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« Beauté où es-tu ? »

Yvanne CHENOUF et Virginie DARMON

« La beauté c’est un instant, une séparation du réel qui rend le réel plus intense. C’est un dard qui te réveille et te rappelle à toi-même. »

Romeo Castelluci

Le Printemps des poètes a choisi le thème de la beauté pour fêter ses 20 ans. Enki Bilal en a signé l’affiche aussi attirante qu’inquiétante. Avec Virginie Darmon, enseignante à Saint-Ouen, nous nous sommes demandé comment se manifestait le sentiment de beauté chez des enfants vivant dans des quartiers bétonnés, surpeuplés, assourdissants. Étaient-ils obligés de s’en remettre aux critères établis par d’autres sans expérience concrète ? La beauté, malgré tout, comme une échappatoire au malheur ? La pauvreté comme un terreau où faire pousser des utopies ? Parce qu’elle explore les manières de voir et bouscule les systèmes de représentations, quels espoirs et quelles actions la poésie pouvait-elle faire naître depuis les lieux-même de l’exclusion tant matérielle que langagière ? Chercher la beauté avec ses propres mots dans un monde en chaos c’est apprendre à voir et à vouloir.

J’ai vu une enfance violentée rêver devant
un amandier en fleurs.
J’ai vu un homme emprisonné retrouver souffle
à la lecture d’un poème.
J’ai vu le ciel déverser des tonnes d’azur sur nos morts.
J’ai vu la neige brûler moins que les larmes.
J’ai vu le soleil consoler un coquelicot, et réciproquement.
J’ai vu un arc-en-ciel en cavale sous l’orage.
J’ai vu un ange noir chanter sous les étoiles.
Et je n’ai trouvé qu’un mot pour dire cela qui transcende le
chaos, l’éphémère et la joie mêlés de nos vies :
LA BEAUTÉ.

Sophie Nauleau, directrice du Printemps des poètes (www.printempsdespoètes.com)

Que le ciel est bleau !

A Saint-Ouen, près du marché aux Puces dont ils ignorent le rayonnement international, des élèves de CE1 ont chiné les signes d’une beauté ordinaire. Avec précision et créativité, ils ont agencé leurs mots, apprivoisé leurs rythmes, cherché les fleurs bleues qui, pour Raymond Queneau, grandissent sous tous les deux, même les plus gris : « Une couche de vase couvrait encore la terre, mais, ici et là, s’épanouissaient déjà de petites fleurs bleues. »

D’abord, chacun s’est fabriqué un petit carnet, un support pour accueillir les idées une à une, une idée par page et de la place libre pour reprendre ses notes, réécrire, retravailler les premiers jets, sur tout le temps qu’a duré le travail, environ trois semaines : à l’origine de poésie il y a le mot « faire », créer. L’idée était de conserver les essais, les révisions, les strates de l’écriture, le travail en train de se faire. Un carnet [1] donc, un aide-mémoire et une réserve d’inspiration où chacun était invité à mettre son prénom. Des enfants ont ajouté leur patronyme et des dessins, premières manifestations d’un sentiment esthétique (cœurs, sapins, maisons, châteaux, sirène, oiseau, couleurs). D’autres, inquiets, ont tenté de copier. Bonne occasion pour valoriser l’imitation, pratique courante chez les poètes si on en juge à ces deux vers : le premier de « Souvenirs de la nuit du 4 » dans Les Châtiments de Victor Hugo (« L’enfant avait reçu deux balles dans la tête ») et le dernier d’Arthur Rimbaud dans « Le dormeur du val » (« Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine, / Tranquille. Il a deux trous au côté droit. »).

Lieux d’enfance, lieux de référence

La première consigne a été lue, expliquée, commentée : 1. Pense à un endroit quotidien que tu trouves beau, dont tu aimes te souvenir. Un paysage, un bout de route, le pied d’un escalier, un arbre, une couleur que tu aimes regarder en sortant de chez toi, en allant à l’école ou faire des courses ou encore rejoindre tes copains... Écris son nom : celui que tout le monde lui donne, celui que toi tu lui donnes ou d’autres noms auxquels tu penses pour la première fois.

Qu’y a-t-il dans ce lieu (constructions, plantes, cailloux, animaux, personnes, objets...) ? Fais une liste. Relis-la. Refais-la (tu peux l’allonger, la raccourcir, changer des mots, les réordonner). Recommence autant que tu veux. Quand tu penses que ta liste est finie, relis-la à haute voix et soigne les derniers détails.

Les paysages d’enfance déposent clandestinement des traces indélébiles que le souvenir retravaille tout au long de la vie ; nous pensions intéresser les enfants à ce lieu référentiel comme à un élément de leur base biographique. [2]

Les beaux lieux

Lieux de vacances ou de loisirs avec les parents (base de plein air, parc Disney, jardin...) ou chez les grands-parents (au Costa-Rica, à Vilamoura au Portugal...), les beaux endroits sont d’abord des destinations naturelles loin de l’espace urbain quotidien : la mer, la montagne, la plage. Pour ces enfants, la beauté est ailleurs, elle habite des horizons lointains, créateurs de sensations physiques (toboggan, manège, bombes dans la piscine...) et d’impressions lumineuses (algues roses, roses de l’eau, bonbons multicolorés). Quand nous avons demandé aux enfants de se recentrer sur un lieu quotidien (le pas de la porte, le trajet de l’école, les lieux publics), il y a eu comme une petite déception, la crainte que ce ne soit pas « joli ». Mais des lieux ont fini par émerger, intimes, beaux parce que sources de sécurité et de sensualité (l’école et sa cour, le canapé à côté du chien, le lit tout près du chat) et puis d’autres lieux paradoxaux tant ils étaient pour nous, adultes, inattendus : la librairie, la déchetterie.

Les premiers écrits, même squelettiques, ont été lus, discutés collectivement, repris individuellement sur le fond et sur la forme tant était forte l’angoisse de la faute d’orthographe. Une fois convaincus, par Gianni Rodari entre autres, que « n’importe quelle faute d’orthographe contient une histoire en puissance », les enfants se sont détendus considérant même certaines de leurs graphies comme plus « puissantes » que les formes « normales ». Ainsi, quand Aliah, pour mieux rendre son image, change l’expression « les algues roses sur le rocher » par « les algues roses acoté des rochers », il y a du « mieux » dans ce « acoté », de l’indissociable et du consubstantiel grâce à l’absence d’espace entre la préposition et le nom. Ce n’est pas orthographiquement juste mais si visuel (les algues semblent avoir accosté sur les rochers, y être agrippées) : on décide, provisoirement, de mettre des guillemets [3] pour signaler l’erreur tout en protégeant le lien entre le minéral et le végétal, l’osmose des éléments naturels citée par Bachelard : « Dans les Alpes, ce qui m’émeut surtout, c’est la communication entre les rocs et les nuages. Je ne puis jamais, sans une crainte respectueuse, voir apparaître la blanche traîne d’un nuage sortant du flanc de la montagne : n’est-ce pas chaque fois assister à la naissance d’un être ? » [4] Hugo, Rimbaud, Rodari, Bachelard ont ouvert, en classe, une bibliothèque commune et, peut-être, dans chaque esprit, une bibliothèque intérieure.

À la deuxième séance, les enfants ont relu leur texte et vérifié le rapport à la consigne : évoquer un lieu quotidien, intime et en faire ressentir la beauté. Beaucoup ont réalisé qu’ils s’étaient trompé d’échelle, qu’ils avaient vu trop large, qu’il leur fallait aller au plus près de ce qui faisait battre leur cœur (quoi précisément dans le parc Disney, en vacances ou à l’école ?). Nous avons lu des livres jouant avec les distances (La Nature du plus près au plus loin, Zoom..) et observé les effets du point de vue chez les peintres et les photographes ; les enfants sont alors passés par le dessin pour réduire leur espace de représentation et Jacques Charpentreau a été d’une grande aide :

Dans notre ville, il y a
Des tours, des maisons par milliers,
Du béton, des blocs, des quartiers,
Ht puis mon cœur, mon cœur qui bat
Tout bas.

Dans mon quartier, il y a
Des boulevards, des avenues,
Des places, des ronds-points, des rues,
lit puis mon cœur, mon cœur qui bat
Tout bas.

Dans notre rue, il y a
Des autos, des gens qui s’affolent,
Un grand magasin, une école.
Et puis mon cœur, mon cœur qui bat
Tout bas.

Dans cette école, il y a
Des oiseaux chantant tout le jour
Dans les marronniers de la cour.
Mon cœur, mon cœur, mon cœur qui bat
Est là.

Surprise de l’enfant qui avait choisi la cour de l’école comme beau lieu : « C’est ça que je veux dire, c’est comme ça que je voudrais faire. ». Alors on s’y est mis, on a réécrit, partant de l’angle de vue maximum pour chercher, au microscope des mots, l’endroit brûlant : « C’est Disney » est devenu « le manège chez Disney », « la cour de l’école » est devenu « sous l’arbre dans la cour de l’école » et « Les vacances » est devenu « le jardin avec mon père ». Le beau passe par le corps : corps transporté par le manège (vitesse, lumières), corps décompressé dans la cour de récréation (recoins, circuits), corps ritualisé au jardin dans le temps désœuvré des vacances (eau, terre) : « Je dois arroser les fleurs avec mon papa. / Je dois mettre les graines. / Je dois cueillir les légumes. » (Lauriane)

Dans les espaces urbains non pensés pour les enfants (leur besoin de bouger, d’explorer, de faire), des sentiments esthétiques peuvent-ils naître et devenir pérennes ? Dans Plus tard, Gaétan Doremus évoque ces perceptions inconsciemment engrangées par le corps pour se transformer en souvenirs d’enfance, en vague nostalgie : « Plus tard, c’est des pots d’échappement et des oiseaux ; des voitures, des bateaux, des montgolfières ; des trains en partance et des feuilles d’automne ; des piétons empressés et des petits cafés, un bandit poursuivi, des canards et un étonnant facteur, c’est Tati, Klee et Prévert qui discutent. En allant à l’école, un gosse rêvasse à tout va ; plus tard, en sortant de l’école, on court après ses rêves de gosse. » [5]

On pense aussi à Brooklyn Baby où, parmi le joyeux tintamarre de la ville, sur le chemin qui le mène de la maison à la crèche, un bébé entend tout, dénombre tout mais ne retient, in fine, que le chant d’un oiseau. Il était temps d’ouvrir d’autres carnets et de s’attarder, par l’écriture ou le dessin, sur ces moments de grâce contenus dans le simple fait d’exister comme l’a fait, à la fin de sa vie, Françoise Héritier dans Le Sel de la vie (Odile Jacob, 2012). Il était l’heure de garantir l’incorporation d’émotions passagères en les prenant à nos mots et dans leur tempo.

Tandis que les textes se réécrivaient, ils se resserraient et perdaient, sous la correction, rythme et densité. Par souci (légitime) de lisibilité, Nour a transformé sa première expression (« Se cejèmesémonchincejème » [6]) par « J’aime mon canapé ». Or, ce n’est pas son canapé que Nour aimait dans la première version, mais elle, enlacée avec son chien sur ce canapé, une proximité câline fort bien rendue par l’absence de blancs entre les mots et l’encadrement du chien par le verbe aimer. C’est cette image « coagulée » qu’il fallait conserver tout en ménageant évidemment le confort du lecteur. Même problème lorsque Mahdi, vif et enthousiaste, transforme (« Oaou jador sa ses trop bo jador de restet la libreri ») par (« J’aime les livres dans la librairie ») : tant de choses ont disparu de son énergie à son immersion physique dans un lieu à l’offre pléthorique où il déboule (nous avons vérifié) régulièrement.

Par l’écriture, il fallait faire vivre la beauté dans une réalité augmentée avec des moyens contrôlés :

« dans mon li avec mon cha » devient « sur le bore du li
noir — écrit au feutre noir »
« la plage » devient « sur le parasole avec Maman »
« Chey mon papi et ma mamie au Costa-Rica » devient
« A la piscine quandje fais une bombe ».
« Au parc » devient « Au parc il y a un grand toboggan
sur le toboggan »
« C’est la montagne » devient « le soir quan je suis
avèque ma famie »
« la turquie » devient « Des roses de l’eau »

Malhado, à l’écart, griffonne en attendant qu’on s’occupe de lui et dit ne pas avoir d’idée quand on s’approche. Ce qu’il a dessiné (un bonhomme campé sur des jambes solides, bras écartés, petite tête hirsute encadrée de rouge tandis que le reste du corps est tagué de bleu) parle de ce qu’il tait. On refait, avec lui, ses circuits habituels dans le quartier, les endroits où il aime être et il nous conduit au terrain de foot. Y va-t-il pour s’entraîner, jouer, voir des matchs ? Non, il y va la nuit. Qu’est-ce qui est beau à cette heure vide ? La lumière blanche des projecteurs, l’herbe qui brille et tout l’espace dédié au ballon. On écrit mot à mot en essayant de donner de la chair à chaque image : emploi du pronom personnel pour inscrire Malhado dans un texte dont il parle avec détachement tandis que ses yeux trahissent l’intérêt, description de chaque chose (couleur), comparaison et rendu du mouvement et du bruit du ballon en doublant le dernier verbe. Quand Malhado lit son texte, il se passe quelque chose.

J’aime le terrain de foot.
La nuit ses projecteurs sont blancs.
Les arbres ressemblent à des fantômes
Et le ballon rebondit, rebondit.

On revient à son dessin, on lui dit qu’il évoque « Les Grands Footballeurs » de Nicolas de Staël ébloui, en 1952, par un match amical opposant la France et la Suède au Parc des Princes et se déroulant... en nocturne : « Entre ciel et terre, sur l’herbe rouge ou bleue, une tonne de muscles voltige en plein oubli de soi avec toute la présence que cela requiert en toute invraisemblance. » Veut-on redonner de l’espoir à Malhado, si lointain et pourtant à l’écoute ? Il se replie et se plaint de son manque de chaussures à crampons. On lui parle d’un autre passionné de football, si pauvre qu’il « s’était habitué à occuper le poste de gardien de but... parce que c’était celui où l’on usait le moins ses chaussures. Fils d’une famille pauvre, Camus ne pouvait se payer le luxe de courir sur le terrain : chaque soir, sa grand-mère inspectait ses semelles et lui flanquait une rossée si elles étaient abîmées. » [7] Il ne nous aura pas sur le terrain de la victimisation, Malhado, il a trop de présence pour ne pas s’atteler, avec les autres, à donner du talent à la vie. A-t-il compris l’enjeu collectif ? En a-t-il envie ? Il en a les possibilités. A la classe d’être un lieu d’outillage pour qu’un enfant capable de se repasser les matchs mentalement, la nuit, puisse vivre et faire vivre cette expérience dans la sécurité d’une page blanche, en plein jour. Il faudra parler de Timbuctu à Malhado et de la partie de foot sans ballon pour tromper les terroristes filmée par Abderrahmane Sissako.

En fin de séance, le poème de Nour a des airs de haïkus (La Beauté : Sur le bord du lit/Avec mon chat noir), Lauriane, qui a changé son carnet de sens, cherche un rythme ou peut-être une image plus ludique du jardin (Le jardin en vacances ou Les vacances dans le jardin ?) et Mahdi tente de faire entrer sa fougue dans l’alignement du texte (il a supprimé la ponctuation) :

La librairie
Ouaou j’adore
C’est trop beau
J’ai envie de rester

Les beaux habits

La seconde consigne est consacrée au corps, aux vêtements dont les enfants aiment se parer : 2. Avec quels vêtements te sens-tu beau/belle ? Peux-tu nommer ces vêtements avec le nom qu’on leur donne, en général, le nom que toi tu leur donnes ou qu’on pourrait leur donner. Décris ces vêtements (dessine-les) : quelle est leur couleur, leur matière, les sensations qu’ils procurent (douceur, désir...)

Et comme toujours, nous avons accompagné ce travail par la lecture de poèmes. Ici, ceux de David Dumortier dans La Pluie est amoureuse du ruisseau :

La pluie est toujours
toute nue.
Vite ! Vite !
Une robe d’herbe !

La pluie porte un pantalon mouillé
parce qu’elle joue tout le temps
dans le jardin.

La pluie s’habille
d’un magnifique
manteau
en gouttes
qui se transforme
en rideau
sur les fenêtres.

Le ruisseau a mis une cravate à la menthe
et un chapeau en buisson.
Il a souri,
puis il a fait un clin d’œil
à mademoiselle la pluie
en passant sous un pont.

Nous avons regardé des livres sur des vêtements : le très décalé C’est chic ! et la description de l’habillement du frère d’Anthony Browne (Mon frère). Nous avons listé des éléments propres à dire la beauté des vêtements : couleurs, matières. Le rose et le rouge évoquent les végétaux (fruits/fleurs), le bleu, les reflets et les mouvements (air/eau), le blanc, la minéralité (craie), le vert, les végétaux (mousse), d’autres teintes les animaux (fourrures).

Tout cela a été mis en tableau, chaque découverte personnelle versée dans le pot commun :


 sont argentés (le mot est entouré de nuages) le verre et l’assiette, dorés, la guirlande, le crayon
 sont blanches la neige et la craie
 sont noires la voiture et la robe
 sont bleus (écrit « bleau »), parfois turquoises le ciel et l’eau
 sont oranges la voiture et le fruit
 sont roses ou kaki le gilet, le cache-cou, la vase, la rose, le maillot, le cochon
 sont rouges, la fraise, la tomate, le pantalon, le tee-shirt, le pot, la trousse
 sont verts ou kaki le sac du calendrier, le pantalon, etc.

Quelques enfants citent les habits de haut en bas, comme s’ils s’observaient dans la glace, ou par ordre de superposition comme s’ils s’habillaient. C’est rarement sobre, plus ou moins détaillé, toujours précis, parfois gourmand (Ma robe à cerises), souvent chic (Un pull manches courtes avec une chemise rouge et un pantalon bleu clair, Mon pull gris, doux, un caleçon et mes chaussures noires). De temps à autre, la description se fait sensuelle : douceur (Un pull et un pantalon noir et doux), chaleur (Un pull fait en laine, bleu, orange et blanc, chaud et doux aussi), humour (Le pyjama doux et rigolo). Les nobles matières sont convoquées même si elles sont synthétiques (Mon pantalon fait de fourrure) et inattendues (Une robe très chaude avec de la mousse [8]).

Tout vêtement parle de soi, d’une identité sublime et sublimée (Une robe rose avec des fleurs noires et roses. Je me sens belle), (Mon pull rose il est tout doux avec une capuche en licorne. Je me sens bien avec mon pull), (Pantalon bleu, je me sens bien, je me sens chic). Il se déploie, sous ces garde-robes intimes, toute la machinerie commerciale qui impose une année, les dentelles, une autre, les licornes et réduit au minimum désirable les élans individuels tapis derrière le choix des mots (répétés, repris, accompagnés d’adverbes, soignés...). Il y a les pulls sans autre marque que celle de l’affection (Un pull en laine gris blanc et marron tout doux et chaud. Ça me fait penser à mon arrière-mamie [9]), des robes invitées à danser avec les fleurs, des manches et des ballerines alliées de la lumière (Ma robe qui pend sur les manches elle est bleue et mes ballerines sont argentées. Je me sens belle parce qu’il y a des trous) et des chaussures de dieu volant (Avec les lacets et les scratchs quand je cours je trouve que mes baskets sont belles). Le vêtement vit sur le corps, donne vie au corps, comment ne pas recourir à Baudelaire : « Avec ses vêtements ondoyants et nacrés, / Même quand elle marche on croirait qu’elle danse, / Comme ces longs serpents que les jongleurs sacrés / Au bout de leurs bâtons agitent en cadence. » Se dessine une garde-robe bariolée (multicolorée), fruitée (cerises, fleurs), fibreuse et moelleuse (fourrure, laine, mousse), légendaire (licorne, pulls d’aïeule) où les accessoires (lacets et scratchs, volants aux manches et découpes sur les épaules) ne sont pas là pour rien mais pour accueillir le vent de la course, l’air de la ronde, le rayon de la lumière.

Il a fallu batailler pour refuser les phrases évidentes, les sensations apprises, il a fallu aller dans des zones jamais explorées pour extraire des mots propres à dire les sensations personnelles. Qu’est-ce que ces enfants pouvaient écrire qu’il était impossible à Rimbaud, Hugo, Baudelaire d’écrire ? Sont apparues, les « manches qui flottent sur les poignets », les « échancrures sur les épaules », les « paillettes réversibles » sur les tee-shirt, les « casquettes à l’envers », les « scratch »... Il a fallu laisser venir les mots, les regarder, les choisir. De notre côté, nous annotions chaque production : Quel jardin ? Public ? Privé ? Imaginaire ? Où est-il ? Que contient-il ? Des insectes, des fruits, des fleurs, des cachettes ? Quel chat ? Quel pelage ? Quelle attitude ? Quels jeux ? Quelles roses en Turquie ? Quels parfums ? Quelle lumière ? etc. Les enfants ont répondu, listé, trié, classé, intégré dans leurs textes relus collectivement. L’écriture était en train de prendre, ça se voyait dans la posture des enfants sur leur page.

Quand on stagnait, on utilisait un lanceur. Ici le titre d’Armelle Barnier : Rien n’est plus beau... Alors, Lauriane a marché dans son jardin contraignant en chaussettes à paillettes parmi la pluie, le soleil, les abeilles et les fleurs :

Rien n’est plus beau
Que les fleurs qui s’ouvrent
Que les arcs-en-ciel après l’orage
Que les paillettes de mes chaussettes
Qu’une abeille sur une fleur.

À côté de son chat, Nour, avec son pull d’épaule nue, a fait entendre Aragon (Un jour pourtant un jour viendra couleur d’orange / Un jour de palme un jour de feuillages au front /Un jour d’épaule nue où les gens s’aimeront / Un jour comme un oiseau sur la plus haute branche) et même Apollinaire (« La dame avait une robe / En ottoman violine / Et sa tunique brodée d’or / Etait composée de deux panneaux / S’attachant sur l’épaule. » [10]

Rien n ’est plus beau
Que d’être tout au bord de mon lit avec mon chat
Que d’être dans ma chambre
Avec un pull à épaule nue

Zumra a installé sa Turquie dans sa baignoire avec un pull à paillettes où se sont reflétés des éclats d’Orient :

Rien n ’est plus beau
Que la Turquie
Que d’être à l’intérieur de l’eau
Que des roses roses qui flottent
Que mon tee-shirt doré à paillettes.

« Le jardin est carré, enclos de murs d’émail qui ont bien cinquante pieds, et maintenu dans la nuit verte par ces vénérables platanes grands comme des baobabs qui recouvrent tout de leurs ramures ; au milieu, un jet d’eau dans un bassin de marbre, et partout, bordant les petites allées aux dalles verdies, ces deux sortes de fleurs qui se mêlent toujours dans les jardins de la Perse : les roses roses, doubles, très parfumées, et les simples églantines blanches. »

Pierre Loti, Vers Ispahan.

La beauté de l’écriture est dans le mouvement

Grâce au lanceur (Rien n’est plus beau que..), l’écriture s’est mise en mouvement et nous avons suivi la glissade de la longue robe à cœurs sur le grand toboggan (vers le bas) pour remonter jusqu’au rose du col (vers le haut) :

Rien n’est plus beau
Que d’être dans un grand parc
Qu’un grand toboggan
Que ma robe longue à cœurs
Que le rose de son col

Nous nous sommes immergés profondément dans l’eau (en bas) et couru à perte d’haleine (au loin) :

Rien n’est plus beau
Que la base de loisirs
Que sauter dans l’eau : Splatch !
Que ma veste à capuche et mes baskets : Scratch !
Que mes lacets qui me font courir plus vite.

Nous avons vu le soleil dévaler l’horizon et le flamand rose s’envoler dans l’azur étoilé :

Rien n’est plus beau
Que le coucher de soleil à Sète
Que les lumières des étoiles
Qu’un flamand rose qui s’envole.

Et nous nous nous sommes retrouvés comme des algues (roses) accrochés au rocher, entre le sable et Peau, contemplant les reflets confondus de Pair et de Peau, la tête encapuchonnée (le corps faisant partie du lieu) :

Rien n’est plus beau
Que d’être à Vilamoura
Que d’être sur un rocher entre le sable et l’eau
Que de regarder les algues roses
Dans mon pull doux à capuche

Certains mots se sont accrochés comme les algues sur le rocher, ainsi cet adjectif (multicolore) auquel une enfant tenait tellement qu’elle n’y a pas renoncé et en a fait une catégorie dans laquelle « multicolore » figurait :

Rien n’est plus beau
Qu’une ville de bonbons
Que des carambars
Que ma robe multicolore
Que le multicolore.

A force d’entendre les poèmes des autres, de voir les sens se faire et se défaire, Malhado a redéfini les limites de son terrain de foot, l’a installé près de l’océan. Il s’est mis dans son texte (être), a révélé sa fantaisie, tirant sa révérence avec son chapeau blanc, comme un clown, comme un danseur de claquettes, comme un dandy :

Rien n ’est plus beau
Que d’être sur un terrain de foot
Que le vert de la pelouse
Que le bleu de l’eau océan
Que mon chapeau blanc.

Terminons par un texte qui établit trois pôles de beauté comme des ancrages : l’école, lieu protégé pour ces enfants souvent ballottés d’hôtels sociaux en appartements exigus, la maîtresse, corps rassurant parmi les nombreux visages anonymes et, pour sceller cette harmonie de l’âme, sous une seule teinte, un regard assuré, unicoloré.

Rien n ’est plus beau
Que d’être à l’école
Que la maîtresse
Que mon pull et mon pantalon verts.

Ces enfants ont arraché des instants à leur quotidien, ils les ont intensifiés grâce à l’effort d’écriture et agrandit leur réel en réunissant les mondes : « Ce qui me fait penser à la mer et au sable à Saint-Ouen, c’est tout ce qui est bleu. La pancarte « Leclerc », la piscine, le ciel parfois, le fond bleu d’un écran, le drapeau de l’Europe. » Soudain, l’affiche d’Enki Bilal, avec cette femme aux yeux bandés, a parlé : le regard vient de l’intérieur, c’est lui qui décide du beau, du bon, du bien. Le prochain thème du Printemps des Poètes est « Le Courage ». Il en aura fallu à ces pauvres enfants de Saint-Ouen pour faire de la langue un moyen de transport entre les jardins d’ici et les algues roses de Vilamoura, entre le terrain de foot local aux piscines du Costa-Rica en passant par les étoiles, le soleil et les arcs-en-ciel sur un canapé volant aux moustaches de chat, vêtus de robes cerises longues et découpées aux épaules, de pantalons de fourrure, de baskets magiques et de capuches à tête de licorne. La langue, celle des poètes, celle de leurs camarades, a été ce moyen d’exploration et de possibles conquêtes. Et si les nuages continuent à froncer les yeux, les orages à gonfler les joues, la pluie à piquer le corps : qu’importe ! C’est le regard qui fait que les choses sont belles et leur croisement qui fera qu’elles le deviennent pour tous. Une classe devrait être le lieu vivant où les corps, forts de leurs expériences, acquièrent les outils de cette détermination-là. La langue n’est pas le seul de ces outils, mais elle est celui dont se servent tous les autres langages.

La pluie
portera toute sa vie
la couleur des yeux
qui la regardent.
 [11]

BIBLIOGRAPHIE

Littérature de jeunesse
Brooklin Baby, Matyline Singer, Carl Cneut, La Joie de lire, 2008
C’est chic !, Marie Dorléans, Seuil, 2015
Mon frère, Anthony Browne, Kaléidoscope, 2007
La Nature du plus près au plus loin, René Mettler, Gallimard, 2004
Plus tard, Gaétan Doremus, la Rouergue, 2000
Zoom, Istvan Banyai, Circonflexe, 1999 (voir aussi Re-Zoom, 1996)

Poèmes
52 petits mensonges et autres vérités, David Du mortier, Rue du monde, 2017
Dans Paris, il y a, Paul Eluard, ill. Antonin Louchard, Rue du monde, coll. Petits Géants, 2001
Demain, dès l’aube, Jacques Charpentreau dir., Livre de poche, 2002
Des trous dans le vent, Bernard Friot, Milan, 2019
Jouer avec les poètes, Jacques Charpentreau, Le Livre de poche, 2015
Mon premier Rimbaud, Milan poche, 2008
La Pluie est amoureuse du ruisseau, David Dumortier, Ill Julia Chausson, Rue du monde, 2014
Les Rêves s’affolent, Jean Elias, Anastasia Elias, Motus, 2013
Rien n’est plus beau, Armelle Ramier, Actes Sud, 2006

Littérature générale
Les Châtiments, Victor Hugo, Livre de poche, 1973
Les Fleurs bleues, Raymond Queneau, Gallimard, 1965
Grammaire de l’imagination, Gianni Rodari, Rue du monde, 2010
Nicolas de Staël : une illumination sans précédent, Marie du Rouchet, Découvertes Gallimard, 2003

« Beauté où es-tu ? »

[1Nathalie BOIS, « Carnet de lecteur au long cours ou Comment aider un lecteur à construire sa base personnelle de textes ? », A.L. n°66, juin 1999, pp.101-104 (www.lecture.org).

[2Béatrice BONHOMME, « La poésie et le lieu »

[3Nous avons remis l’accent circonflexe de côté « comme une mouette sur un ballon de plage » a remarqué un enfant

[4Gaston BACHELARD, La Terre et les rêveries de la volonté : essai sur l’imagination de la matière, José Corti, 1948/2003

[6« Ce que j’aime c’est mon chien que j’aime. »

[7Eduardo GALEANO, Le football, ombre et lumière

[8La mousse est ici du tissu éponge

[9Voir les pulls à rayures ou en jacquard des héros d’Anthony BROWNE, notamment celui décrit dans Mon frère

[10Voir La peinture d’Ophélie, John William WATERHOUSE

[11La Pluie est amoureuse du ruisseau