Article
« Les écoles Freinet de Liège »
Serge HERREMAN
Notre monde scolaire, éducatif, socio-éducatif, notre monde tout court croule sous les évidences : ce sont celles à n’en pas douter de l’idéologie dominante. Marx et Engels l’ont définie, on le sait, comme le système d’idées qu’impose la classe dominante. Cette idéologie est relayée par l’État et d’autres institutions dont nombre de médias. On arrive ainsi à imposer l’idée que des méthodes qui n’ont eu que si peu cours ont provoqué des catastrophes. On arrive à faire croire à ceux-là même qui en ont été les victimes le caractère salvateur de la méthode officielle aux résultats désespérants. Car c’est bien cette méthode que les programmes internationaux évaluent puisqu’elle n’a pas bougé depuis des lustres... On arrive ainsi à vendre du Montessori chez « Nature et découverte »...
Cela semble une gageure, pourtant il faut continuer à résister. Il faut donner à voir des expériences dont nul ne fait état. Tel est notre propos : voici donc une autre entrée que la voie de son maître.
A en croire certains (beaucoup), la pédagogie Freinet serait réservée, dans le meilleur des cas, aux enfants des milieux favorisés et perdraient ceux des classes populaires.
Qu’en dit l’enquête s’intéressant notamment à la « comparaison des résultats aux épreuves externes communes en fin d’enseignement primaire entre établissements Freinet et traditionnels de l’enseignement communal liégeois » menée en 2018 par le Centre de recherche interuniversitaire sur la formation et la profession enseignante [1] Nous citons sans autre commentaire de larges extraits de l’introduction et de la conclusion de l’article scientifique dont on pourra lire l’intégralité à l’adresse suivante : http://formation-profession.org/numeros/view/21.
Introduction
La pédagogie Freinet occupe un espace singulier dans le paysage pédagogique de nombreux pays. Née il y a une centaine d’années, elle continue d’occuper une place certes minoritaire, mais constante, voire en progression. Beaucoup de ses partisans affirment que les valeurs et les démarches pédagogiques Freinet conservent toute leur pertinence et qu’elles proposent des réponses adaptées à un projet d’école visant à favoriser l’expression libre, la créativité, l’auto-apprentissage, le dialogue et le partage de projets communs. Elles suscitent aussi l’appropriation par les élèves de méthodes de recherches personnelles et l’organisation autonome du travail. Elles proposent également une planification des apprentissages adaptée à chaque enfant et permettent la réconciliation de certains d’entre eux rebutés par les méthodes traditionnelles, tout comme elles les initient à la démarche scientifique et à l’esprit critique par le tâtonnement expérimental. Enfin, elles jettent les bases de la démocratie par la coopération, valeur-clé chez Freinet sur les plans politique et pédagogique (Acker, 2006 ; Freinet, 1946a, 1946b, 1969, 1978 ; Go, 2006 ; Peyronie, 2013). Pour les tenants de cette pédagogie, les écoles Freinet produisent une valeur ajoutée en termes de coopération, de solidarité, d’autonomie, de climat d’école, ou encore de compétences citoyennes difficiles à mesurer. Mais une pédagogie alternative comme la forme scolaire « Freinet » est-elle réellement efficace ? Dispose-t-on de données probantes à ce sujet ? Par delà ces questions, certains interrogent ces pratiques pédagogiques en rupture avec l’école traditionnelle et postulent qu’elles pourraient générer des inégalités plutôt que de les combattre. [...] Les pédagogies actives enfermeraient trop souvent les élèves, et en particulier les enfants de milieux populaires, dans un faire « faire » sans parvenir à les conduire vers un véritable travail d’apprenant leur permettant de prendre conscience des apprentissages qui se cachent derrière les tâches effectuées (Bautier, Chariot et Rochex, 2000 ; Bautier et Rochex, 1997, 2004 ; Bonnéry, 2007). [...] Pour certains, les établissements Freinet seraient moins efficaces que les écoles traditionnelles du point de vue des résultats scolaires. Pour ses partisans, la forme scolaire Freinet offrirait une série d’avantages au niveau de l’environnement socioéducatif par rapport à l’école traditionnelle. Mais qu’en est-il vraiment ? Force est de constater que peu de recherches empiriques se sont penchées sur la question.
Conclusion
Dans le monde scolaire, la controverse sur les avantages de la pédagogie Freinet perdure depuis des décennies tant en ce qui concerne les valeurs ajoutées apportées en matière d’environnement socioéducatif que pour les compétences acquises au sein de cette forme d’enseignement lorsqu’elle est comparée aux écoles traditionnelles. La pédagogie Freinet est soumise à des remises en question telles que celles-ci :
► Puisque la pédagogie Freinet demande aux élèves de l’autonomie, l’agir autonome ne va-t-il pas masquer l’absence d’accès aux savoirs ? (Bonnéry, 2007 ; Lahire, 2008) ; ► Les techniques Freinet ne donnent-elles pas la fausse impression de travailler en n’autorisant que certains à produire de la secondarisation ? (Bakhtine, 1984 ; Bautier et Rochex, 2004). Comme nous l’avons exposé plus haut, les recherches empiriques qui ont tenté de répondre à ces questions sont rares. Notre étude a été réalisée dans le véritable laboratoire grandeur nature que constitue l’enseignement communal liégeois où plus de 1500 élèves, soit 14 % de la population scolaire, sont inscrits dans des établissements Freinet. Nous avons été en mesure d’y comparer les formes scolaires Freinet et traditionnelles du point de vue de leurs environnements socioéducatifs auto-déclarés par les élèves et des résultats aux épreuves externes, et ce, dans des établissements similaires du point de vue du niveau socioéconomique moyen des quartiers d’habitation des élèves (indice ISE). Notre étude montre qu’il n’v a pas de différence en ce qui concerne les quatre disciplines évaluées dans le cadre des épreuves externes de référence. En français, mathématiques, éveil-initiation scientifique et éveil-formation historique et géographique les résultats sont similaires. Les élèves de fin du primaire d’une forme scolaire ne performent pas mieux que ceux de l’autre. L’analyse des résultats récoltés au QES montre que les élèves des écoles Freinet évaluent de façon plus positive leur environnement socioéducatif selon les trois dimensions mesurées par le questionnaire : climat scolaire, pratiques éducatives de l’école et problématiques perçues et vécues dans l’école. Les différences sont significatives et systématiquement en faveur des écoles Freinet. Dans le contexte de l’enseignement communal liégeois, à niveau socioéconomique équivalent, les élèves des établissements Freinet obtiennent donc des résultats aux épreuves communes de fin du primaire similaires à ceux qu’obtiennent les élèves des écoles traditionnelles, mais s’en distinguent par des déclarations plus positives en ce qui concerne le climat scolaire et les pratiques éducatives. Les élèves des écoles Freinet déclarent également moins de problèmes scolaires au sens de Janosz et al. (1998). Autrement dit, en termes de valeur ajoutée de la pédagogie Freinet en fin du primaire, les résultats de notre recherche penchent pour une meilleure qualité d’environnement socioéducatif une équivalence des résultats en français, mathématiques et éveil.
[1] Formation et profession volume 26(3), 2018. Appréciations par les élèves de leur environnement socioéducatif et résultats aux épreuves externes communes en fin d’enseignement primaire : comparaison des établissements Freinet et traditionnels de l’enseignement communal liégeois. Jean-Luc GILLES, Haute école pédagogique du canton de Vaud, Lausanne ; Pierre CHARLIER, Inspecteur général honoraire de la Ville de Liège ; Sandra PFEUTI, Haute école pédagogique du canton de Vaud, Lausanne ; Oliver PROSPER !, Haute école pédagogique du canton de Vaud, Lausanne ; revue scientifique internationale en éducation initiative collective et innovatrice des chercheurs du Centre de recherche interuniversitaire sur la formation et la profession enseignante (CRIFPE).