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« Anaïs Vaugelade, une oeuvre d’une classe folle »

Yvanne CHENOUF

Le groupe local de Compiègne, animé par Solange Dumay, reçoit chaque année un auteur [1] dans un cadre ouvert incluant les écoles et le collège mais aussi les bibliothèques de quartier et la grande médiathèque, les centres de loisirs. Se croisent dans ces rencontres des enseignants, des animateurs, des bibliothécaires, des libraires et des élus municipaux, et surtout des familles. C’est l’occasion, pour un auteur, de toucher des publics différents et pour le groupe local de resserrer les liens entre les acteurs culturels. Anaïs Vaugelade s’est prêtée à l’exercice avec naturel tant son œuvre concerne un public hétérogène intéressé par l’enfance, ce que cet âge nous apprend des liens très proches entre le réel et l’utopie.

LA SINGULARITÉ

C’est le plus souvent Une soupe au caillou qui vient à l’esprit quand on évoque l’œuvre d’Anaïs Vaugelade ou L’Anniversaire de Monsieur Guillaume et c’est une impression de singularité qui se dégage tant l’auteure semble considérer ses lecteurs un par un. Il suffit d’observer la quantité de prénoms qui jalonnent son œuvre (Virgile, Guillaume, Léonardichon, Laurent, Zuza, Amir et les enfants Quichon - Philippe, Gaétan, Hermès, Babakar...) ainsi que le nombre de titres au singulier (la guerre, le secret, le cauchemar, le matelas, le garçon, le chevalier...) pour se convaincre de l’exceptionnalité, de la fantaisie et de l’extravagance de chaque personnage : à huit heures, Eli, le lionceau passe de l’autre côté de son matelas magique, Zuza n’est pas à une excentricité près et le petit chevalier traverse la forêt dangereuse armé d’un pistolet en plastique. Mais ce qui caractérise les jeunes individus de cette œuvre c’est leur absolue liberté : le chevalier « ne redoute rien ni personne », Laurent se promet d’aller toujours plus loin (un peu plus loin que la barrière et le châtaignier, par-dessus la rivière), Amir écoute la mouche lui promettre d’aller voler dehors, demain, à l’heure de la sieste. [2] Dans la mesure où chaque album accompagne des destins individuels, l’ensemble pourrait former une œuvre discontinue et antisociale si l’auteure n’affichait une aptitude à être différente sans être marginale, à occuper une posture originale en répétant les pas de côté, sans ostentation. Sa lecture du monde, à contre-fil, soulève discrètement les banalités de l’existence, cherche les petites anomalies, les dépouille, y trouve quelques nouvelles intelligences à partir desquelles bâtir des mondes inattendus. On se défamiliarise doucement d’une foule de ces petits arrangements qui composent nos existences, on se glisse dans des entrouvertures sans se rendre compte de la moindre transgression et on se sent chez soi dans des univers tout fous, presque trop beaux, inquiétants juste comme il faut. Par petites touches, on trouve refuge dans des territoires à sa propre mesure, secrets sans être inaccessibles, imaginaires mais pas inconnus. Il y a un goût pour le naturel et pour le vrai dans cette œuvre, pour une simplicité soudain déchaînée, pour une unité fragile et pourtant inattaquable. Anaïs Vaugelade développe une idée par album et chaque production est la signature d’une femme pensante : « une singularité d’esprit et conséquemment de style ». (Marivaux)

Anaïs VAUGELADE Auteure / illustratrice
Virgile et le vaisseau spatial (épuisé), 1993 ♦ Avale, Léonardichon, 1994 ♦ Anniversaire de monsieur Guillaume (L’) ; 1994 ♦ Histoire du bonbon (L’), 1995 ♦ Puce Qui chante et Fille de King Kong, 1995 ♦ Grande Flore, 1995 ♦ Laurent tout seul, 1996 ♦ Secret (Le), 1996 ♦ Dîner de Zuza (Le), 1998 ♦ Zuza dans la baignoire, 1998 ♦ Chambre de Zuza (La), 1998 ♦ Guerre (La), 1998 ♦ Encore un peu de Zuza ?, 1999 ♦ Rouge de honte et vert de rage, 1999 ♦ Une soupe au caillou, 2000 ♦ Zuza vous aime, 2001 ♦ Déjeuner de la petite ogresse (Le), 2002 ♦ Courage, Zuza !, 2004 ♦ Maman Quichon se fâche, 2004 ♦ Philippe Quichon veut voler, 2004 ♦ Cauchemar de Gaétan Quichon (Le), 2004 ♦ Matelas magique (Le), 2005 ♦ Animal domestique d’Hermès Quichon (L’), 2006 ♦ Vie rêvée de Papa Quichon (La), 2006 ♦ Dans les basquettes de Babakar Quichon, 2009 ♦ Poussette de Cléo Quichon (La), 2009 ♦ Garçon qui ne connaissait pas la peur (Le), 2009 ♦ Papa Maman Bébé, 2010 ♦ Zuza ! (anthologie), 2010 ♦ 4 histoires d’Amir, 2012 ♦ Chevalier et la forêt (Le), 2012 ♦ Te voilà !, 2013

Anaïs VAUGELADE Illustratrice
Ne me raconte plus d’histoires, maman !, Sophie Cherer, 1994 ♦ Ma vengeance sera terrible, Moka, 1995 ♦ Taxi et le bunyip, Lehman, 1995 ♦ ChatPruc (Le), Sophie Tasma, 1996 ♦ Pieds Philomène (Les), Agnès Desarthe, 1997 ♦ Qui perd gagne, Sophie Tasma, 1998 ♦ Lapin magique (Le), Christian Oster, 1998 ♦ Lundi, Gaspard prend le train, Valérie Dayre, 1999 ♦ Basile, l’enfant qui se transformait en lézard, Sophie Tasma, 2000 ♦ Quand les pensées gelaient dans l’air, Alberto Moravia, 2000 ♦ Prune, princesse de Monaco Créteil, Bruno Moissard, 2000 ♦ Trois vœux de l’archiduchesse Von der... (Les) Agnès Desarthe, 2000 ♦ Roi de N’importe où (Le), Christian Oster, 2001 ♦ Rêves de maman produisent des monstres (Les), Alberto Moravia, 2001 ♦ Lèvres et la tortue (Les), Christian Oster, 2001 ♦ Preuve par l’eau de vaisselle (La), Bruno Moissard, 2001 ♦ Idées noires de Balthazar (Les), Erard, 2002 ♦ Monde d’à côté (Le), Agnès Desarthe, 2002 ♦ Cochon qui avait peur du soir (Le), Christian Oster, 2003 ♦ Ami du petit tyrannosaure (L’), Françoise Seyvos, 2003 ♦ Igor le labrador, Agnès Desarthe, 2004 ♦ C’est qui le plus beau ?, Agnès Desarthe, 2005 ♦ Patte blanche, Marie-Aude Murail, 2005 ♦ Frères chats (Les), Agnès Desarthe, 2005 ♦ Je veux être un cheval, Agnès Desarthe, 2006 ♦ Cauchemar qui voulait devenir pianiste (Le), Kuperman, 2007 ♦ Immangeable Petit Poucet (L’), Christian Oster, 2007 ♦ Sonnette du lapin (La), Christian Oster, 2008 ♦ Mariage de la tortue et autres histoires (Le), Christian Oster, 2008 ♦ Punie !, Kuperman, 2009 ♦ Mission impossible, Agnès Desarthe, 2009 ♦ Vladimir Serguelevitch : la Quête héroïque du mangeur de pommes, Sylander, 2010 ♦ Mariage de Simon (Le), Agnès Desarthe, 2011 ♦ Dingo et le sens de la vie, Agnès Desarthe, 2012 ♦ Invitation faite au loup (L’), Christian Oster, 2013 ♦ Poulet fermier [Le), Agnès Desarthe, 2013 ♦ Mes animaux, Agnès Desarthe, 2014

Articles en ligne
http://www.ricochet-jeunes.org/invites/invite/58-anais-vaugelade
www.cairn.info/revue-ie-francais-aujourd-hui-2006-l-page- 127.htm

À l’école des Arts Décoratifs de Paris où elle a étudié la peinture, la photographie et fait des installations, Anaïs Vaugelade s’est méfié de l’obsession pathétique de certains étudiants à se faire un style : « Conséquence de quoi, leur style se résumait à des tics qui rigidifaient leur manière de faire. Je me suis dit que, peut-être, le plus malin c’était de me préoccuper le moins possible de style et cl’aller chercher mes solutions graphiques pas dans le texte mais dans l’histoire : que mon dessin raconte le plus simplement, le plus efficacement possible ce qu’il avait à raconter » [3]. Elle a appris, par l’illustration, à surmonter les difficultés narratives, à trouver des rythmes qui lui permettent de dérouler limpidement ses aventures sans se retenir d’y ajouter des commentaires, des références (littéraires, cinématographiques et vidéographiques). Ainsi, dans Le Chevalier et la forêt, on retrouve « les archétypes du conte, le départ du héros, la rencontre, le don qui confère des pouvoirs magiques, l’épreuve, et bien sûr, la forêt, lieu de tous les mystères et de tous les dangers » [4]. Les regards et les attitudes de ses personnages en disent si long qu’ils dispensent le texte d’être pesant et chaque récit installe tout de suite une évidence à peine surnaturelle (« Comme aujourd’hui c’est son anniversaire, Monsieur Guillaume a décidé de déjeuner au restaurant ». ), une impression d’enfance (« C’était l’été, et il n’y avait plus école ». ), une origine mythique (« Tout d’abord, il y eut un grand BOUM et aussitôt le monde fut rempli jusqu’en haut, jusqu’en bas et jusqu’au bord des côtés et jusqu’au milieu du centre du monde, c’est-à-dire exactement là où tu te trouvais ». ), une atmosphère légendaire sur un ton lascif (« C’est la nuit, c’est l’hiver. Un vieux loup s’approche du village des animaux » [5]). Imperceptiblement les situations dérapent, quelque chose vrille sans qu’on s’en rende compte, au début du récit (le lionceau s’appuie dans le creux de son matelas et passe de tous les autres côtés des lieux qu’il traverse), au bout de quelques pages (le philodendron envahit l’espace de la forêt et enserre le chevalier jusqu’à l’étouffer) ou à la fin (aux clients qui demandent chacun un plat différent la restauratrice propose un plat de coquillettes en guise de gâteau d’anniversaire). L’humour, présent sans être permanent, puise à tous les registres, sans débordement : au merveilleux teinté de burlesque (Le Matelas magique), au quiproquo nimbé de suspens (Une soupe au caillou), à l’excitation ambiguë (la série des Zuza), au pouvoir mystérieux de l’enfance (la série des Quichon). Avec économie et élégance, délire et retenue, Anaïs Vaugelade met en scène des hypothèses de vie, brosse des existences virtuelles, laissant parfois flotter ses conclusions : « On continuera demain », dit la lapine à Laurent, « J’arrive dans cinq minutes » dit Eli à sa mère alors qu’il semble à des kilomètres d’elle, « C’est horrible ! J’espère qu’il ne va pas revenir », dit le crocodile en parlant du monstre, « Moi aussi », répond Zuza peu rassurée, « Hermès Quichon sait bien que, quand elle sera grande, la petite chenille deviendra un papillon. (...) Mais ce n ’est pas la peine de le lui dire tout de suite » [6]. Quand elle parle de son travail, toujours avec intelligence, Anaïs Vaugelade pratique une autocritique zélée, discrète sur les rapports qu’elle entretient avec la fantaisie. Il souffle sur cette œuvre un classicisme qui excède toutes ses formes pour installer une grâce impénétrable. Les sentiments sont là mais autrement présentés : solidaires (indissociables) et autonomes (distinguables). Ainsi, si le loup installe un trouble, ce n’est ni la peur du prédateur (quoique), ni la mélancolie du perdant (bien que).

UN LOUP « REVENU DE TOUT »

Après avoir lu Une soupe au caillou sur France Culture (14/11/13), le comédien Vladislav Galard dit que ce qu’il aime chez le loup c’est sa queue traînante, son air
pelé, son supplice d’être entouré d’aliments à pattes auxquels il ne touchera pas, sa ruse vaine s’éteignant progressivement dans son regard lugubre, comme s’il était « revenu de tout ». Pour son premier rôle dans cette œuvre [7] (L’Anniversaire de Monsieur Guillaume), le loup respecte les traditions et paraît vouloir avaler une bande de joyeux drilles se rendant dans un grand restaurant (étonnant, exceptionnel, élégant) pour manger son plat préféré à l’occasion d’un anniversaire. C’est un géant qui n’entre pas dans la vignette (il baisse la tête, sa patte sort du cadre), son corps est pelé mais sensuel (tendons et ligaments nerveux, grands pieds griffus, sexualité palpable — des tétons, un nombril, des flancs souples, un abdomen athlétique, une chair ondoyant sous la peau), un démon qui passe de la fureur à la crédulité, simplement parce que le garçon, un tantinet conventionnel, lui donne une raison d’être ce qu’il est (« C’est normal d’avoir faim puisque c’est l’heure du déjeuner »). Dès que le groupe lui propose de partager le repas il entre dans le rang (à la queue leu leu) mais aussi dans l’image (on peut maintenant l’encadrer puisqu’il est devenu raisonnable) ; mains dans le dos mais gueule toujours ouverte, on l’entendrait siffloter. Quand il écoute Jeanne des Cuisines annoncer le menu, toute son attitude trahit sa jouissance (tête enfouie voluptueusement dans les épaules, bras étirés au niveau du ventre, mains jointes et doigts croisés, pieds en dedans, croupe sortie, queue dressée) ; il pénètre en courant dans le restaurant, ivre de joie, le corps renversé et, à table, quand il rit à gorge dé-
ployée à l’arrivée des coquillettes d’anniversaire, il a repris sa taille gigantesque. Charmeur charmé, toujours ensorcelant.

C’est un loup moins flamboyant qui occupe le second album (Une soupe au caillou). Portant un sac sur le dos (comme Tantale son rocher), il a, cette fois, quelques rares poils, longs et drus, en guise de cils et de moustaches (signes de vieillesse) ; solitaire et vaguement dépressif (courbé, regard lassé), il frappe à la porte de la poule (une cocotte qui porte collier de perles et n’a jamais vu de loup, en vrai) pour lui proposer une soupe au caillou, sa soupe au caillou. Un par un, les animaux voisins entrent pour partager cet étrange dîner, qui avec des courgettes, qui avec des poireaux. Le loup comprend qu’aucun n’est venu pour sa soupe mais pour la protection rapprochée de leur amie la poule : « Est-ce que tout se passe bien ? » s’enquiert le cochon inquiet. Le loup, battu, se concentre sur la recette et se résout à partager ce potage communautaire (arrosé de vin rouge), laissant ses yeux exprimer ses sentiments et s’en allant sans un mot, sans promesse de retour, énigmatique. Pour cette reprise de La Soupe au caillou, Anaïs Vaugelade a monté un décor en laissant les échafaudages apparents (derrière la porte, on voit les coulisses) : la distance du théâtre. Au corps du loup (un peu plus ridé, un peu plus flasque) elle a confié la tension du récit : « Le dessin raconte et détaille mieux les expressions et les situations que la peinture qui traite plutôt les choses en ambiance ; les couleurs transparentes ne masquent pas et les aplats de couleurs ne brouillent pas la lisibilité du dessin ». Dans la force de l’âge ou dans son déclin, son loup est un vrai loup (affamé, dangereux) qui réfrène ses désirs : au restaurant, comme les autres, il ne mange pas ce qu’il souhaitait, chez la poule, il n’aura pas le bouillon qu’il voulait. Ne vaut-il pas mieux être ensemble ? Zuza, traversée de violents désirs, se range toujours à ce bon sens.

ZUZA, COMPLÈTEMENT ZAZOU

« Mon plus grand bide, dit Anaïs Vaugelade, c’est Zusça. Les adultes la trouvaient trop moche, les libraires pensaient qu’à cause de son format, on ne la verrait pas dans les bacs ». Et pourtant, quelle héroïne, cette Zuza ! Avec son nez de chat ou de lion (selon l’humeur), elle a quelque chose de Fifi Brindacier et de Sophie mais, aussi, de Superman et de Dartagnan ; hermaphrodite. Un concentré de héros masculins et féminins qui plaît aux enfants : « J’aime Zuza parce qu’elle a un crocodile » ! D’abord parues en volumes séparés (dès 1998), puis en albums de trois (1999), les histoires de Zuza disposent enfin d’une anthologie (2010). Ces récits, courts, largement illustrés, aux couleurs vives et aux lettres capitales (sauf pour quelques dialogues) fondent un univers électrique de joies extérieures (explosions) et de tourments intérieurs (méditations plus ou moins heureuses). Zuza est souvent seule dans la maison (ou à proximité), elle converse avec son dîner (comme une reine recluse), elle a une sœur plus petite qu’elle (Marianna), elle va à l’école et son meilleur ami (un elfe, comme d’autres écoliers) s’appelle Immanouel. Toujours pieds nus, même à l’école (mais arborant des lunettes de soleil), elle est, selon le temps de la journée, vêtue d’un pyjama rouge ou d’une robe sac qui n’entrave pas ses mouvements car Zuza bouge : elle mime comme personne le monstre (Le Cauchemar de Zuza) ou le chien (Le Chien), saute et danse sur le lit (La Fête), frappe (Le Nouvel ami), nage sous l’eau (L’Anniversaire), s’envole et atterrit frénétiquement (Le Dîner de Zuza). Elle est câline ou tyrannique, s’emporte aussi vite qu’elle se calme, jalouse d’un bonheur qui ne la concernerait pas, effrayée d’être exclue. Zuza semble ne pas contrôler ses émotions ou, au contraire, les explorer passionnément et systématiquement, en curieuse de la vie. Un jour, à l’école, après une humiliation (moquerie), elle s’est même retrouvée plus grande que la Terre, embarrassée de sa puissance comme tout enfant qui voit son corps se transformer et sa puissance se déployer.

Pour traverser les étapes désirées et redoutées de la croissance, Zuza est accompagnée par un crocodile élégant, un véritable bonbon (doux, liquéfiant), bon compagnon (toujours là pour jouer — mimer le monstre, faire la bagarre), flexible (traversant les éléments, sous la surface des choses jusqu’à l’atmosphère — l’anniversaire, l’école), énigmatique (passant de l’animal inquiétant au joyeux drille), parfois lubrique (dans la baignoire). Polymorphe, pour mieux suivre son amie, il est le seul à pouvoir la ramener parmi les siens quand ses colères, colossales et dévastatrices, l’ont séparée de tout et de tous (le voyage). Est-il son inconscient, son garde-fou ou l’ami intime que se choisissent les enfants pour résister à la peur de l’abandon (pas de parents visibles dans cette série) ? « La place qu’il occupe est stratégique... D’un point de vue actantiel, il est un adjuvant complice ou un faux opposant, d’un point de vue narratif un heureux hasard qui tient lieu d’élément de résolution, cl’un point de vue énonciatifi un confident, le double de la stratégie parentale... » [8]. Ce crocodile déplaît aux peluches (trop grand, trop gros, trop effrayant) mais Zuza l’impose et s’endort contre lui. Il est, dans cette enfance solitaire, le déclencheur d’un imaginaire infini, un guide pour traverser la réalité, l’habiter pleinement et la réinventer. Ce qui protège Zuza c’cst aussi un environnement merveilleux (elle s’envole par la fenêtre) et fantastique (le quotidien dérape sans crier gare), une enveloppe fictionnelle stimulante et nourrissante pour celle qui tire son énergie de la Terre (elle va pieds nus). Les points d’exclamation et d’interrogation, les injonctions (« Interdit de s’arrêter ») disent la vitalité opiniâtre qu’il faut pour grandir intérieurement.

Pour Anaïs Vaugelade, les enfants ne représentent pas un public homogène (« Ce sont des gens comme les autres, aussi différents les uns des autres que le sont les adultes. ») et aucun sujet ne leur est interdit (« Quand on sait de quel point de vue on parle on peut parler de n’importe quoi à n’importe qui. Si le point de vue tient compte de ce qu’est un enfant, ce qu’il a vécu, je pense que je peux lui faire entrevoir des choses qui ne sont pas de son âge. Souvent, le point de départ c’est
quelque chose qui m’a touchée, qui me préoccupe, j’essaie de voir s’il n’y aurait pas quelque chose de plus général, d’humain, d’universel là-dedans. Alors, je dépouille l’anecdote, je garde les enjeux, l’essentiel et je réinvente une anecdote qui mettra ça en scène, le plus simplement possible... Le livre fini, je vois à quel âge il s’adresse. C’est approximatif, tous les enfants n’ont pas six ans au même âge
 »).

LES QUICHON, DES ÉLECTRONS LIBRES DANS UNE TRIBU FAMILIALE

En 2004, débute, dans un petit format, une série consacrée à une famille de cochons composée d’une mère, d’un père et de 73 enfants (des petits lardons qui finiront peut-être dans une quiche lorraine). Tous les petits sont représentés sur les pages de garde de chaque volume, quelques-uns possèdent déjà un album à eux (Philippe, Gaétan, Hermès, Babakar, Cléo...) et d’autres passent dans les albums des autres, pour de vrai (Sébastien, Anabella, Virgile, Léa, Florence, Stéphanie...) ou en citation (Billy). Les enfants peuvent donc imaginer les vies manquantes (ou s’attendre à leur
publication). 73 enfants avec autant de caractères que d’individus, appartenant à l’environnement de l’auteure : « Hermès Quichon c’est, un chien qui s’appelle Hermès et qui appartient à un ami. Je l’ai souvent surpris en train de regarder son maître avec intensité comme s’il pensait : « Quand je serai grand, je ferai comme papa ». J’ai mélangé cette image avec l’anecdote d’une petite voisine, qui, un jour ; revient du parc en pinçant le bas de la jupe de sa mère. Dans le pli il y avait une fourmi écrasée. Lila en pleurant, explique : « J’ai toujours voulu avoir un animal domestique ! ». Longtemps, l’animal du livre n’était pas une chenille mais un escargot. Il m’a fallu arriver à la fin pour remarquer que le nom d’Hermès, dieu ailé, se prêtait mieux à un papillon qu’à un colimaçon ».

Dans cette famille, chacun peut bénéficier d’un moment de célébrité, d’un coup de projecteur : ce peut être à l’occasion d’une stratégie à définir (pour s’échapper du ventre d’un monstre), d’un hasard bienvenu (un coup de vent emporte Philippe qui voulait voler), d’un moment de bonheur dont il faut profiter tant on sait qu’il ne durera pas (la chenille d’Hermès s’envolera un jour). Vivre c’est ainsi trouver des petits équilibres personnels dans la multitude agitée en remplissant chaque instant d’une émotion, d’un désir, d’un tracas, d’un plaisir. Les parents disposent d’un album chacun, et tous deux sont débordés. La mère tente de contrôler les turbulences enfantines par un chantage (elle se transforme en pierre et menace de ne jamais se réanimer), le père n’essaie même pas, complètement désabusé (quand un des petits essaie de lui faire dire qu’il a eu de la chance de rencontrer la mère cochon, il ne répond pas) [9]. Si les images occupent différemment l’espace (cadres variables, plans changeants), l’écriture, assez sobre mais toujours rythmée, accompagne fidèlement les actions, du nœud initial du récit à son dénouement (toujours rassurant). Pourtant peu de relations entre les enfants dans le texte (ils ne s’adressent pas la parole) même si, dans l’image, on les voit partager des jeux. Chacun semble se développer à l’intérieur de sa bulle langagière (monologues), l’essentiel de ce qui vit en famille passant par le corps. Avoir créé une famille aussi nombreuse, en juxtaposant des individus qui ne rêvent que de s’échapper (voler), de franchir le mur du son (à la course), d’avoir une expérience à soi (un animal domestique)... permet de reconnaître l’autonomie du sujet dans la foule sans nier le nombre (l’esprit grégaire des petits est très net dans La Vie rêvée de papa Quichon).

CHAQUE ENFANT EST SEUL MAIS BEAUCOUP SOUS SA PEAU

Dans les grands albums suivants (Laurent tout seul, La Guerre, Le Matelas magique, Le Chevalier de la forêt, Te voilà !), les héros sont seuls et masculins. Moins hystériques que Zuza, ils doivent, comme elle, affronter les étapes cruciales du développement même si ce ne sont pas les mêmes : se séparer de la mère et débuter une relation amoureuse pour Laurent, se situer par rapport à un conflit armé pour Fabien, affronter la nuit et les fantômes de la journée pour Eli, grandir pour le chevalier en quittant sa tour dorée afin de rejoindre sa grande sœur de l’autre côté de la forêt absorbante (hydrophile), naître.

De l’album La Guerre, Anaïs Vaugelade dit : « Si la paix n’était qu’une question de prise de conscience les guerres ne commenceraient pas. Le militantisme n’est pas une question qu’on se pose à 6 ou 10 ans mais un enfant peut voir de quoi il s’agit si on fait l’effort de rapporter cette question à des choses qu’il peut appréhender. Je ne voulais pas de gentils et de méchants. J’ai dessiné la même tête à tout le monde, la couleur les différenciait : roi des rouges, roi des bleus. Pour moi, le titre c’est une thématique et il devait apparaître tout de suite. Fabien n’est pas k centre de l’histoire, il est instrumentalisé par l’histoire ; le livre s’ouvre sur un plan large de foule et se ferme sur une foule. Au début, on est derrière Fabien, comme lui, spectateur. Plus loin, on se retrouve face à lui. Fabien n’a plus k choix. Il n’a plus de place nulle part, obligé de s’en créer une, de prendre position, d’agir : pas héros de naissance. Les engagés sont souvent des personnes acculées qui n’ont plus le choix ». Pourtant, Eli, va s’employer à héroïser sa vie (Le Matelas magique). A huit heures précisément, il interrompt sa lecture, embrasse ses parents et va se coucher (un dessin de Superman signale sa chambre). Il n’a pas besoin qu’on lui raconte une
histoire, il s’en occupe en s’enfonçant dans son matelas (dans son sommeil). A peine la tête sur l’oreiller, il passe voluptueusement de l’autre côté, dans la classe, pour répondre à une devinette laissée en suspens depuis le matin même : « Comment appelle-t-on un lapin sourd ? » lui avait demandé Jenny la gazelle. En hurlant son nom, répond-il après coup. Et il retraverse, dans la nuit, toutes ses activités diurnes, devient le maître des objets (les coussins), Superman à Legoland, s’affronte aux cauchemars qui le rattrapent (monstres sans queue ni tête), plonge dans l’eau et remonte à la conscience par vagues (une vague apporte le matelas, une autre le téléphone qui sonne le réveil). Il se donne cinq minutes, cinq minutes jouissives avant de retourner à la réalité, ressourcer sa rêverie. Pour son anniversaire, le chevalier (seul dans sa tour, en plein désert) se rend à la ville remercier sa sœur la princesse de lui avoir offert un pistolet pour son anniversaire (Le Chevalier et la forêt). L’histoire farfelue (la barrière s’oppose au passage du prince, la coccinelle lui donne des points comme dans les jeux vidéo, la sœur est franchement déjantée), n’enlève aucune des terreurs des contes : la forêt semble avancer vers l’enfant, la prolifération d’un philodendron installe une morbidité asphyxiante, la forêt se fait monstre dévorant. Heureusement, il y a l’eau, l’eau de source, l’eau de sève qui remonte le petit à la surface, l’évapore, le rejette en pluie. Dans cette aventure où le bien et le mal se sont combattus, des éléments réalistes (heaume, canopée, cycle de l’eau) ont côtoyé le chimérique (ville hantée de mythes — chaperon rouge, Superman, poussins de Ponti, centaures). Dans Te voilà !, même mélange. C’est un roi qui vient au monde, prendre possession de son domaine : la Terre. Big Bang, ADN, premières espèces... le monde, plein de rondeurs, est un tourbillon de cultures. Le jeune conquérant qui voit dans la nuit et connaît l’avenir devra tout oublier pour
redécouvrir l’aventure de vivre. Enveloppé d’histoires, tatoué de mémoire, il devra redevenir innocent pour apprendre à nouveau (ses lèvres porteront le sceau de son secret).

Les garçons de ces quatre albums sont seuls mais leur solitude est de plus en plus « habitée ». Si Fabien est directement confronté à la réalité (la guerre), Eli repère dans ses rêves les éléments positifs de sa vie (les jeux, les mythes, mais surtout sa capacité à agir et à profiter des bons moments - il vole, plonge, nage, se repose). Le chevalier ne profite pas de ses points sans engager son propre corps et sa réflexion. Enfin, le fœtus est un sacré combattant qui ne porte pas la cape de Superman (héros solitaire) mais un manteau d’humanité, brodé de vies réelles et rêvées, de paysages proches et lointains, de plantes et d’animaux, de savoirs ancestraux et récents. Sorti du ventre de sa mère, cette peau glorieuse disparaîtra ainsi que la couronne. Le roi est nu : il lui faut tout reconquérir et tout faire passer à un niveau supérieur. On retrouve cette histoire de bébés savants redevenus innocents chez Claude Ponti (L’Affreux moche Salétoutflaire et les Ouloums-Pims, 2015) et d’autres points communs entre les deux auteurs.

LES REPRISES

Comme la plupart des auteurs, Anaïs Vaugelade, construit son œuvre entre les œuvres existantes : « Plutôt vandale je pioche chez les autres ce dont j’ai besoin. On me met souvent dans la descendance de Sendak. Je ne connais pas bien son travail. Je connais mieux et je préfère Arnold Lobel. Mes premières images imitaient Solotareff, Nadja, Krings. Je regarde souvent les albums de Claude Ponti. Son travail m’impressionne, pourtant, on ne raconte pas le même genre d’histoires. Ses livres, on peut presque les commencer par le milieu. Mes histoires sont plus classiques. J’essaie d’utiliser des formes fermées, concises, faciles à retenir, des fables. J’aime les histoires faciles à avaler et lentes à digérer ». Nous avons souvent évoqué, dans ces colonnes, son Déjeuner de la petite ogresse comme une réponse ironique et bienveillante au Géant de Zéralda. Quand Tomi Ungerer montre un ogre se civilisant auprès d’une jeune cuisinière jusqu’à l’épouser et lui faire des enfants dont le dernier porte une fourchette et un couteau (armes du père ?), Anaïs Vaugelade montre une petite ogresse tombant amoureuse d’un jeune garçon qui passe la serpillère, range les casseroles : elle l’épouse, lui fait des enfants dont la dernière construit, comme maman, une cage pour attraper les enfants et les manger. Dans Le Garçon qui ne connaissait pas la peur, Anaïs Vaugelade adapte un conte de Grimm : « De celui qui partit en quête de la peur ». Elle ajoute des éléments, en condense, accélère des rythmes, transforme des passages, interprète le récit sans le dépouiller de sa force tout en l’actualisant.

L’album est grand, noir, brillant sur la couverture, clair et mat à l’intérieur. Le début introduit le lecteur dans un univers désolé sur lequel une pluie s’abat. Un accident a eu lieu et, de la voiture haut perchée, est tombé un bébé qui suce une grosse pierre, seule ressource de ce paysage désertique. Cette partie, qui n’existe pas chez les Grimm, s’articule ensuite au conte originel : un enfant qui ne connaît pas la peur aimerait éprouver ce sentiment. Anaïs Vaugelade réduit l’aventure à deux épisodes (au lieu de trois), supprime les événements macabres (les pendus qui prennent feu, les bouts d’hommes qui sortent de la cheminée, le cadavre qui se réchauffe dans le lit) au profit d’une mise en scène sophistiquée, haute en violences (torrent de crânes
de ouistitis, lutte avec une carcasse en peignoir de soie rouge). La résolution diffère puisqu’à la place de la fille du roi, il y a une jeune femme croisée dans une vigne (elle recolle le jeune homme détruit par le squelette, brisé par ses parents). Le conte passe de la barbarie débridée à la rudesse des sentiments, de la décomposition des corps à la naissance de la sensualité (gilet jeté sur les épaules de la jeune femme puis sur le bras du fauteuil, course sur le balcon où une brise matinale effleure les nuques des amoureux et leur fait connaître le même frisson). Le sadisme, chez Vaugelade est spectaculaire (exhubérant), l’amour est humble (contemplatif).

UN BOUILLON DE TRAVAIL

Anaïs Vaugelade n’est pas toujours l’auteure de ses textes, elle illustre parfois d’autres auteurs (voir bibliographie), appréciant de collaborer avec ceux qu’elle
connaît pour ajuster le texte et les images. Quand elle travaille seule,
elle converse avec elle-même (Je me suis demandé, Je me suis dit, Je ne me suis pas convaincue / Je cherche, Je veux je ne veux pas / Je pense que je peux / Je tente, Je me trouve confrontée, J’essaye de me cramponner / Je me rends compte, Ça m’embarrasse, J’en viens à / J’essaye de me focaliser, Je trouve ça pathétique / J’aime beaucoup raconter. :..) : « Le style, dit-elle, c’est une logique de travail avant d’être un goût, une esthétique. On pourrait voir une disparité entre mes livres. Ce n’est peut-être pas le même univers mais il s’agit du même travail, chaque livre est un wagonnet accroché au précédent. Je dessine un story-board, esquisses et phrases en regard (en moyenne trois années entre les premiers éléments et le story-board). Je laisse ma mémoire faire le tri, si j’oublie c’est que ça n’était pas une bonne idée. Je mûris mes histoires, ne prends pas de notes, ne fais pas de croquis, je laisse cuire. J’explique ce processus par la métaphore de la soupe : ma tête est une marmite, on met toutes sortes d’éléments dedans, un bout de viande, un os, une carotte. Tout cela cuit à feu doux et à la fin, la mixture n’est plus une carotte, de la viande ou un os mais tout cela ensemble. Mon idéal de livre c’est le bouillon Kub : on part d’une vache, organisme complexe, et on va vers une forme ultra simple, un petit
parallélépipède ultra concentré. J’aime raconter des histoires concentrées qui se développent dans la mémoire du lecteur. Je m’appuie sur une première version du texte que je retravaille à haute voix pendant que je dessine. Un album réussi a trouvé le bon rythme avec le texte, un peu en arrière du temps comme on dit en musique. C’est me tension
 ».

En quittant Anaïs Vaugelade, il nous a semblé que sa discrétion, son respect des enfants (elle s’interdit l’ironie, cherche une histoire intelligible au premier degré, ne parie pas sur la culture d’un enfant de six ans) produisaient des œuvres dont l’immédiate compréhension pouvait rendre paresseux. Nous oublions si vite que la simplicité est un travail et une élégance. Dans son essai, Comment lire un livre ? [10], Virginia Woolf écrit : « La première étape, celle de la réception d’impressions de la façon la plus compréhensive possible, n’est que la première moitié de l’entreprise de la lecture ; elle doit être complétée, si nous voulons tirer tout le plaisir d’un livre, par une autre. Nous devons émettre un jugement sur cette multitude d’impressions-, nous devons faire de ces images vacillantes quelque chose de solide et de durable. Mais pas directement. Attendez que la poussière de la lecture retombe, que les conflits et les questionnements s’éteignent : marchez, bavardez ôtez les pétales morts d’une rose, allez dormir. Alors, soudainement, sans que nous l’ayons voulu, car c’est ainsi que la Nature opère ces transitions, le livre reviendra, mais différent. Il flottera à la surface de l’esprit comme un tout. ». Une fois fermés,
on sent qu’après avoir déposé un sensation d’évidence, les albums d’Anaïs Vaugelade continuent de déployer des parfums étranges de bonheur et d’intranquillité qui font qu’on y retourne. Et là, devant les humains et les animaux, on se sent comme un bébé venant au monde, conquérants, confiants et gauchement fraternels.

« Anaïs Vaugelade, une oeuvre d’une classe folle »

[1Voir le compte-rendu de la visite de Bernard FRIOT dans la revue précédente.

[2Le Matelas magique, Zuza (la série), Le Chevalier et la forêt, Laurent tout seul, La Mouche (coffret d’Amir).

[3Les propos d’Anaïs Vaugelade, cités dans cet article, sont issus d’un compte-rendu de travail réalisé par le biais de l’association Citérature dans le 18ème à Paris (références sur le site de la librairie Le Rideau rouge, www.lerideaurouge.com)

[4desenfants-deslivres.blog.lemonde.fr, 2 avril 2013

[5Respectivement L’Anniversaire de Monsieur Guillaume, Laurent tout seul, Te voilà !, Une soupe au caillou.

[6Laurent tout seul, Le Matelas magique, Le cauchemar de Zuza, L’Animal domestique d’Hermès Quichon.

[7Un loup apparaîtra deux ans plus tard (Le Secret) dans une cohorte d’individus promis à l’exode ou à un centre de détention.

[8BARJOLLE Mathilde, BARJOLLE Éric, « Anaïs Vaugelade. », Le français aujourd’hui 1/2006 (n°152), p. 127-135,

[9Le Cauchemar de Gaétan Quichon, Philippe Quichon veut voler, L’Animal domestique d’Hermès Quichon, Maman Quichon se fâche, La Vie rêvée de Papa Quichon.

[10L’Arche, 2008