Pour les Actes 143 : « Les enfants ont besoin de livres pour apprendre à lire ! »

Les enfants ont besoin de livres pour apprendre à lire !

Jour de pré-rentrée dans une grande librairie. On se dirige vers le rayon des méthodes de lecture pour humer la manière dont les éditeurs ont répercuté les positions ministérielles en matière d’apprentissage. Quelles propositions, par exemple, des neurosciences ? Des linéaires de livrets vieillots sont répartis en niveaux scolaires, de la Petite Section au Cours élémentaire : méthode Boscher, Poucet et l’écureuil, Rémi et Colette, Daniel et Valérie... On s’enquiert des nouveautés auprès d’un vendeur chevronné qui sort une méthode de dessous la banque. Pourquoi ce camouflage ? Pas de place, ce à quoi on lui répond, après avoir feuilleté la nouveauté que, vu son peu d’originalité, l’urgence n’était pas de la mettre en gondole. « De toute façon, la syllabique, il n’y a que ça qui marche. » Qui se vend, veut-il dire ? Il répond que la semi-globale n’a pas marché, qu’elle est officiellement interdite comme la globale qui n’a jamais vraiment été employée. Alors, comment on sait ? « Chacun se fait sa petite méthode à soi, chacun bricole dans son coin. Et c’est pas plus mal. » Oui, mais comment et avec quoi se faire sa « petite idée » quand domine un seul courant [1]. Le super vendeur a tourné les talons.

Pas loin, une petite fille garde les sacs en feuilletant un livre tandis que sa maman furète. Sa fille entre en Grande Section et elle aimerait l’« avancer ». L’enfant observe une page avec « une île », « un palmier », « un crocodile », « un soleil  » pour apprendre le son « l » : « Sur le bateau qui est là-bas y’a sûrement un pirate qui va vouloir les noix de coco trop bonnes pour lui tout seul mais le crocodile va le manger quand les noix vont être tombées parce que les crocodiles ça monte pas aux arbres. » « Tu es sûre que les crocodiles mangent les noix de coco ? » « Non mais c’est une histoire. Et après le crocodile, il va dormir dans le bateau parce que le soleil est trop chaud et quand les noix auront repoussé, y’a un autre bateau qui va venir avec une sorcière peut-être et elle va ouvrir le ventre du crocodile et se marier avec le pirate. » La maman a enfin récupéré le vendeur : « De toutes façons, c’est tout des syllabiques et y’a que ça qui marche. » La mère se tourne alors vers un meuble consacré au matériel Montessori. Elle sort un abécédaire avec des lettres rugueuses et dit : « Regarde, tu vas pouvoir suivre avec le doigt, il y a des flèches et puis ça brille et après tu sauras écrire. » « Tu vois pas qu’il y a pas d’histoire ? Et moi je veux des histoires. ». On lui conseille le rayon des livres de jeunesse. « D’abord faudrait peut-être savoir lire », raille le vendeur. Mais l’enfant se lève : « Ça y est ! Je sais lire. On y va ? »

Comment a-t-on pu à ce point échouer à donner des repères à des parents qui ont pourtant su apprendre à parler à leurs enfants ? Comment n’a-t-on pas réussi à persuader que, concernant l’utilisation et l’apprentissage des langages, « rien ne semble pouvoir être formalisé dans une quelconque méthode de lecture faite d’une succession de règles et d’exercices » ? Comment a-t-on été si peu convaincant pour montrer que le niveau de maîtrise de l’écrit est proportionnel à l’implication de l’enfant dans le « fonctionnement graphique du collectif », à la puissance des aides environnantes et à la qualité de l’entraînement individuel ? Comment a-t-on été si inaptes à déscolariser la lecture et à rendre désirable une école ouverte aux projets, à l’entraide, à la réussite individuelle dans la promotion collective ?

Le lendemain sur France Inter, Pierre Rosenvallon venait parler de son dernier ouvrage (Notre histoire intellectuelle et politique 1968-2018, Seuil) pour constater, comme Nicolas Hulot l’avait fait trois jours auparavant, que les changements sociaux ne sont l’œuvre ni d’un parti, ni d’une association, ni d’un être providentiel mais d’un élan social. Le rôle des politiques et des intellectuels c’est d’aider, disait le professeur au Collège de France, à « désépaissir le brouillard, à penser collectivement les situations collectives en donnant de la visibilité. » La visibilité, voilà ce qui manquait aux rayonnages de la librairie et ce qui manquera toujours à nos actions tant qu’elles resteront confidentielles et arque-boutées sur leurs certitudes. S’adresser aux citoyens, le ministre en est convaincu même s’il prône des méthodes qui demandent d’apprendre à suivre le chemin des lettres avant de savoir ce qui peut bien se passer avec un crocodile échoué on ne sait comment sur une île déserte seulement plantée d’un arbre à deux noix de coco. Des rencontres se tentent à Grenoble où un groupe de professionnels issus de milieux différents se recentrent autour de cette affaire qui consiste à « raconter des histoires aux enfants » sur le temps périscolaire : « La lecture est une pratique sociale et si le rôle de l’école est essentiel dans son apprentissage, il est à lier avec profit à un réseau familial et relationnel au sens large, chacun apportant une contribution positive sous réserve d’une coordination réfléchie et durable. » Dans un Centre de Loisirs des Hauts-de-Seine, l’accompagnement scolaire cherche à bénéficier de tous les groupes fréquentant cette microsociété pour que l’aide aux enfants et aux adolescents soit l’objet d’un « partage de productions, de débats, de découvertes, de compétences » des gens du quartier. La prochaine revue de l’Association Française pour la Lecture, Les Actes de Lecture, traite de ces questions et ajoute une lettre aux auteurs, aux illustrateurs, aux éditeurs qui ne peuvent rester silencieux quand les directives ministérielles mettent à ce point le livre hors des regards des enfants, les histoires écrites juste à portée de l’oreille, sans image pour distraire. Christian Bruel, Bernard Friot, Anne Herbauts ont déjà réagi.

A l’arrêt de bus, la maman n’est pas rassurée. On lui dit qu’avec un tel désir sa fillette devrait rapidement savoir lire. Oui, répond-elle, si elle suit bien la méthode et ne s’invente pas toujours des histoires. On la comprend même si on n’est pas inquiet pour les mêmes raisons. Le bus que nous prenons quitte le coeur de la capitale pour des faubourgs moins touristiques. On se sent découragé par cette querelle inutile avec le vendeur, par ces vieilleries insolemment vendues aux parents déboussolés (alors que pour Jean-Michel Blanquer l’école doit former des citoyens pas des consommateurs [2]), par ce qui attend l’enfant amatrice d’aventures et par notre impuissance. Saurons-nous faire entendre la voix d’Anne Herbauts : les enfants n’ont pas besoin de livres « lisses » mais de livres qui s’emparent de leurs questions. Ce que je me demande, moi, dit la fillette, c’est comment ça fait quand on sait lire.

La revue Les Actes de Lecture paraîtra début octobre. Vous pouvez la commander dès aujourd’hui contre un chèque de 14 € à envoyer à : Association Française pour la Lecture, 65 rue des cités, 93300 Aubervilliers cedex

[1Le livre d’Éveline Charmeux, Lire, c’est comprendre – Donc apprendre à lire, c’est apprendre à comprendre ce qui est écrit, a eu le plus grand mal à trouver un éditeur et ne sera pas tête de gondole.

[2Paris Match, 29/08/2018