Article
« Des SDF qui s’approprient un circuit-court Pair-aidance et formation »
Dominique VACHELARD
« L’interaction sociale,
c’est l’origine et le moteur
de l’apprentissage. »
« Les apprenants doivent
comprendre la nécessité d’écrire
leur propre vie et de lire
leur propre réalité ».
Le journal en circuit-court, dispositif inventé, expérimenté et diffusé par l’AFL a été employé initialement dans le cadre des classes lecture. En raison de son intérêt pédagogique et politique, son usage a été intégré aussi au fonctionnement régulier de classes élémentaires et maternelles, ainsi qu’à celui de séjours concernant des familles et leurs enfants (CCAS-EDF et vacances-lecture).
Un autre de ses champs d’emploi, plus récent, est celui de la formation pour adultes. Dans ce domaine, il s’avère être un outil particulièrement efficace pour mettre en œuvre une situation d’éducation mutuelle - pédagogiquement, il présente l’énorme avantage d’offrir à ses utilisateurs, tout à la fois, les raisons d’écrire et de lire, comme le moyen et la fin de cet apprentissage complexe !
L’avantage majeur que nous reconnaissons au circuit-court, et la raison essentielle de son utilisation dans une formation pour adultes, c’est le fait qu’il colle idéalement aux raisons historiques qui ont poussé l’humanité à inventer l’écriture : disposer d’un outil de représentation symbolique de la réalité pour analyser cette dernière, mais également, et surtout, pour agir et la transformer [1]. Rappelons-en la définition : « Production régulière d’écrits qu’un groupe de rie élabore pour lui-même comme instrument de compréhension et d’analyse de ce qu’il vit. Sa diffusion, strictement limitée au groupe, est systématiquement suivie d’un temps de réflexion commune. » [2]
Et voilà qu’en mars 2019, Christian C, syndicaliste et élu local à Brioude sur une liste Front de Gauche, militant et administrateur au sein de l’association ALIS [3], nous contacte pour reprendre avec lui un projet qui avait déjà existé, mais abandonné depuis plusieurs années : un atelier de production d’un journal en circuit-court, par et pour les usagers de Trait-d’Union [4]. C’est le Conseil de la Vie Sociale du Centre d’Hébergement, instance démocratique ayant vocation à prendre des décisions notamment sur les activités culturelles proposées aux publics accueillis, qui a souhaité que soit reconduite cette activité qui avait été jugée très positive, à l’époque, par les usagers de la structure eux-mêmes. Précisons que nous avions été alors conduit à en interrompre la fabrication par manque de disponibilité : nous étions seul, à ce moment-là, à assurer l’intégralité de son fonctionnement (choix concerté des thématiques, assistance à la rédaction, récupération des articles, correction, mise en pages, animation des débats autour de l’écrit).
Le nouveau projet, prévoyant un partage des contraintes liées au fonctionnement, laisse alors augurer d’une viabilité plus prometteuse que celle de l’expérience précédente. D’autant plus que la philosophie qui sous-tend maintenant le projet, celle portée par le CVS, se trouve en parfait accord avec les idées de l’AFL. Elle se réfère en effet explicitement à l’idée de « pair-aidance », concept totalement présent dans la pédagogie sociale de Paolo Freire, une de nos principales références. « L’approche par les pairs s’inscrit dans une dynamique d’intervention fondée sur la ressemblance entre l’individu portant le rôle d’intervention et celui portant le rôle de bénéficiaire. » [5] Cette pédagogie sociale se définit aussi par la production d’outils adaptés à ses activités (pratiques de conseils ou d’assemblées, journal, correspondance, organisation du travail communautaire, etc.).
NATURE DES PUBLICS
Il est important de souligner que les personnes qui fréquentent cette structure d’accueil sont soit des SDF, soit des publics (féminins en général) victimes de violence. C’est dire combien certaines d’entre elles ont pu accumuler, tout au long de leur parcours, diverses exclusions, à commencer par celle de l’école, et, partant, celle des outils qui permettent à la fois la réflexion, l’analyse de leur propre condition ainsi que les moyens de la faire évoluer. Cependant, ce type de préjugés ne rend pas vraiment compte de la réalité qui est bien plus complexe : grande a été notre surprise, en effet, de découvrir de nombreux textes correspondant à des réflexions parfaitement structurées, des analyses scrupuleusement conduites et tellement bien référencées qu’elles émanaient à l’évidence d’individus ayant suivi un solide cursus de formation. Il est, en effet, nécessaire de prendre en compte le nombre important de personnes, parmi les SDF, ayant consciemment décidé de se mettre en marge d’une société dont ils ne partagent plus le mode de fonctionnement. Ils ne sont pas nécessairement victimes de tel ou tel type d’exclusion mais manifestent plutôt un désir de se mettre à distance des contraintes salariales, économiques, ce qui traduit leur renoncement idéologique, politique à intégrer les valeurs d’un système qu’ils rejettent, et à l’emprise duquel ils cherchent à se soustraire, ou du moins avec lequel ils refusent toute collaboration.
« Émancipation à tous ¡es niveaux
Agir en humain libre, non imposé, c’est le fruit de notre propre pensée en relation directe avec la pensée d’autrui. C’est admettre aussi que la matraque physique et psychologique doit laisser place à une ouverture d’esprit capable de rayonner sans tomber dans les pièges tendus par l ’autoritarisme qui assujettit les cerveaux en les conduisant à un point donné et à heure fixe, de préférence.
Certains voient dans les pyramides égyptiennes une prouesse architecturale mais ne serait-ce pas oublier que celles-ci furent bâties par des esclaves roués de coup de fouets ?
Le mot travail est issu du latin tripalium, un engin formé de trois pieux servant à punir les esclaves.
De nos jours, on parle d’un possible épanouissement par le travail, en opposition à une forme d’aliénation dans laquelle on cesse de s’appartenir.
Je me pencherai sur ce thème dans un prochain article qui s’annonce d’ores et déjà crousti-passionnant. » (Thierry)
« Littérature et réalité
Stendhal a écrit : « Un roman est un miroir qui se promène sur une grande route, tantôt il reflète à vos yeux l’azur des cieux, tantôt la fange des bourbiers de la route. »
A l’instar du roman, le récit en général ne serait-il qu ’un miroir ? Le récit sert-il uniquement à exprimer ¡a réalité à donner une image exacte de la société dans laquelle nous vivons ?
Pour répondre, remarquons d’emblée qu ’il existe plusieurs genres de récits : roman, nouvelle, conte... Le rapport à la réalité est-il différent selon le genre de récit envisagé ?
Les différents genres de récit peuvent, soit tenter de l’exprimer comme des miroirs fidèles, soit se détourner radicalement de la réalité, la reflétant et ¡a déformant à la fois, mêlant le réel et l’irréel. » (Marie-Claire)
Il reste aussi au sein du groupe, le système scolaire ayant parfaitement accompli son œuvre, une masse importante de personnes en disgrâce avec l’écriture, à l’image de la majorité de la population de notre pays. Mais il est important de relever que jamais aucun n’est resté dans l’impossibilité de communiquer son message aux autres pour des raisons de non maîtrise de la langue écrite (même des réfugiés immigrés en situation illégale et ne parlant pas le français ont pu communiquer à propos de leur situation). Des tutorats, des aides se mettent « naturellement » en place pour compenser les carences et nous avons même pu constater que certains font preuve d’une intelligence remarquable, en développant, par exemple, d’originales et inédites stratégies de communication par l’écrit. Ainsi, un certain JP a-t-il mis au point une « écriture » dont le fonctionnement emprunte à la fois à la poésie et à la peinture : il s’agit en effet de quelqu’un qui aime la musicalité du langage et qui s’attache à « faire sonner » ce qu’il écrit, tout en utilisant sciemment un répertoire lexical particulièrement hostile aux institutions. Il utilise alors des vocables ou des expressions qu’il dispose dans ses textes un peu comme s’il les déposait par « touches » du bout d’un pinceau. Nous utilisons souvent, lors des débats, quelques extraits de ses textes dont nous faisons une lecture à voix haute, pour le simple plaisir des oreilles...
« Regard au temps, parallèle de la vie...
Parler du temps pour moi, présentement, n’est que sacrifice pour celui qui vit d’altruisme ou, qu’une idée rapportée d’un moment présent, à vivre l’instant donné dans l’espace vie... Aussi, le temps me semble une entité en équilibre et à cheval sur le tic-tac vital du besoin d’exister dans cette société chronométrée par l’argent et le simple plaisir d’en vivre... Dorénavant, le temps se véhicule en facteur irrévocable de ses heures qui tournent, à ne s’accorder en mesure qu’avec la lune...[...] » (JP)
Mais nous devons mentionner aussi que, parmi tous les textes produits de la sorte, nous en sélectionnons certains que nous réécrivons totalement ou presque, avec l’accord de l’auteur, pour les charger d’un sens, généralement polémique, et les rendre plus facilement accessibles aux lecteurs.
« Le temps de se voir
Le temps pour moi d’exister, celui que je passe à écrire et lire ce journal, me permet d’exprimer un doute en notre pouvoir de maîtriser le temps. L’impossibilité de contrôler l’instant présent donnerait à ce temps un caractère d’absence. Il n’y aurait plus de temps ! Et j’ai bien peur que ce soit pire qu’aujourd’hui... Et si en plus vous me demandiez de vous écrire pour le décrire, alors lui-même (le temps) ne saurait me suffire, et il me faudrait taire la vérité... [...] » (JP)
Quoiqu’il en soit, l’origine sociologique marginale de ces personnes et leur parcours expliquent l’importance, et même le besoin, qu’ils ont, de partager leurs expériences, leurs haines et leurs espoirs, avec un corps social qui reconnaisse la légitimité de leur statut de penseur. Statut qui leur est automatiquement attribué du fait même de la situation d’écriture et de publication des textes telle qu’elle leur est proposée. Il s’agit tout simplement, en effet, de fabriquer un journal capable de concurrencer, sur le fond et la forme, la qualité des autres publications qui circulent dans et autour de la structure d’accueil. Cette exigence de qualité représente aussi, symboliquement, la mission fixée à cette activité : que les participants soient prétentieux ! Comme leurs articles, qu’ils se tiennent droits et qu’ils prennent leur place dans le monde [6] ! Et c’est avec une certaine et légitime fierté qu’ils accueillent la parution de chaque numéro et qu’ils en assurent eux-mêmes la diffusion auprès des publics du CHUS et même à l’extérieur, convaincus qu’il est nécessaire de communiquer à propos de leur situation particulière, en direction d’une population locale qui dispose à leur égard de nombreux préjugés qu’il est nécessaire de combattre.
C’est en raison de cet impératif de forme et du caractère un peu technique de l’utilisation du circuit-court que Christian a fait appel à l’AFL, et ce sont ces raisons que nous allons nous employer à exposer partiellement dans les lignes qui suivent. Pour les lecteurs de cette revue, la question à laquelle nous souhaiterions répondre, au moins partiellement, est la suivante : quels fondements théoriques et pratiques assurent aux dispositifs pédagogiques élaborés et expérimentés par l’AFL une aussi constante efficacité ?
ÉLOGE DE LA COMPLEXITÉ
Il s’agit là d’un premier postulat, sorti de l’expérience que nous avons des théories éducatives élaborées depuis quelques dizaines d’années par l’AFL, que ce soit dans, ou hors, l’école. Pour avoir vécu pendant de nombreuses années tout près d’un centre de formation pour adultes, nous avons été amené à constater que, généralement, pour les publics reconnus comme étant en échec, la stratégie des organismes de formation, comme la volonté de leurs financeurs, repose sur la même logique que celle qui imprègne totalement notre système éducatif. Tout est pensé à travers le paradigme de la simplicité : découper les situations complexes jusqu’à les réduire à une collection d’éléments simples qui seront, pense-t-on, plus faciles à comprendre, et donc à enseigner, surtout en direction de publics désignés comme étant en difficulté.
Or, les théories systémiques [7], notamment, démentent la pertinence d’une telle croyance : le passage du niveau de la complexité à celui de la simplicité prive du même coup la situation envisagée d’un élément fondamental : son sens ! Ainsi en est-il, par exemple, lorsqu’au lieu d’enseigner la lecture comme une activité de compréhension prenant pour objet et moyen la complexité d’un texte, on décide d’enseigner tout autre chose : la relation hasardeuse qu’entretiennent les sons de la langue et les formes qu’elle revêt. Il s’agit dans ce cas, bien entendu, de la méthode syllabique enseignée depuis la mise en place de l’école obligatoire dans notre pays. Chacun conviendra aisément, nous l’espérons, qu’on parvient plus sûrement à extraire une signification depuis un texte qui raconte une histoire, plutôt que de la liste égrenée d’une succession de lettres ou de syllabes !
Il n’empêche que malgré son absence totale de fondement scientifique, le postulat de l’école et de la formation repose sur cette quête incessante de simplicité ainsi que sur son inévitable corollaire : la propension à vouloir enseigner ce qu’on appelle « des bases » (ou encore « un socle commun de connaissances »), sur lesquelles on postule que viendront s’agripper d’autres savoirs un peu plus élaborés que les précédents. Ainsi toute formation d’adultes, repérés comme étant en situation d’échec, commence-t-elle par l’incontournable « remise à niveau » : il convient en effet dans un premier temps (le seul généralement !) d’apprendre, ou réapprendre, les mécanismes complexes qui règlent le fonctionnement de la langue écrite. On se livre alors, comme à l’école, à un ensemble d’exercices qui consistent à faire semblant d’utiliser la langue, pour s’en approprier, soi-disant, le mécanisme (!). Mais, malgré la référence au « niveau », la métaphore du maçon qui construit un mur en prenant appui sur des bases solides, ne présente pas plus d’intérêt ni de garantie, quant à son efficacité présumée, que celle de la simplicité !
On a en effet découvert depuis longtemps l’intérêt pédagogique qui consiste à viser l’expertise en éprouvant directement la complexité du comportement, ou des faits, dont on ambitionne l’apprentissage. Ainsi, pour enseigner la lecture, on n’a encore rien fait de mieux que d’utiliser les écrits, la littérature notamment, et de confronter des groupes d’apprenants à son utilisation, c’est-à-dire à une construction, collective et individuelle, du sens des textes rencontrés. La connaissance des processus intellectuels, par la psycholinguistique notamment, ainsi que les outils et les démarches éprouvés par l’AFL au cours des dernières décennies constituent un ensemble de ressources dont il est désormais impossible d’ignorer l’efficacité, malgré tous les processus d’imposition d’un autre modèle, activement déployés par les pouvoirs en place.
Ainsi, pour revenir au cas qui nous préoccupe, celui de ces publics désireux d’écrire un journal, notre intention partagée, pour l’animation de cette activité, a été de considérer évidemment ces personnes comme en mesure de produire un écrit publiable, et ceci sans s’embarrasser de quelque compétence préalable que ce soit. Le principe étant qu’un journal doit paraître à telle date, que le choix du sujet est laissé à l’initiative du groupe, et que tout le monde est concerné par cette production : usagers du service, mais aussi animateurs et éventuels sympathisants.
Le cursus de fabrication commence alors par le choix du sujet : à la fin du débat qui suit la parution d’un numéro du journal, chacun peut proposer un thème d’écriture pour la prochaine publication. Un échange s’engage ensuite jusqu’à s’accorder sur le futur contenu. La semaine suivante, Christian est présent à la médiathèque municipale afin d’aider ceux qui désirent rechercher de l’information à le faire, en utilisant le fonds documentaire ou Internet. Chacun dispose ensuite d’une semaine pour écrire son article, dont la longueur est théoriquement limitée à 200 mots, et le mercredi suivant Christian récolte les articles produits et nous les envoie par courrier électronique afin que ceux-ci soient éventuellement « réécrits » et mis en pages. Puis, le journal terminé lui est renvoyé par voie électronique et il se charge alors du tirage et de l’acheminement des exemplaires au CHUS pour lecture et commentaire par le groupe.
En ce qui concerne la réécriture des textes, rien n’est définitivement arrêté, donc tout est négociable. En tout cas, pour l’instant, nous avons convenu unanimement que les textes doivent être lisibles pour être publiés, et ceci par respect pour le lecteur, en raison des contraintes même qui pèsent sur l’acte de lire : qualité de la présentation, respect de l’orthographe et de la syntaxe, cohérence des contenus... De plus, il est utile de préciser que toute discussion concernant des « écarts » qui peuvent exister entre ce qui avait été imaginé par un écriteur et ce qui est présent dans son texte publié, est source féconde d’échange, et de compréhension de ce qu’est la communication par l’écriture et de ses spécificités.
ÉDUCATION MUTUELLE
Ainsi que le lecteur a pu le constater, c’est le groupe qui prend en quelque sorte en mains son destin, sa réflexion, sa propre formation, tout en s’appuyant sur le circuit-court. Cette ressource pédagogique particulière permet de contourner un principe fondamental de notre système d’enseignement : sa tendance à fonctionner selon un processus de type bancaire. Le savoir est généralement considéré comme une marchandise inerte que ses détenteurs déposent unilatéralement dans des récipients passifs. Il suffit de voir fonctionner le système d’éducation majoritairement utilisé dans le monde pour constater cette invariance. Partout les connaissances et comportements sont découpés, simplifiés, programmés pour être facilement transmis par des répétiteurs à des masses d’enfants ou d’adultes inactifs et complètement déresponsabilisés. La seule sanction - ou vérification - les concernant consistera en un simulacre d’évaluation tendant à montrer la permanence partielle des informations stockées - mais surtout pas à tester leur éventuelle efficience !
À l’opposé de cette vision, et en nous inspirant de Paolo Freire [8], nous pensons pouvoir affirmer que la pratique sociale est un élément crucial dans le processus de genèse du savoir. C’est dans le rapport de dialogue avec le monde que se forgent les nouvelles façons d’agir et d’interagir de la communauté humaine avec le milieu de vie, par la médiation de ses différentes formes d’organisation. « Personne n ’est l’éducateur de quiconque, personne ne s’éduque lui-même, seuls les hommes s’éduquent ensemble, par l’intermédiaire du monde » [9]. Ce n’est tout de même pas un hasard si, chez Célestin Freinet aussi, la coopération est un pilier majeur de la pédagogie qui s’incarne dans l’offre faite aux élèves d’apprendre en interagissant avec leurs pairs, d’un côté en tant que récepteur des informations, et surtout d’un autre, en adoptant la posture enseignante. Le circuit-court inclut de manière fonctionnelle ces deux dimensions en intégrant chaque participant dans un réseau d’écrits : chacun étant, à la fois, producteur et destinataire de textes. Et cette appartenance est si rare, dans notre espace social, qu’à elle seule, elle est en mesure de rendre compte du degré de lecturisation [10] d’un individu, de façon bien plus efficace que toutes les évaluations qui foisonnent et polluent le monde éducatif et celui de la formation.
Les études de Vygotsky [11] mettent également en évidence l’importance de considérer la construction de connaissances comme résultant des interrelations entre les personnes et les processus sociaux dans lesquels elles agissent, et par conséquent, d’aborder l’éducation en considérant son lien indissociable avec les réalités sociales, culturelles, historiques. Tous les processus psychologiques supérieurs (communication, langage, raisonnement, etc.), en effet, s’acquièrent d’abord dans un contexte social, pour ensuite être intériorisés au niveau individuel. En ce sens, il n’y a pas meilleur apprentissage que celui que confèrent l’expérience elle-même ainsi que le jugement critique porte sur cette dernière. À ce sujet, il importe de prendre en compte le risque pris par chaque auteur qui expose, souvent pour la première fois de sa vie, par réécriture et son caractère permanent, son intimité à l’ensemble d’un groupe. De là, l’importance du débat qui suit la parution du journal pour échanger des points du vue, prendre conscience des différences entre les individus, leurs parcours, leurs opinions, etc.
Les participants à l’atelier de production du circuit-court s’engagent avec les autres -que leur condition soit similaire ou différente- dans un processus de questionnement de la réalité, leur réalité, celle à laquelle ils sont quotidiennement confrontes. Et c’est celle-ci qui sert de fondement à la fois aux écrits qui sont publics, tout comme aux apprentissages qui émaillent inévitablement le faisceau d’expériences dans lesquelles les individus se trouvent fonctionnellement engagés.
Il nous parait intéressant de relever les différents aspects de la réalité que le groupe a successivement décidé d’explorer ainsi, au cours de ces dernières semaines, et de proposer une modeste analyse du lexique des premiers numéros, révélateurs de l’implication de chacun dans son rôle de penseur. Les thèmes retenus ont été successivement : la tolérance, l’écriture, la censure, la réalité, le temps. Le comptage des occurrences révèle les préoccupations dominantes : on (60 occurrences), être (30) y peut (20), bien (17), autres (16), écrire-écriture (16), accepter et vivre (12), ensemble et tolérance (11), homme (11 ), pouvoir (10), tolérer (10), conscience, morale et intolérance (7), réfléchir et limites (6)...
Cette liste, bien qu’incomplète, nous donne cependant des indications précieuses sur le contexte d’écriture : ainsi que nous avons pu le constater chaque fois, l’implication déterminée de plusieurs personnes dans un tel processus de production collective engendre un phénomène d’émergence. En effet, au-delà des simples apprentissages construits au niveau individuel, on constate aussi que le lien social se renforce entre les participants, et l’on voit apparaître des situations d’entraide, de soutien, d’acceptation des idées différentes, etc., peu présentes spontanément avant la parution des premiers exemplaires du circuit-court. On assiste alors à la prise de conscience qu’un groupe est en train de se former et d’exister, et que ce phénomène dépasse la seule somme des individus engages dans cette action. Car ce n’est tout de même pas un hasard si le mot « on » est utilise 60 fois, ni si les mots « être », « bien », « autres », « accepter » et « vivre », « ensemble » et « tolérance » sont cités aussi souvent. Aucun individu n’est particulièrement responsable de cet état de fait, mais c’est bien la dimension sociale et collective de la confrontation au réel complexe qui donne tout son sens à l’activité et aux apprentissages ! Alors, oui, Monsieur Paolo Freire : « Les hommes s’éduquent [mutuellement et réellement| par l’intermédiaire du monde. »
UNE ÉDUCATION POPULAIRE ?
L’enthousiasme que nous portons, l’un comme l’autre, à l’animation de cette activité est la conséquence logique de la qualité de l’engagement des différents auteurs d’articles et des participants aux débats. Nous avons ci-dessus mentionne quelques points de satisfaction qui nous poussent à continuer l’expérience, même si nous nous posons aussi la question de la pertinence d’une telle poursuite.
Nous gardons, en effet, dans un coin de notre esprit la mise en garde avancée par Jacques Ellul, notamment, concernant les missions de l’éducation nouvelle que nous pouvons élargir au domaine de la formation.
« Qu’elle [l’éducation nouvelle] conduise à créer des hommes plus équilibres et plus heureux, je n’en doute pas. Mais c’est précisément là son danger. Elle crée des hommes heureux dans un milieu qui devrait normalement les rendre malheureux. » [12]
Nous avons déjà évoqué, en amorce de cette réflexion, le positionnement de certains participants désireux de s’exclure eux-mêmes d’un monde qu’ils savent aliénant. Ceux-ci, lorsqu’ils sont conscients de leur démarche, sont généralement satisfaits d’un choix qu’ils assument assez bien et qui ne les rend pas particulièrement malheureux.
Mais pour tous, nous constatons un réel mieux-être individuel ainsi qu’une évolution bénéfique du collectif, et croyons pouvoir imputer pour partie cette sensation à la conscience d’une nouvelle capacité. Il s’agit de celle d’utiliser l’écrit comme outil de pensée, susceptible de porter un regard critique sur sa propre condition ainsi que sur celle d’un collectif auquel on appartient. Nul ne pourrait nier, en effet, la qualité des apprentissages individuels qui accompagnent le projet collectif dans le domaine notamment, mais pas seulement, de la maîtrise de la lecture et de l’écriture expertes. En effet, la lecture des articles du journal ne saurait s’arrêter évidemment à celle de ce qui est strictement écrit, mais elle s’attaque inévitablement à tout ce qui est suggéré sans être montré et qui constitue la lecture savante. Il importe de prendre en compte le fait que ces apprentissages tendent à apporter à la fois une meilleure image d’eux-mêmes à ces personnes et à leur (redonner une confiance que la plupart d’entre eux n’a jamais éprouvée auparavant...
Faut-il alors abandonner et renoncer à toute utopie ? Ou bien peut-on espérer l’émergence d’une éducation qu’on pourrait véritablement qualifier de populaire, en ce sens qu’elle serait en mesure de générer, en dehors du système d’enseignement traditionnel, l’émancipation individuelle, la promotion collective, et la transformation de la société ?
[1] La raison graphique, Jack GOODY, Éditions de Minuit, 1970
[2] « Le circuit-court : sa spécificité et ses usages », Nathalie BOIS, A.L., n°62, juin 1998
[3] Association pour le Logement et l’Insertion Sociale, Rue Émile Barbet, 43100 Brioude
[4] Centre d’Hébergement d’Urgence et de Stabilisation, même adresse
[5] Document de travail, juillet 2016, Direction Interministérielle à l’Hébergement et à l’accès au logement
[6] La devise même de l’association ALIS est « Remettre l’homme debout »
[7] Théorie générale des systèmes, L. VAN BERTALANFFY, Dunod, 1973 / Une logique de la communication, Paul WATZLAWICK, Seuil, Essais, 1967
[8] Pédagogie des opprimés, Paolo FREIRE, La Découverte, 1982
[9] Ibid.
[10] Nous utilisons le terme « lecturisation » pour le différencier de celui d’« alphabétisation », cette dernière consistant en l’accumulation de savoirs de base concernant les rapports entre l’oral et l’écrit, mais sans préoccupation particulière concernant le niveau d’expertise dans la maîtrise de la lecture et de l’écriture
[11] Pensée et langage, L. S. VYGOTSKY, La Dispute, 1998