et large sur des pages à la verticale pour évoquer « chez eux », un couple cultivant la terre en nourrissant, semble-il avec affection, des animaux et des volatiles en nombre dans une terre grasse et molle. Cet album (Chez elle ou Chez elle joue alternativement avec des décors aériens et vaporeux puis avec une matérialité « pieds dans la glaise » étonnante. L’intensité des voix est toujours bien signalée par l’empâtement, la hauteur des lettres, le choix de leur police.
Certains textes sont insolemment interrompus, tronqués par la présence d’un objet qui n’a rien à faire là mais que les enfants s’approprient comme s’il s’agissait d’une devinette. Si l’on ne fait pas d’hypothèses, si l’on ne coopère pas, point de salut dans les albums de Béatrice Poncelet. J’ai fourni à chaque participant une loupe pour qu’ils puissent lire les toutes petites lettres présentes dans J’aurais tombé.
« Etudiante, j’ai eu comme professeurs des gens qui avaient été des élèves du Bauhaus ; la typographie faisait donc partie de leur enseignement, transmission faite ! C’était des écoles où nous apprenions encore à tracer de la lettre au pinceau et si, aujourd’hui, tout est possible à l’ordinateur, pour moi, rien ne vaut la main et ses outils. La typographie permet d’exprimer quelque chose à elle toute seule alors, si je l’additionne an texte et, plus encore à l’image, pour le lecteur, d’après moi, tout y est ! » [1]
Le jeu de formats et des titres
Nous nous sommes interrogés sur le choix des formats qui tous font évidemment sens. Étirement du temps qui passe et format allongé à l’italienne pour l’album... et la gelée framboise ou cassis ?, grands décors de maisons sollicitant de larges formats horizontaux pour Chez elle ou Osez elle, format étroitement vertical pour Semer en ligne ou à la volée.
Les enfants ont constaté que les titres étaient souvent interrogatifs ou énigmatiques, parfois perturbants (...) et la gelée framboise on cassis ? qui, il faut bien l’admettre, n’autorise pas un fort horizon d’attente pour un jeune lecteur), ou encore déroutants (Je pars à ¡a guerre, je serai là pour le goûter). L’écriture de certains titres sur la couverture est quelquefois audacieusement chaotique (pour Les Cubes toutes les lettres du titre dégringolent) ou alors amusants avec la dernière lettre qui tombe pour appuyer le sens dans T’aurais tombé.
Je constate que les enfants n’ont pas « peur » de ces albums à l’inverse de beaucoup d’adultes. Au-delà des références qui peuvent donnent une impression d’exigence culturelle excessive et de ce fait très sélective, impression seulement, je note que lire à plusieurs, co-construire est une approche indispensable pour aborder l’œuvre de Béatrice Poncelet.
« Dans Chut ! elle lit, on ne saura jamais si c’est une mère, si c’est une amie, ou si c’est une femme. Je dois arriver à faire comprendre de quelle génération fait partie la personne, si c’est un adulte ou non, mais indiquer exactement qui c’est, ça n’est pas indispensable, même graphiquement. Sinon, comment voulez-vous que le lecteur puisse s’approprier cette histoire ? Si je ne laisse pas une part seulement suggérée, comment pourra-t-il inventer en glissant sa vie dans ce qui est laissé vacant ? Si je dis tout et que je montre les personnages entiers, que l’écriture est trop précise, trop définie, cela restera une histoire qui ne deviendra jamais la sienne. » [2]
Le jeu de l’auteur et des lecteurs
Un point que je ne peux pas nier c’est que ces albums déroutent car ils ne sont pas dans la linéarité, dans le narratif sécurisant ; dans un atelier mené dans les conditions que nous avons choisies, à savoir avec un maximum de 6 enfants pendant 40 minutes, il y a de la place pour les lectures oralisées de chacun, pour les questionnements, les rebondissements d’une parole sur l’autre. L’identification de qui parle dans ces albums (et cela ne va pas de soi) devient un jeu, et les accords du participe passé pour identifier le sexe des locuteurs sont si essentiels que même monsieur Blanquer pourrait s’en féliciter. J’ai beaucoup apprécié de voir que plusieurs enfants cherchaient du sens en associant divers éléments comme les 4ème de couverture à la première de couverture. Lire des textes d’albums de Béatrice Poncelet peut s’avérer très « physique ». Pour certains enfants, avides de mouvements, ce fut une bonne occasion, loupe en main, de se saisir des écrits tournants ou verticaux. Dans Galipette par exemple, la petite fille se balance et, entre tourbillons et vibrations, le lecteur ressent un petit vertige.
Le jeu des références
Comme nous l’avions constaté à plusieurs reprises, cette école familiarise profondément les enfants avec la culture artistique : visites au Musée, ateliers d’art plastique. De ce fait, les allusions à des visages de femmes, de Picasso, de Modigliani, de Léonard de Vinci « disaient quelque chose » aux lecteurs, la référence à Mondrian leur parlait totalement même si son nom ne leur revenait pas immédiatement. Hors de toute pédanterie c’est assez jouissif de percevoir que les graines semées à l’école sont fécondes et réapparaissent quand une œuvre les mobilise.
La présence permanente de jeux, de jouets, d’objets transitionnels dans les pages rassure les enfants. Ils semblent être à l’aise avec ce désordre moelleux ou ludique. Un vrai plaisir de nommer tous ces objets chargés d’affects qui, par clins d’œil donnent un passé commun au groupe et occasionnent beaucoup de commentaires personnels : « Moi aussi quand j’étais petit(e) ». Béatrice Poncelet insère dans ses albums beaucoup de fac-similés d’albums, de bandes dessinées, de livres d’art. Plaisir d’identifier un Corentin (Patatras !, L’ogre, le loup, la petite fille et le gâteau), l’ogre du Petit Poucet version Gustave Doré (un nom qui ne dit rien aux enfants avec ce prénom mais julien Doré, si !), Babar, ses guêtres et son écriture cursive, Gédeon de Benjamin Rabier ou Brun l’ours de Samivel (références plus ou moins connues, du fait de leur ancienneté).
Le jeu de la mise en scène
Constat que ces albums donnent une furieuse envie de théâtraliser. Le peu de séances nous limite mais il y a une piste à garder sous le coude même si l’exercice est un peu périlleux tant certains enfants trouvent là une occasion de « s’exprimer » un peu trop énergiquement. Avec CHUT... elle lit... on a pu s’amuser à dire ensemble des formules en changeant l’intensité de la voix, en utilisant des gestuelles différentes, en mimant le moment où Ton ne doit pas réveiller un adulte qui dort. Si nous avons pu lire chacun à notre tour et à diverses reprises (ce que les enfants réclament), ce ne fut pas trop compliqué à gérer car certaines pages se devaient d’être décryptées. Par contre, pour les albums plus limpides, j’ai opté pour une lecture d’adulte, car la force imaginative des illustrations laissait pleine expression aux enfants. Les prises de paroles se géraient plutôt bien, les gros parleurs parvenant à se restreindre même s’il est toujours délicat de faire émerger la parole de filles timides et de surcroît environnées de voix mâles se voulant assurées...
Le risque de lire
Pour conclure, je dirais que la lecture de ces albums au caractère transgénérationnel, qui mélangent à l’envi les points de vue, qui font une grande place à la relation, au corps, offre des moments de vie pleins et intenses. Ils témoignent d’histoires de familles et de générations à travers des objets, des souvenirs, des sentiments qui unissent ou bien divisent. Ils incitent le lecteur à faire sa trace à travers des thèmes universels et intemporels qui résistent dans l’instant présent. Ils invitent le lecteur à prendre parti tant les enfants de Béatrice Poncelet ont du caractère. Jamais nommés, ces personnages incarnent l’enfance et la projection est immédiate. Ces albums prennent et font prendre des risques, ce sont des œuvres au cuir épais qui marquent tant dans la vie d’un jeune lecteur que dans notre projet d’expérimentation. Chapeau Madame Poncelet !
« J’ai conscience dans mon travail de ne pas avoir pris d’autoroute, ce que je fais est à côté des autres, peu importe, c’est comme ça que je veux et dois travailler. » [3]
« Je suis compliquée, je le sais, mais il faut faire avec ce qu’on est, tout en ne se prenant pas au sérieux. Je considère que j’ai un seul lecteur. Je fais juste attention aux mots que j’utilise pour que les enfants comprennent bien. Mon travail doit être irréprochable. On le doit aux enfants. L’enfance est la période la plus courte de la vie mais c’est celle qui marque le plus. » [4]
Bibliographie
Albums
► Chez elle ou Chez elle, Seuil, 1997
► Les Cubes, Seuil, 2003
► ...et la gelée framboise ou cassis ?, Seuil, 2001
► Galipette, Albin Michel, 1992
► Je pars à la guerre, je serai là pour le goûter, Bayard, 1985
► Semer en ligne ou à la volée, Seuil, 2006
► T’aurais tombé, Syros Alternatives, 1989
Analyse
► Lire et relire Béatrice Poncelet, Une entrée en littérature, Sylvie Dardaillon, UGA, 2013
Articles en ligne
► Béatrice Poncelet « A bâtons très, très rompus », La Lettre de l’enfance et de l’adolescence n°61, 2005 : https://doi.org/10.3917/lett.061.62
► Les miroirs que nous tend Béatrice Poncelet : https://lu-cieandco.blogspot.com/2014/12/les-miroirs-que-
nous-tend-beatrice.html
[1] Béatrice PONCELET « À bâtons très, très rompus », La Lettre de l’enfance et de l’adolescence n°61,2005 : https://dol.org/10.3917/lett.061.62
[2] idem
[3] idem
[4] « Les miroirs que nous tend Béatrice Poncelet » : https://lucieandco.blogspot.com/2014/12/les-miroirs-que-nous-tend-beatrice.html
