A propos de...
« La cause anthropologique »
En 2009, Laurent Prost a introduit dans le n°32 de la revue Le philosophoire, une longue interview de Lucien Sève dont nous extrayons ces quelques lignes.
Laurent Prost : Vous citez cette formule frappante de Marx : « La production capitaliste ne développe la technique et la combinaison du procès de production social qu’en ruinant dans le même temps les sources vives de toute richesse : la terre et le travailleur ».
Mais vous soulignez aussitôt que, parmi les grands enjeux politiques et sociaux de notre temps, seule la cause écologique est parvenue à s’imposer largement et durablement dans l’espace public, tandis que demeure en inquiétante carence théorique et pratique ce que vous proposez d’appeler la « cause anthropologique ».
Lucien Sève : Je suis vivement frappé en effet par ce contraste de lourde conséquence : l’opinion est très sensibilisée au réchauffement du climat, aux pollutions de l’environnement, à l’épuisement de ressources, aux gâchis de la biodiversité, à tous ces dégâts planétaires de moins en moins supportables. Rubrique obligée des discours officiels et des programmes politiques, la cause écologique, responsabilisation et mystification mêlées, hante la conscience civique. Face à tant de bruit - légitime en son principe - sur le grave péril que court la planète -Terre, je trouve assourdissant le silence sur le non moins grave péril qui menace la planète-Homme, je veux dire l’humanité en tant que genre civilisé. Quand le cynisme des possédants dépasse les sommets atteints à la fin de l’Empire romain, alors qu’un milliard d’humains crèvent de faim, que des salariés sont poussés nombreux au suicide par un management d’entreprise froidement « personnicide », que le « tissu social » est attaqué par tous les bouts, que prolifèrent mafias de pouvoir, « gangs des barbares » ou « groupes de haine raciale », que toutes les valeurs sont dévalorisées par l’unique valeur d’un argent perdant toute valeur et que ce qui fait courir le monde n’a notoirement plus de sens, comment ne pas se demander si, à ce train, notre humanitas n’est pas pour le moins aussi directement menacée que les glaces polaires ? Or cette urgente et vitale cause anthropologique ne semble faire encore l’objet d’aucune prise de conscience globale, n’a pas même encore de nom, ne figure au programme d’aucune formation politique...
Tout le monde s’inquiète à la perspective d’une Terre inhabitable, mais comment ne pas voir que du même mouvement, impulsé par les mêmes logiques gestionnaires, la vie humaine même est en voie de devenir invivable ? Alors oui, [...] je ressens l’intense besoin de brandir le drapeau de la « cause anthropologique ». Drapeau minuscule d’une cause géante, j’en suis bien conscient. Parce que la grande différence entre causes écologique et anthropologique, c’est qu’on peut faire sienne la première sans mettre en cause le capitalisme, en incriminant progrès technologique, soif d’abondance, insouciance personnelle - alors qu’au fond c’est la même frénésie de profit privé à court terme qui détruit la planète comme elle détruit l’humanitas. Dans ses versions dépolitisées, la cause est bien vue des médias. Mais avec la cause anthropologique, le diktat du capital est directement en accusation : ici donc, plus de faveur médiatique. Un actionnaire du CAC 40 peut se porter écolo, on ne le voit pas anthropolo [...]
Ce que Marx nous découvre est qu’en produisant ses moyens de vivre, ce que nulle espèce animale ne sait faire, l’humanité objectivise ses capacités pratiques et psychiques, elle crée de façon cumulative un monde humain d’objets, signes, rapports, institutions, représentations, à partir duquel chaque petit d’homme s’hominise : une dialectique s’enclenche qui fait de l’humanitas une réalité foncièrement autre que l’animalitas - découverte majeure à laquelle n’a encore rien compris l’idéologie lourdement dominante de la « nature humaine ». [...] L’essence humaine n’est pas une abstraction inhérente à l’individu pris à part mais trouve son effectivité « dans l’ensemble des rapports sociaux », plus largement la totalité du monde humain. [...]
On a le sentiment que rien n’a changé, depuis Hobbes, quant aux fondements anthropologiques de ces théories politiques : le point de départ est toujours l’individu isolé et abstrait de la société bourgeoise, avec ses systèmes structurés de croyances, de préférences et d’intérêts, et une rationalité réduite à sa dimension calculatoire. Ainsi, la « nature humaine » ne serait pas une conséquence provisoire, une abstraction mais bel et bien une réalité « inhérente à l’individu pris à part »...