Article
« Toni Morrison : “C’est quelqu’un de fâché contre la haine entre les hommes” »
Robert CARON
Le geste et la pensée ?
Liam, jeune chercheur d’un an et quelques semaines, poursuit son travail d’exploration. Il est vrai que depuis peu, il s’est doté d’un nouvel outil, la marche, qui lui permet d’être encore plus productif. Ses investigations portent sur « La relation entre gestes et objets ». Il a depuis longtemps abandonné les objets colorés que lui proposent les adultes puisque ces mêmes adultes ne les utilisent pas. Sa méthodologie est simple mais très efficace : observer minutieusement l’agitation des grands et repérer les outils qu’ils manipulent. Tendu et concentré, il scrute les utilisations, les maniements. Et dès que l’objet est posé, lâché par l’adulte, il se rue dessus pour s’essayer, l’essayer. Tenir le tuyau quand l’adulte arrose et sentir les vibrations de l’eau dans sa main, trimballer des bidons vides à travers le jardin, frotter la brosse de l’aspirateur mais uniquement quand celui-ci fait du bruit, mettre ses deux pieds dans ces grands trucs qu’ils appellent chaussures, coller la télécommande à l’oreille et parler avec de grands gestes... Les objets des adultes sont des mystères qui s’éclaircissent lorsqu’ils les utilisent. Et comme les adultes ne portent pas d’intérêt aux objets de la caisse (cubes, ours en peluche, briques, faux piano qui chante, voiture grotesque...), le chercheur les écarte de ses pistes d’investigation.
Il y a un lien étroit entre ce qui nous entoure et les utilisations que les vivants en font. Et le petit d’homme se trouve en compagnonnage intellectuel avec le philosophe : « l’être dans le monde se manifeste par des gestes... / ... et on peut observer des gestes jamais observés jusqu’ici » (Vilém Flusser, « Les gestes », Al Dante Aka, 2014, p.185).
Ce long détour pour en arriver à un constat : Les gestes, les manipulations, les occupations des adultes fascinent et construisent les enfants chercheurs. En grandissant, les objets « mots », les objets « idées » qui seront mobilises chez les adultes seront aussitôt captures par les enfants. Nul besoin de faire un tri entre ce qui est « abordable », « adapté », pas besoin de « simplifier », « rapetisser », « rétrécir » car « Personne n’envisagerait d’apprendre la menuiserie avec une scie en chocolat. » (Christian Brucl). Donc tout ce qui trouble l’adulte mérite égards et patience de la part de l’enfant. [1]
D’où notre responsabilité sur ce qui fait l’objet de nos troubles.
La stratégie de l’émotion
Ainsi, en cette période de « vacances », les médias nous ont indique ce qui devait nous « troubler ». Force est de constater qui ce qui préside à la sélection de l’information relève de « l’émotion » : un jeune homme tombe d’une falaise et on le cherche plusieurs jours ; un père de famille ne résiste pas à l’envie de sortir en mer par temps de tempête et noie trois enfants ; l’orage grêle et il tombe des balles (ping-pong, golf, tennis...) ; le feu chauffe et brûle... Seule « l’émotion » peut et doit « troubler ». [2]
Toni Morrison ?
Et entre toutes ces pépites inutiles, un entrefilet de quelques secondes : « Tony Morrison est morte » (le 5 août 2019). Pas très « émotion » puisque cette dame avait tout de même 88 ans ! Mais cette « brève » me fait remonter en mémoire le choix que nous (Centre Paris lecture) avions fait de lancer nombre d’enfants sur une approche de cette grande dame. En novembre 2010, Toni Morrison était accueillie, pendant une semaine à Paris. La Mairie de Paris sollicitait, sans trop y croire, le Centre Paris Lecture. Nous avons répondu « Oui ! ». 255 enfants d’âges maternel et élémentaire, en centres de loisirs du 4 au 8 octobre 2010, en B.C.D. (Bibliothèques Centre de Documentation) et E.P.L. (Espaces Premiers Livres) du 25 au 29 octobre 2010 accompagnes de 45 adultes (animatrices(eurs) et équipe du CPL) se sont lancés dans l’exploration « d’objets » produits par (ou grâce à) Toni Morrison. Il s’agissait, tout comme Liam l’aurait fait, de découvrir quels « objets idées » cette dame avait manipulés, d’examiner ce qu’elle en avait fait pour, éventuellement l’imiter, la copier.
Ce n’était pas la première fois que nous tentions ce genre d’aventure. Par le passé, nous avions rencontré Roland Barthes [3], Jean Cocteau, Gilles Deleuze, Charles Darwin, Héraclite et même tout récemment Michel Serres [4].
La méthodologie est toujours la même : proposer une profusion de documents (photographies, images, textes, citations, vidéos, articles de presse, couvertures de livres, sommaires de ces livres, résumés, lecture audio d’extraits, présentations de livres en réseaux...) et inviter les participants à trier, classer, collecter, remarquer, discuter, confronter, s’expliquer, écrire. [5]
Ce long et lent travail a abouti à la production de journaux et à la mise en forme d’une exposition.
Toni Morrison par les enfants
En introduction de cette exposition : « J’ai eu un grand-père qui avait une très grande qualité : il ne s’occupait pas de moi. Dans son atelier-garage-débarras, il bricolait. J’entrais, il faisait comme si je n’y étais pas. Pas d’effusion, pas de grand discours, pas un regard, rien : son établi, sa planche de bois, son rabot, son mégot aux lèvres et rien d’autre. Je me faisais petit dans un petit coin. A sa manière, mon grand-père me parlait. Il me disait : « L’important c’est ce qu’on essaie de faire ». Plus grand j’ai été, etje suis toujours, fasciné par les tout-petits pris dans leurs bricolages, leurs manipulations. J’aime leur tension, leur concentration. Ce « faire » qui leur fait oublier la présence d’autres personnes. Plus rien ne compte que « ce qu’ils essaient de faire ». Le bricolage accapare et le bricolage fascine. Convaincus de cet intérêt des enfants pour le bricolage, nous leur avons proposé de s’approcher des traces, des ouvres, des mots de Toni Morrison. Un bricoleur ne se laisse pas impressionner par la difficulté de ce qu’il entreprend. Les enfants bricoleurs encore moins. Proposez-leur des traces profondes, des ouvres denses, des mots vrais, et vous les verrez se mettre au travail. Toni Morrison propose suffisamment de richesses pour permettre à nos bricoleurs de bricoler leurs propres compréhensions. Toni Morrison, pour eux et en l’espace de deux semaines, devient la copie conforme de mon grand-père accaparé par son établi. Timidement, humblement, ils ont tenté de mettre des mots, des explications sur « ce qu ’a essayé de faire » Toni Morrison. Que l’eut faire mon grand-père de cette planche ? Que veut faire Toni Morrison de ces livres, de ces phrases ? La conclusion, ou plutôt le brouillard et brouillon de conclusion, vous l’avez dans cette exposition. Une chose est sûre : « ce qu’essaie de faire » Toni Morrison intéresse et passionne les enfants. « L’homme de génie est celui qui m’en donne. » disait Paul Valéry, un autre grand « bricoleur ». A lire les enfants, on peut donc remercier Toni Morrison. » (Robert Caron)
Le plus étonnant dans la dynamique de travail des enfants, ce sont ces « arrêts » sur phrases, ces collectes qui cristallisent, au milieu de tout, un débat, une discussion. Et l’on se retrouve devant des connivences avec les pensées de Toni Morrison.
Une première exposition
Et une seconde : « l’officielle »
« Je crois qu’écrire est l’acte politique par excellence. »
(Toni Morrison. Dialogue avec Pierre Bourdieu, « Voir comme on ne voit jamais »)
« C’est quelqu’un de fâché contre la haine entre les hommes. »
« Quelles sont mes obligations ? Ou’est-ce que je fais sur cette terre pendant que d’autres meurent ? Voilà les questions auxquelles un écrivain doit répondre, me semble-t-il »
(Toni Morrison, entretien avec François Busnel, L’Express)
« Toni Morrison a eu le prix Nobel parce qu’elle a mis « je » dans ses livres. « Je » parle de nous. » (Laurie-Anne et Sanaba)
« Je » parle d’elle, elle connaît bien sa vie, elle peut raconter un grand résumé. » (Charlotte)
« Je » parce qu ’elle m/t expliquer comment elle a fait pour arriver où elle en est. » (Daniéla)
« Je me suis sans doute mise à écrire parce que je ne pouvais pas lire les livres que je voulais lire. Alors, je les ai écrits. »
(Toni Morrison. Entretien avec François Busnel. L’Express)
« Peut-être que dans ses livres, elle ose dire des choses qu’on n’aime pas entendre. »
« Elle fait des œuvres fondamentales de lecteurs. »
« Elle œuvre une littérature. » (Arthur)
« La bonne liberté, c’est la liberté que tu ne gâches pas. »
« C’est ce que fait la haine. Elle brûle tout, sauf elle-même. Alors quel que soit votre motif votre visage ressemble à celui de votre ennemi. »
(Toni Morrison. « L’œil le plus bleu »)
« C’est son cœur qui est bleu et elle voit avec son cœur. » (Mathilde)
« Toni Morrison est une femme noire qui écrit des histoires terribles, des histoires de petites filles brutales et rebelles. » (Raoul)
« Et les mouettes crient, et les lapins font des bonds, et les castors rongent les arbres quand ils en ont besoin. Mais Patty, Mickey et Lyza Sue, ces enfants-là ne savent pas faire bon usage de leur liberté. »
(Toni Morrison. « Ma liberté à moi »)
« La liberté, c’est dehors. » (Léo). « C’est quand on n’est pas attaché. » (Lisa). « La liberté, c’est pouvoir ouvrir la porte. » (Eliah). « La liberté, c’est pour prendre l’air. » (Linda). « On ne peut jamais être libre. Petit, il y a les parents, et grand, il y a la police. » (Elcna). « La liberté c’est pour la vie, si on en prend trop au début, après on n’en a plus. » (Yoan).
« Le Noir est un discours. Ce n’est pas une couleur de peau, mais la façon dont les gens parlent les uns des autres. »
(Toni Morrison, Entretien avec Philippe Boulet-Gcrcourt. Le Nouvel Observateur)
« Ils étaient racistes. Ils « esclavaient » les « Blacks » avec la violence. Le racisme, ce n’est pas que la couleur de peau. Le racisme, c’est une culture. » (Ange Ketty)
« Dans « racisme », il y a le mot « race », il y a des gens qui pensent qu’il y a plusieurs races. » (Lison)
« Quand on dit « nègre », cela fait encore plus raciste. » (Zina)
« Si cela se trouve Toni Morrison est contre le racisme car elle l’a vécu et ne veut pas l’oublier. »
Partager les travaux ?
Une fois ces travaux réalisés, le plus dur restait à venir : les donner à lire, les partager lors de cette « grand-messe » du mois de novembre. La foule se pressait, le « plan de table » n’envisageait aucunement qu’il puisse y avoir une place de choix à ces travaux. Nombre de personnalités voulaient être sur la photo aux côtés de Toni Morrison et les enfants, même s’ils se mettaient sur la pointe des pieds auraient bien du mal à obtenir un statut de « partenaire intellectuel ». Nous nous sommes battus et avons obtenu quelques miettes de places pour ces travaux.
La surprise est venue quelques semaines plus tard. Une note de l’Hôtel de Ville :
« Comme convenu, tu trouveras, ci-joint, le courrier de la Toni Morrison Society, demandant s’il était possible de leur faire parvenir des exemplaires des travaux effectués avec le Centre Paris Lecture à l’occasion de la tenue, à Paris, en novembre dernier, du colloque de la TNS. Toni Morrison a manifestement énormément apprécié ce travail, qui était, il est vrai, remarquable. Bravo à toute l’équipe ! »
Merci Toni Morrison !
Toni Morrison est une adulte qui nous a laissé des « objets » : mots, phrases, idées. Ces « objets » intéressent un nombre trop restreint d’adultes et ne sont pratiquement pas mis sous le regard des enfants. Pourtant, on le sait, il y a de la force dans ses pensées. Il y a donc une responsabilité, pour nous adultes à les proposer à « manipulations » (« Action de toucher, tenir, transporter avec les mains » mais aussi « Action de mettre en œuvre, de manœuvrer, d’utiliser. ») aux enfants. « Ce n’est pas communiquer que communiquer seulement ce qui est clair. Ce choix est injurieux. Et c’est par là que ce qui est mis à la portée de l’enfant ne touche jamais l’enfant. J’ai besoin d’un auteur qui croit en moi autant qu’en lui-même. Au moins autant. Dans le trait de génie il y a une grande espérance ; presque tout est laissé au lecteur. » (Alain, « Propos — Communiquer »). A nous de trouver ces espaces, de créer ces libertés où Liam et ses camarades de recherches approchent des objets riches en maniements et usages. « Cette phrase est intéressante... Pourquoi ? Parce que je n’y avais pas pensé. » (Théophil, CE1)
[1] « Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience. » (René Char)
[2] « Les émotions dévorent l’espace social et politique au détriment des autres modes de connaissance du monde, notamment la raison. Certes, comme le disait Hegel, « rien de grand ne se fait sans passion », mais l’empire des affects met la démocratie en péril. Il fait régresser la société sous nos yeux en transformant des humains broyés par les inégalités en bourreaux d’eux-mêmes, les incitant à pleurer plutôt qu’à agir. À la « stratégie du choc » qui, comme l’a montré Naomi Klein, permet au capitalisme d’utiliser les catastrophes pour croître, Anne-Cécile Robert ajoute le contrôle social par l’émotion, dont elle analyse les manifestations les plus délétères : narcissisme compassionnel des réseaux sociaux, discours politiques réduits à des prêches, omniprésence médiatique des faits divers, mise en scène des marches blanches, etc. Une réflexion salutaire sur l’abrutissante extension du domaine de la larme et un plaidoyer civique pour un retour à la raison. » (Anne-Cécile ROBERT, « La stratégie de l’émotion », Lux Editeur, 2018)
[3] Voir « Pourquoi travailler Roland Barthes ? », Actes de Lecture N°81 page 49
[4] Voir une belle rencontre sur Le Parisien : Michel Serres, un philosophe à la maternelle : Le philosophe a fait face ce vendredi à des écoliers d’une maternelle parisienne. Mais comment parler vie, mort... et Père Noël à des gamins de 4 ans qui ne savent pas encore lire ?
[5] Voir « Désordre et profusion pour aborder la littérature », Robert CARON, A.L. n°124, Déc. 2013

