Editorial

« Pour une seule voie... plurielle »

Serge HERREMAN

L’école a connu, par périodes, de grandes illusions. Ainsi, il fut un temps où la psychologie piagétienne devait logiquement révolutionner l’enseignement. Dans les années 1970, la linguistique structurale allait régler tous les problèmes d’inégalité devant la langue... Mais voilà bien longtemps que nul ne croyait plus qu’une seule discipline, fût-elle unanimement reconnue comme provisoirement « scientifique », puisse imposer ses modèles et une seule bonne façon d’enseigner. La réflexion de Boris Cyrulnik semblait s’imposer comme une évidence : « une théorie qui se prétend totalement explicative est une théorie totalitaire. » [1]

Oui mais, sans vouloir parodier Aragon, rien n’est jamais acquis...

Voilà donc que les neurosciences font leur percée...

Suprématies

Selon l’éminent professeur au collège de France Stanislas Dehaene (voir l’article de J-Y Séradin), il existerait une science de la lecture. Les propos de cette personnalité scientifique permettraient d’affirmer que les neurosciences ont prouvé la (seule) pertinence de la méthode syllabique d’enseignement et d’apprentissage de la lecture. Au-delà, ces mêmes neurosciences justifient un « enseignement explicite » où les enfants apprendraient en imitant le modèle du maître, en se branchant sur les haut-parleurs de sa pensée. [2]

On sait à quel point le ministère (le ministre ?) a fait siennes ces assertions : ► à travers la création d’un Conseil scientifique de l’Education nationale en janvier 2018, composé très majoritairement de personnalités proches des « neurosciences » et dont le président est Stanislas Dehaene... ► à travers les injonctions faites aux enseignants de pratiquer une seule méthode d’enseignement de la lecture, ► à travers l’imposition de formations centrées sur ce type d’enseignement. Le tout accompagné de l’activation d’une obligation de réserve. [3]

Toujours plus

Le projet de loi pour une école de la confiance n’étant pas suffisamment explicite, un amendement (Voir ici) du rapporteur Max Brisson (LR, Pyrénées-Atlantiques) — ci-devant vice-président de la commission de la Culture, de l’Éducation et de la Communication du Sénat — précise que « s’il est souhaitable que les Inspé [4], demain, développent des méthodes pédagogiques innovantes, notamment dans le cadre de leurs activités liées à la recherche, il importe qu’ils ne promeuvent et ne diffusent que celles d’entre elles qui auront été éprouvées et auront donc fait la preuve de leur efficacité pédagogique. »

Du totalitarisme

On aimerait ne pas être caricatural. Il semble bien pourtant que la réalité ne puisse se formuler qu’ainsi : la voie à suivre, imposée par le ministère, est celle que dicte la vérité mise à nu par les neurosciences. Une vérité scientifique qui ne se conteste pas. Qui implique une forme d’enseignement et une conception des apprentissages (et des apprenants). L’enseignement à prodiguer fera l’objet d’une formation obligatoire pour les enseignants qui deviendront des exécuteurs. Foin de la liberté (l’anarchie ?) pédagogique ! [5]

Indignez-vous !

« Procéder comme le fait M. Dehaene, par injonctions, est contre productif. On donne une image péremptoire des neurosciences qui pourrait se retourner contre elles ». Ainsi s’exprime, Olivier Houdé dans l’Obs. [6] Ce psychologue engagé dans la recherche en neurosciences, a refusé de siéger au Conseil scientifique de l’Éducation nationale. Il dénonce « une instrumentalisation » des sciences du cerveau par Jean-Michel Blanquer et son conseiller Stanislas Dehaene. « Que nous proposent Stanislas Dehaene et ses équipes à titre de modèle pour les apprentissages ? La folie selon laquelle l’apprentissage serait d’abord et surtout l’affaire d’un simple modelage technique du cerveau, avec des « outils », des « protocoles » ; la frénésie de tests vendus par des « experts. ». Leur visée : « étiqueter », « cataloguer » les enfants », écrit Dominique Bucheton, professeure honoraire des Universités en sciences du langage et de l’éducation, dans Libération. [7] Philippe Meirieu rappelle, quant à lui, les propos du philosophe allemand Markus Gabriel : [8] « Le Moi n’est pas une clé USB » ! On ne le « charge » pas de connaissances, comme un fichier informatique.

Les neurosciences... à leur place

« Faut-il pour autant crier haro sur les neurosciences ? poursuit Philippe Meirieu. Certainement pas. Mais [...] enseigner n’est pas modeler, contrôler, évaluer les cerveaux. C’est un métier au service d’élèves, des personnes singulières, pour leur apprendre à apprendre, à parler, à travailler, à penser et à vivre ensemble. Les évolutions nécessaires de l’école, une des plus importantes institutions de la République, ont besoin de démocratie, d’écoute, de respect, de collaborations de l’ensemble des communautés de recherche s’intéressant aux questions d’éducation, et tous les acteurs : enseignants de terrain, cadres, associations diverses. Ce ne peut être l’affaire d’un groupuscule et de quelques décrets ».

De fait, ce ne sont ni les neurosciences ni les sciences cognitives qui sont en cause. Pas plus que la linguistique structurale ne l’était en son temps. Le vrai problème, c’est bien la volonté de leur imposition comme référence unique pour certains et leur utilisation pour justifier un certain pilotage du système scolaire pour d’autres.

Une proposition

Voilà bien longtemps qu’il semblait acquis que rien ne l’était jamais tout à fait. Voilà bien longtemps qu’on avait intégré, semblait-il, la complexité du vivant... (voir à nouveau l’article de J.-Y. Séradin). Et devant cette complexité, toute réflexion ne pouvait se mener qu’à plusieurs, y compris dans le conflit, depuis différents points de vue. À travers notre engagement pour l’émancipation grâce notamment au pouvoir que confère l’écrit, nous restons résolument attachés à deux principes : ► C’est l’expression des conflits et des contradictions qui rend possible tout progrès humain. ► C’est dans l’affrontement des idées que réside la liberté.

La voie à suivre est plurielle

Une partie de ce numéro des Actes est consacrée à une présentation (ou un rappel pour certaines) d’autres entrées, d’autres voies que celles de « son maître ». Il faudra repréciser, dans les futurs Actes, ce qu’est réellement la voie directe, qui n’a rien à voir avec la caricature qui en est retenue par la pensée dominante. On lira déjà ici le résultat d’une enquête sur les écoles Freinet de Liège. Les A.L. souhaitent proposer, dans les prochains numéros, un réel débat d’idées... très ouvert, sans exclusion, sur les enjeux de la lecture et les actions à entreprendre, avec pour seule condition pour y participer de faire sienne la citation de Boris Cyrulnik :... « Une théorie qui se prétend totalement explicative est une théorie totalitaire. » Pour que vivent les singuliers dans le pluriel.

« Pour une seule voie... plurielle »

[2« Expliciter ? Oui ! Mais quoi, comment et pourquoi ? » A.L. n°137, mars 2017

[3« Au pas camarade ! » A.L. n°145, mars 2019

[4Instituts nationaux supérieurs du professorat et de l’éducation, ex ESPÉ

[5On ose demander qui évaluera ?

[6Neurosciences : « On oublie que les professeurs ont un cerveau ! » L’Obs, 1/2/2019

[7« Les neurosciences ne font pas une politique de l’école », Libération, 22 janvier 2018

[8« L’enfant n’est pas une clé USB » Que peut-on attendre des neurosciences ? www.meirieu.com