Article
« L’école de Ferry, un puissant outil de formatage »
Pierre BADIOU
Le « formatage » est un mot souvent employé aujourd’hui, au point d’être devenu banal, ce qui cache son importance. Le formatage est la « mise en forme » d’une pensée. Nous sommes des Homo sapiens (« homme sage », soit : homme pensant) et nous avons besoin de comprendre, en particulier d’obtenir une réponse à ces questions fondamentales : que sommes-nous et que faisons-nous ici ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ?
Dès notre naissance nos esprits « vierges » vont, au fur et à mesure de leurs expériences au sein de nos familles et de la société, acquérir des connaissances diverses (pratiques, intellectuelles, sentimentales, etc.), autant de nouveautés qui vont répondre de façon plus ou moins satisfaisante à nos interrogations, guider nos choix, nos actions, sans que nous en avons vraiment conscience, et c’est cette imprégnation « invisible » à nous- même qui fait la force du formatage.
Bref historique
Mais pourquoi associer cette réalité du « formatage » à notre école actuelle ? Pour beaucoup d’entre nous, cette opération paraît tout à fait incongrue. Et pourtant...
Notre école existe depuis plus de cent ans (1881-82). Elle a succédé à d’autres créations « éducatives », par exemple « les écoles de charité » qui accueillaient les enfants trouvés, les orphelins, les pauvres... afin qu’ils ne vagabondent pas et qu’ils apprennent... à travailler.
Fin du 17ème - début du 18ème siècle, Jean-Baptiste de la Salle crée les « petites écoles » qui remplacent avec succès « les écoles de charité » précédentes et constitueront le modèle pour notre école actuelle : l’organisation, le fonctionnement et la pédagogie furent officialisés par Guizot, ministre de Louis-Philippe. Jules Ferry en fut le continuateur, le seul changement notable étant les mesures de laïcisation destinées à anéantir toute emprise de l’église sur l’éducation.
Cette école donc, dite « de Jules Ferry », créée à la fin du 19ème siècle et que bien des générations ont obligatoirement « fréquentée » avant nous-mêmes, est si familière à tous, que nous ne songeons pas le moins du monde à la mettre en cause : elle est en nous. Pour employer un terme de Pierre Bourdieu, elle fait partie de notre « habitus », ce qui nous habite, que nous avons acquis durant la longue période de notre enfance et de notre adolescence — croyances, savoirs, sentiments, jugements... — et qui constitue un regard particulier sur le monde. Pour Alain Accardo, nos expériences, nos connaissances, nos opinions sont tellement... « intériorisées, incorporées en nous qu’elles sont devenues... nous-mêmes et ne sont pas plus dissociables de notre être que des caractères physiques telle la couleur de nos yeux. » [1] Ainsi acceptons-nous ce que nous sommes, ce que nous croyons, pensons... Et ce qu’on nous a appris, à l’école en particulier. Nous connaissons Jules Ferry comme le créateur de notre école actuelle « laïque, gratuite, obligatoire ». Homme politique bourgeois de la fin du 19ème siècle, son ambition était de « mettre fin à l’ère des révolutions ». Après le sanglant épisode de la Commune, il voulait assurer une paix civile permettant aux « affaires » — les « grosses » essentiellement- de prospérer. Egalement, doter le pays d’une école adaptée aux besoins croissants de l’industrie et « former » des travailleurs obéissants, acceptant « les lois du marché ». Voyez-vous pointer le formatage ?
Dans un discours adressé à la bourgeoisie rurale de son département, Jules Ferry tente de la convaincre de la double nécessité d’une école « publique » qui ne soit pas aux mains de l’église comme elle était essentiellement jusqu’alors, ni à celle des ouvriers et plus généralement du peuple. « Dans les écoles confessionnelles, les jeunes reçoivent un enseignement dirigé tout entier contre les institutions modernes. [...] Si cet état de chose se perpétue, il est à craindre que d’autres écoles se constituent, ou vertes aux fils d’ouvriers et de paysans, où l’on enseignera des principes diamétralement opposés [2], inspirés peut-être d’un idéal socialiste ou communiste emprunté à des temps plus récents, par exemple à cette époque violente et sinistre comprise entre le 18 mars et le 28 mai 1871. »
Ce qu’est « l’école de Jules Ferry... »
On peut donc affirmer que son projet d’école était fondamentalement politique. Derrière la volonté d’enseigner aux enfants les connaissances nécessaires à l’exercice de leur métier, pointe le souci premier de les « formater ». « La racine la plus profonde de la nature politique de l’éducation se trouve dans l’éducabilité même de l’être humain, fondée sur son inachèvement dont il a pris conscience » [3]. Et cette prise de conscience n’a pas cessé, depuis plusieurs centaines de milliers d’années sans doute, d’habiter les homos sapiens que nous sommes : elle nous angoisse perpétuellement et réclame des réponses apaisantes. C’est ce qu’ont bien compris très tôt certains sapiens qui vont utiliser cette vulnérabilité pour tenter de dominer leurs semblables en leur apportant — voire en leur imposant — des réponses apparemment « satisfaisantes » à leur questionnement [4].
Nous dirons que nous sommes toutes et tous « formatés », depuis notre naissance au sein de notre famille, de la société où nous vivons, formatés parfois par nos rencontres, des événements heureux et malheureux qui nous affectent, telle religion... et bien sûr l’école. Celle-ci, sans que nous en ayons une claire conscience, joue un très grand rôle dans ce formatage. Si nous abandonnons les idées toute faites qui constituent l’opinion commune concernant notre école - intouchable, parfaite, voire sacrée ! — une analyse lucide fait apparaître ses principaux caractères.
Le premier, qui domine tous les autres, est sa rigidité, caractère majeur que l’on retrouve d’abord dans l’organisation matérielle de la classe, lieu fermé où il est interdit de pénétrer sans autorisation. Cet espace « sanctuarisé » est le haut lieu où se distribue, souvent autoritairement, une certaine culture officielle définie par l’Etat et où règne la pensée dominante [5]. C’est ainsi que cette école constitue un instrument efficace pour former les opinions et les contrôler : le succès du formatage est assuré. On comprend, des lors, combien tout changement non officialisé sera extrêmement difficile.
La communication au sein de la classe est généralement assurée par l’organisation matérielle : chaque élève dispose d’un espace privé derrière sa table de travail. Il ne peut se déplacer sans autorisation, ce qui annule toute possibilité d’entraide volontaire et de collaboration et favorise l’individualisme nécessaire à la compétition. Un ensemble favorable à l’apprentissage de l’économie libérale.
Le face à face maître/élève détermine l’axe de la communication : le maître, officiellement « celui qui sait », est chargé de déverser un savoir officiel dans le cerveau des élèves, supposé susceptible de l’absorber. C’est ce que Paolo Freire appelle une « conception bancaire » de la pédagogie qui veut ignorer, comme il le souligne, que « l’on apprend en faisant » par des essais multiples, des erreurs et des réussites, chacun s’appropriant à sa façon de nouveaux savoirs pour les intégrer à sa culture, l’adulte ou un camarade restant une aide, un recours.
Une évaluation continue accompagne, en la ponctuant, l’appropriation des connaissances : notation, classement, sélection. Un véritable catéchisme qui remplace une confrontation des expériences de chacun, des points de vue, ce qui serait un véritable apprentissage citoyen.
Nous ajouterons, bien qu’elle n’apparaisse pas aux esprits longuement formatés, le faux apprentissage de la lecture. Cette école nous apprend à déchiffrer (c’est le b.a.-ba) et non à lire, ce qui est très différent : seule la véritable lecture permet de comprendre un texte et donc de s’informer, de réfléchir, de mettre en cause ce qu’on veut nous imposer. On comprend que cette possibilité d’échapper à l’emprise de la pensée officielle ne puisse être acceptée par les dominants. Toutes les tentatives dans ce sens ont été soit interdites, soit marginalisées.
Ainsi cette école, relayée par les familles formatées générations après générations, n’a pas cessé tout au long des années d’une longue scolarité d’imposer aux esprits des enfants et des adolescents un puissant formatage qui les accompagnera tout au long de leur existence. De la sorte, se perpétuera une vision du monde imposée par tes dominants. Les consciences domestiquées guideront les réflexions, imposant les jugements et les choix jugés « convenables ».
Il est donc urgent de doter nos intelligences, non de moyens de lutter contre te formatage qui est un phénomène « naturel » propre aux homos sapiens, mais de la possibilité et donc du pouvoir de douter. Le développement de l’esprit critique et le recours au doute, accompagnant toute pensée, toute recherche, toute réflexion, constitue un outil indispensable qu’il faut apprendre à utiliser dès le premier âge. N’est-ce pas Copernic, Galilée...
L’émergence de consciences libérées est, aujourd’hui plus que jamais, indispensable à la transformation de notre société. Comprendrons-nous enfin l’urgence de ce combat ?
[1] Alain ACCARDO, Introduction à une sociologie critique. Lire Bourdieu, Agone, 2006 (rééd)
[2] Des leaders de la 1ère internationale avaient fréquenté une école mutuelle, par exemple Proudhon à Besançon.
[3] Paolo FREIRE, Pédagogie de l’autonomie, éditions ERES
[4] Voir Pierre BADIOU, Le formatage des « homos sapiens »
[5] Petite scène observée : « Savez-vous pourquoi... etc. » demande l’instituteur à ses élèves. « Moi, m’sieur, je sais. », répond l’un d’eux. « Tu ne peux pas savoir puisque nous ne l’avons pas encore étudié. » tranche le maître.