Editorial
« Parcours et niveaux »
Robert CARON
L’accueil des étrangers et la possibilité pour eux d’installer leur vie en France passe par le franchissement d’un obstacle : la maîtrise de la langue française. Il faut en passer par le TCF [1] pour obtenir le DILF [2]. Une organisation charpentée et structurée au millimètre. Lorsqu’on regarde les 6 échelons du fameux TCF, force est de constater que nous sommes dans une copie conforme de ce que l’Éducation nationale préconise. La montagne à gravir prend la silhouette suivante :
A1. Niveau 1 Élémentaire. Maîtrise de base du français. La personne est capable de comprendre des situations simples et concrètes se rapportant à la vie quotidienne. Elle peut communiquer de façon simple si l’interlocuteur parle lentement.
A2. Niveau 2 Élémentaire avancé. Maîtrise élémentaire de la langue. La personne peut comprendre des phrases isolées portant sur des domaines familiers. Elle peut communiquer dans des situations courantes, et évoquer avec des moyens simples des questions qui la concernent.
B1. Niveau 3 Intermédiaire. Maîtrise efficace mais limitée de la langue. La personne comprend un langage clair et standard s’il s’agit d’un domaine familier. Elle peut se débrouiller en voyage, parler de ses centres d’intérêt et donner de brèves explications sur un projet ou une idée.
B2. Niveau 4 Intermédiaire avancé. Maîtrise générale et spontanée de la langue. La personne peut comprendre l’essentiel d’un texte complexe. Elle peut participer à une conversation sur un sujet général ou professionnel de façon claire et détaillée en donnant des avis argumentés.
C1. Niveau 5 Supérieur. Bonne maîtrise de la langue. La personne peut comprendre une grande gamme de textes longs et exigeants comportant des contenus implicites. Elle s’exprime couramment et de façon bien structurée sur sa vie sociale, professionnelle ou académique et sur des sujets complexes.
C2. Niveau 6 Supérieur avancé. Excellente maîtrise de la langue. La personne comprend sans effort pratiquement tout ce qu’elle lit ou entend et peut tout résumer de façon cohérente. Elle s’exprime très couramment et de façon différenciée et nuancée sur des sujets complexes.
Langue ou langages ? Écrire « le niveau de connaissance de la langue française » tout en privilégiant l’accès oral de la langue comme étant plus aisé que celui de l’accès au langage écrit de cette même langue c’est affirmer sans prouver. La « langue » se décline en « langages » (oral et écrit) qui sont tout aussi complexes l’un que l’autre. Ces « langages » ont des fonctionnements, usages (et donc apprentissages) propres à chacun même s’ils puisent dans la « langue » l’essentiel de leurs matériaux.
Du langage oral vers le langage écrit ? Confondre « langue » et « langage oral » amène à maîtriser un oral « simple » ou un oral « concret » pour progressivement, pense-t-on, s’emparer de l’écrit. C’est sans doute oublier que l’essentiel de la langue française, ne serait-ce que sur le lexique, est quasiment absent des conversations et des médias mais uniquement en fonctionnement dans le langage écrit.
Du « simple » au « complexe », les niveaux. La présence et l’inscription de niveau matérialise cette idéologie du « synthétisme ». L’école le montre et le pratique. Juste un problème : la vie, elle, même quotidienne, ne se prive pas de ne pas suivre cette règle et nous assène en permanence des « complexités » alors que nous n’aurions pas le « niveau ».
Apprendre, c’est suivre un parcours. L’installation de ce balisage linéaire par niveaux s’accompagne d’une incitation au parcours. Nous avions celui du « combattant », de la « santé » ou du « Tour de France ». Il y a l’idée de suivre une ligne, un trajet mais une ligne déjà dessinée par l’institution et un trajet déjà balisé par d’autres que l’intéressé lui-même. Nulle possibilité de chemins de traverses, de courts-circuits, de raccourcis.
Affaire individuelle. Se voir accepter, tolérer par la société française est une affaire individuelle. C’est seul qu’il faut gravir les échelons et suivre un « parcours » en solitaire. Le collectif n’est pas un recours, une possibilité d’enrichissement. Chacun est invité à jouer la carte de la « promotion individuelle ».
Les institutions ne savent peut-être pas que... Paulo Freire a existé ?
Si c’est le cas, qu’ils en viennent à prendre en compte ce qui a été fait et pensé pour obtenir des résultats bien meilleurs. A moins bien sûr qu’elles ne trouvent déjà leur compte dans ce faux semblant d’accès à la « langue française ».
« Dans une pratique éducative conservatrice, on cherche, en enseignant les contenus, à occulter la raison d’être d’une infinité de problèmes sociaux ; dans une pratique éducative progressiste, on tente, en enseignant les contenus, de mettre au jour la raison d’être de ces problèmes. Tandis que la première tente d’accorder, d’adapter l’éduqué au monde donné, la seconde cherche à déstabiliser l’éduqué en le mettant au défi, pour lui faire prendre conscience que le monde est un monde qui se donne et, par conséquent, peut être changé, transformé, réinventé. »
« Personne ne sait tout, ni personne n’ignore tout, personne n’éduque personne, personne n’éduque seul, les hommes s’éduquent entre eux par la médiation du monde »
Et enfin, l’explication de ce faux-semblant d’accès à la « langue française » :
« Il serait naïf de penser que les classes dominantes vont développer une forme d’éducation qui permette aux classes dominées de percevoir les injustices sociales de manière critique. »
[1] Le TCF est un test de niveau linguistique en français. Test standardisé et calibré, il positionne les candidats sur l’un des six niveaux de l’échelle définie par le Conseil de l’Europe (Cadre européen commun de référence pour les langues) et l’association ALTE (Association des organismes certificateurs en langues). Le score obtenu au TCF détermine de façon fiable le niveau de connaissance de la langue française. Voir : www.ciep.fr/sites/default/riles/migration/documentscommunication/tcf_fr.pdf
[2] Le DILF est un diplôme de français langue étrangère évaluant les premiers apprentissages (niveau A1.1 du Cadre européen commun de référence pour les langues du Conseil de l’Europe). Voir www.ciep.fr/dilf/it au-dessus : Les DELF (Diplôme d’Études en Langue Française) et les DALF (Diplôme Approfondi de Langue Française) sont les seuls diplômes de français langue étrangère délivrés par le Ministère français de l’Education Nationale.