Article

« Laissez passer les enfants de Desnos »

Yvanne CHENOUF

En ces temps de commémoration des deux guerres mondiales, les enfants de Compiègne [1] se devaient de faire œuvres de souvenir. Il y a quatre ans, à l’école Pompidou A, des CM2 avaient travaillé avec l’auteur-illustrateur Fabian Grégoire [2] sur une correspondance entre un Poilu et son épouse et produit un livret « Si peu de temps ensemble » ; cette année, des CM2 de l’école Pompidou B ont lu Chantefables et Chantefleurs de Robert Desnos (interné à Compiègne au camp de Royallieu avant sa déportation) et tout en s’essayant à l’écriture de poèmes, ils ont rendu hommage au poète et au résistant. Récit de ce projet et de ses enjeux, historiques et littéraires.

La découverte

Pour apprécier le sens caché des Chantefables et CbanteJleurs [3], petites pièces fantaisistes créées sous l’Occupation, nous avons d’abord lu Le léopard, très accessible. Immédiatement les élèves ont réagi et relevé des éléments troublants (le léopard ne vit pas dans le bois mais dans la forêt, il ne miaule pas comme un chat sauf par sournoiserie), inquiétants (« il vient de nulle part ») et noté le conseil de prudence au deuxième vers (Prends garde). Avec son double fonds, ce poème cachait son jeu, mettait sur le qui-vive.

Le léopard

Si tu vas dans les bois,
Prends garde au léopard.
Il miaule à mi-voix
Et vient de nulle part.

Au soir, quand il ronronne,
Un gai rossignol chante
Et la forêt béante
Les écoute et s’étonne,

S’étonne qu’en ses bois
Vienne le léopard
Qui ronronne à mi-voix
Et vient de nulle part

Pour donner corps au soupçon (ne pas le réduire à la peur d’un fauve), nous avons lu Le coquelicot, texte apparemment plus léger sauf si on le replace dans son contexte de production (1944) : inventivité quotidienne (système D), espoir, résistance sourde ou organisée. [4] Le lien entre le coquelicot et la cocarde (emblème révolutionnaire) a facilité d’autres rapprochements (guerre et orage, paix et arc-en-ciel) et permis de lire le tenace espoir dans le futur suivi de son adverbe (Nous irons bientôt). Même attente des jours meilleurs dans Le coucou (oiseau), même rejet des mauvais jours dans Le seringa (et ses rutabagas). Petit à petit, vivre sous l’Occupation prenait chair. C’est avec Le lotus que les élèves ont saisi le lien entre le fond et la forme : au plus dur du malheur, quand « il pleut, il pleut, il mouille », que Radio Paris ment (« Il pleut, il pleut, il ment » [5]), que rôde le caïman (les Allemands), que la grenouille (les Français) est dignement protégée par une fleur entourée d’eau (élégance british), le petit air de comptine flottant sur ce poème (déjà sensible dans Le Léopard avec le « gai rossignol ») apporte une note optimiste au cœur d’un temps pour le moins mauvais. Dans La baleine, les élèves ont dû réunir plusieurs éléments pour confirmer l’indissociabilité du fond et de la forme. En lisant le poème, à haute voix, une enfant a trébuché sur l’expression « Petit appétit » et rétabli la tournure proverbiale « Petit à petit » : quelque chose venait de distraire l’écoute passive, d’accrocher l’oreille. Relecture à la recherche d’autres bizarreries : une baleine ne fait pas de nid (mais les oiseaux si !... petit à petit), des nourrissons géants « ça n’existe pas ! » et « pourquoi pas ? » [6] (le baleineau pèse 7 tonnes à la naissance). Il ne restait plus qu’à écouter, les yeux fermés, le quatrième vers pour que l’étrange « lait froid » (les baleineaux en consomment 90 kg par jour) ne se transforme en « effroi ». Alors, au-dessus de la mère assoupie, les bateaux et les paquebots dont le poème dit qu’ils « naviguent sur les flots » n’ont pas tardé à être identifiés comme une présence ennemie. Sentiment d’une alliance entre peur, vigilance et confiance, l’état d’esprit de cette époque-là. Surprise des enfants, intérêt des lecteurs, plaisir des auditeurs, naissance d’une communauté d’amateurs... la passion Desnos venait de naître.

La baleine

Plaignez plaignez la baleine
Qui nage sans perdre haleine
El qui nourrit ses petits
De lait froid sans garantie.
Oui mais, petit appétit,
La baleine fait son nid
Dans le fond des océans
Pour ses nourrissons géants.
Au milieu des coquillages,
Elle dort sous les sillages
Des bateaux, des paquebots
Qui naviguent sur les flots

Sur d’autres poèmes [7], nous avons continué à relever des indices pertinents, à établir des constantes : récurrence d’oiseaux (Chantefables), de fleurs (Chantefleurs), de mélodies (Il pleut, il pleut, c’est la fêle à la grenouille, Ohé ! Ohé ! matelot.!), de proverbes (Petit à petit l’oiseau fait son nid, En avril ne le découvre pas d’un fil), de saisons, de mois, de jours... La vie ordinaire, prise dans l’étau des occupants, avait beau ne tenir qu’à un fil, elle tenait et tirait sa force du souffle animal, de la respiration végétale, de la création humaine (refrains, dictons), du spatio-temporel (cycles saisonniers, cours de l’eau).

Comment rendre audibles ces trouvailles (sous-entendus, jeux de mots, citations) sans leur ôter leur mystère ? Nous avons appris à lire à demi-mots, à mi-voix, à double sens et cette activité équivoque nous a conduits à parler de Radio Londres et de ses messages cryptés écoutés grâce au CD inséré dans l’album édité par Le Rouergue : Ici Londres ! [8] Nous avons pris connaissance de quelques-uns des 15000 messages émis en révélant leur fonction [9] et le sens caché des plus célèbres ou des plus accessibles : Baissez donc les paupières (fin du message de pré alerte), Le chat a 9 vies (parachutage de 9 agents), Gabrielle vous envoie ses amitiés (parachutage à réceptionner), Les sanglots longs des violons... (ordre sabotage généralisé des installations ferroviaires, 4 juin 1944)... blessent mon cœur d’une langueur monotone (attaques des dépôts de munitions, des stations de transmission, embuscades sur tout le réseau routier, harcèlement des convois allemands, 5 juin 1944) avant de s’essayer à l’écriture de tels messages. [10] L’intérêt grandissait pour un projet où les hauts faits de résistance se nourrissaient des savoirs élémentaires, comme dans les abécédaires (chansons, noms de villes, de fleurs, de fleuves, d’oiseaux, de saisons...).

La consolidation

Le risque, avec les projets de longue haleine (celui-ci s’est déroulé sur 6 mois environ), c’est de se laisser étourdir par l’enthousiasme général, la pertinence des interventions individuelles sans pouvoir mesurer les gains réels de chaque enfant. Il fallait renforcer la familiarité avec les textes (aisance à les lire, aptitude à sonder leur sens) et donner des outils pour que l’intérêt collectif débouche sur du pouvoir individuel. Pendant deux séances, les enfants ont exploré de façon autonome (seuls ou en groupes) de nouveaux poèmes en mettant à l’épreuve leurs nouveaux savoirs. Ont donc été programmés (après Le léopard, Le coquelicot, Le coucou, Le lotus, La baleine), Le seringa et Le papillon pour ces difficultés quotidiennes sous l’Occupation, L’angélique pour l’espoir, Le tamanoir et Les fourmis pour la valeur symbolique des animaux (en gros, les fourmis pour les citoyens, le tamanoir pour la police). Parallèlement, des informations ont été apportées sur l’époque : le système D (comment faire du café sans café, sucrer sans sucre, manger du pâté de foie sans foie), les sujets de conversation (le goût des rutabagas, les papillons dans le bouillon), les moyens stratégiques (le mystère des pigeons voyageurs) et l’activité de Robert Desnos, sur le plan politique (recueil d’informations pour les Alliés, sabotages et transports d’armes, fabrication de faux papiers...) et littéraire (Dadaïsme et Surréalisme, amitiés avec Aragon, Eluard, Prévert, Tzara...). La curiosité pour cet « homme robuste » au « sourire de source » qui avait « donné rendez-vous à toute ta terre sur le Pont-au-Change » [11] se transformait en affection.

Le recueil de données. Progressivement, les murs se sont recouverts de poèmes, d’images de fleurs et d’animaux, de photographies du poète, de productions d’enfants (brouillons, schémas, tableaux, dessins). La difficulté, à cette étape, était de nourrir les savoirs (au niveau du contexte historique et de la substance linguistique) sans porter atteinte au plaisir de découvrir et de s’affecter, d’étayer l’expérience culturelle sans nuire à l’émotivité : « un peu de savoir, un peu de sagesse, et le plus de saveur possible » [12]. Tout en restant énigmatiques, les poèmes de Desnos étaient composés d’une matière quantifiable (les colonnes se remplissaient et se réorganisaient constamment) et explicable (informations sur les animaux et les plantes, remémoration ou apprentissage des comptines et des chansons, explicitation et fabrication d’onomatopées, situation des fleuves et des rivières sur une carte...) : ainsi se constituait une base d’inspiration pour les productions à venir. [13]

Le dossier personnel. Chaque élève a ouvert une chemise où classer les poèmes (au fur et à mesure de leur étude), les recherches sur les plantes, les animaux, les lieux, les événements historiques et sociaux ainsi que des informations sur Robert Desnos... Quelques enfants ont poursuivi personnellement l’investigation sur Internet et ajouté à leur « trésor », des photos, des images, des dessins. Ont été joints, mois par mois, les exemplaires du journal de bord du projet : Le Pourquoi pas. [14] Ce dossier a été l’objet d’un travail méthodologique : classer les documents, les indexer, les numéroter... afin de les retrouver rapidement.

Le journal. La conception de ce journal est due à Léa Martin (directrice du Centre André François à Margny-lès-Compiègne [15]). Les buts étaient triples : premièrement, offrir un point de vue sur chaque séance pour en rappeler les étapes et les enjeux et inviter les enfants à confronter leur point de vue, deuxièmement, apporter les informations nécessaires à la compréhension des textes (contexte historique et littéraire), troisièmement, tenter de donner chair à la relation qui se nouait entre Robert Desnos et la classe en liant l’engagement citoyen et l’humour... Dans le premier numéro [16], figurent une « carte d’identité » de Robert Desnos (situation de l’homme), des évaluations sur les poèmes étudiés (sous forme de jeux), des informations sur les valeurs symboliques (des fleurs, des animaux, des couleurs), des citations, des rectifications... Le deuxième numéro poursuit l’information sur le plan historique (l’Occupation) et littéraire (l’écriture dadaïste), sur les héros de l’œuvre (les fleurs et les animaux), sur les messages codés tout en posant des questions (obliques) sur les savoirs acquis lors des séquences précédentes. Le troisième numéro lance la production d’écrit, du côté du projet (produire des pièces fantaisistes sur des sujets de société douloureux) et de la méthode [17] (découpage/collage à la façon, notamment, de Tristan Tzara). Le quatrième numéro effectue un retour sur les poèmes écrits par les enfants. Le cinquième numéro rassemble les productions et les dessins d’enfants.

Le point d’orgue

Juste avant de commencer à écrire, la directrice du Mémorial de l’Internement et de la Déportation de Compiègne (Anne Bonamy) et le groupe local de l’AFL (animé par Solange Dumay) ont organisé une rencontre avec Jacques Fraenkel qui a connu Desnos pendant son enfance (aujourd’hui son ayant-droit) [18]. Au cours de cette rencontre, les enfants ont pu dire leur attachement au poète et au résistant, pour son humour, son courage et sa solidarité (notamment le fait d’avoir fabriqué des faux-papiers aux Juifs, une information chargée de sens dans ce quartier où de nombreux habitants sont en attente de régularisation administrative). Jacques Fraenkel a fait bien davantage que de répondre aux questions, il a rappelé la résistance toujours nécessaire contre les privilèges, le racisme... et renforcé, s’il en était besoin, la valeur du poète, le sens de son engagement : alors que les enfants se désolaient que la maladie l’ait emporté juste le jour de la libération de son camp, Jacques Fraenkel a rappelé la victoire que représentait, pour Robert Desnos, le fait d’être mort en homme libre dans un pays libéré.

La production

On n’écrit pas sans projet. Nous avons démarré la production de textes à la manière de Chantefables et Chantefleurs en traitant avec le plus de fantaisie possible (et un brin d’absurde) les difficultés que l’ordre du monde (désormais «  libre ») posait au plus grand nombre : les gens qui dormaient dehors, les gens abandonnés (enfants orphelins, vieillards en maison de retraite), les gens sans travail, les gens malades ou handicapés, les gens loin de leur pays, les gens violents, les gens victimes... Ces propositions d’élèves ont fait l’objet d’un classement : sous le thème d’exclusion sociale (les sans domicile fixe, la solitude, le chômage, la pauvreté), sous le thème du handicap (la mise à l’écart des gens physiquement différents), sous le thème de la guerre (la terreur, l’exil, la mort), sous le thème de la violence (les brutalités ordinaires, des voyous ou de la police). Chaque enfant a choisi son thème, deux d’entre eux en ont changé en cours d’écriture. [19]

Pour illustrer la consigne (écrire de façon fantaisiste de courts poèmes à partir des difficultés d’aujourd’hui en utilisant des fleurs, des oiseaux, des comptines, des proverbes, des noms de villes, de fleuves, de rivières, des onomatopées, des rimes...), un essai a été proposé avec les commentaires de son auteur. Venait de se produire, à cette époque, un événement autour du « Nutella » dans un supermarché [20], événement que les enfants justifiaient comme la chance de pouvoir se payer quelque chose de bon à bas prix (donc en quantité).

Pendant trois séances de 2 heures environ (en groupes 6 à 7 enfants), 20 poèmes d’une taille allant de 331 signes à 583 signes (moyenne 436 signes) ont été écrits. Nous avons procédé de la façon suivante :

► reconstitution, par chacun, de poèmes de Desnos vidés de leurs constantes (onomatopées, comptines, noms de villes, de fleuves ou de rivières, formules répétitives, etc.) [échauffement].

► sélection dans le matériau collectif des éléments que chacun imaginait insérer dans son propre texte (listes, tableaux, post-it...) et organisation d’un tableau de bord d’écriture [esquisse].

►imagination de l’histoire que chacun voulait raconter, paragraphe par paragraphe (3 ou 4 maximum, représentés par des blocs vides dans lesquels figurait l’idée générale) [prévision].

► remplacement des personnages par des fleurs ou des animaux et des sentiments par des éléments climatologiques (orage/guerre, arc-en-ciel/paix) ou saisonniers (hiver/malheur, été/joie)...

Chaque séance a débouché sur une lecture des productions en cours de réalisation, suivie de questions sur ce que l’auteur(e) avait voulu faire. Ces brouillons étaient versés au dossier comme autant d’étapes du travail. Chaque élève a ainsi occupé la fonction de scribe (prescripteur, organisateur, adaptateur) et de scripteur (décideur, gloseur, scénariste) en utilisant les quatre opérations constitutives de l’écriture : ajouter, enlever, déplacer, remplacer des mots, des expressions, des phrases...

On écrit à partir de ce qu’on a lu. Dans les dossiers, sur les murs, en mémoire, chacun disposait d’un substrat linguistique et iconique dans lequel puiser librement pour nourrir sa propre démarche de création. A chacun d’imiter et de réinventer à partir de sédiments laissés par les textes entendus tout au long de la scolarité et hors de l’école, à chacun d’intégrer dans cette pâte déjà-là sa propre manière de voir et de dire, à chacun d’articuler sa voix aux voix du monde.

Pour cela, il fallait sans cesse relire les poèmes (les fixer), les redire (les interpréter) de façon à acquérir des réflexes d’écriture et de travailler à partir d’un déjà-là conséquent.

On invente en imitant. La démarche a parfois été difficile à accepter pour les enfants qui avaient l’impression qu’emprunter c’était « copier », « tricher ». Le feuilletage du Cahier des charges de La Vie mode d’emploi (Georges Perec) et du livre sur les brouillons d’écrivains (BNF) a bousculé la conception esthétique et morale de la rédaction « originale ». On n’écrit pas parce qu’on a de l’imagination, on a de l’imagination parce qu’on a lu, vu, entendu et qu’on sait tirer parti de ce capital.

On écrit en écrivant. Difficile pour ces élèves habitués à écrire « au fil de la plume » de faire le lien entre les éléments prélevés dans les poèmes de Desnos et leur propre production, comme si c’étaient deux opérations distinctes, comme si la première était une contrainte inutile dont il fallait s’affranchir pour pouvoir s’exprimer librement. Ainsi cet élève qui, après avoir relevé des noms d’oiseaux, de fleurs, de fleuves, etc., s’est laissé embarquer dans une histoire de chanteuse de rue repérée par un producteur : « Tu chantes bien je veux t’enregistrer / monte dans la limousine / elle se marie et elle a eu 3 enfants multi milliardaires et elle voit un SDF et elle lui dit monte dans la voiture... ». Mais à force d’équilibrismes et de rééquilibrages, les enfants sont parvenus à bâtir une histoire en se servant de leurs collectes. On peut repérer, dans leurs textes, des fidélités de forme et de sens...

Fidélité à la forme.

► reprise de mots ou d’expressions, souvent rares (Honneur ; Gloire, Bleues, Tamanoir...) et/ou forts (Douleur ; Espoir...).

► reprise intégrale de vers (Oiseau de poils, oiseau sans plumes / L’orage fuit il va mourir...).

► reprise-modification (Avez-vous vu / Vous avez vu, Plaignez / Ne plaignez pas...).

► usage de répétitions au niveau des mots (J’ai froid froid froid / Il fait nuit nuit nuit, Rêve, Rêve, Rêve, Pauvres, pauvres, Dommage, dommage...).

► usage de répétitions au niveau de structures stables (Je suis / Je suis, Qui n’a / Qui n’a...).

► usage de répétitions au niveau de structures évolutives (Entendez / Écoutez / Prêtez attention, Rejetez / Refusez, Le bruit des gens / La gloire des gens / La richesse des gens...).

Fidélité au sens.

► restructuration/tissage : un poème utilise, pour dire la sortie de la misère, un vers tiré du Coucou (Voici venu le mois d’avril) qu’il associe à un vers du Coquelicot (Le bleuet refleurit au lieu de l’arc-en-ciel refleurit), un vers du Coquelicot (Nous irons te cueillir bientôt coquelicot) qu’il associe à un élément du Léopard (Nous irons t’écouter encore gai rossignol).

► difficile d’exprimer le malheur, la douleur, la peur, l’injustice avec fantaisie et nous avons dû in extremis ajouté de la légèreté après avoir travaillé les fins de Desnos.

► hommage à l’action du poète qui se confondait souvent avec Jacques Fraenkel (De Compiègne sur Oise / D’où ils sont partis / Jusqu’à Terezin sur Elbe).

Si c’est plutôt le rythme que les enfants ont retenu, davantage que la rime, tous ont accompli le dur exercice de quitter une expérience de lecture profondément attachante pour entrer dans leur propre écriture, tous ont accepté d’abandonner la narration spontanée et linéaire pour la soumettre à des contraintes extérieures, finalement fertiles. Il a fallu trouver des synonymes, des symboles, dire autrement ce qui semblait évident (par des images, des rythmes, des allusions, des détours, des écarts...), masquer ce qui semblait clair pour que ce soit plus « lumineux » : tous ont cherché et nous avons cherché avec eux, mesurant, sans cesse, la distance qui sépare une intuition intime d’un savoir inconnu : « Il est un âge où l’on enseigne ce qu’on sait ; mais il en vient un autre où l’on enseigne ce que l’on ne sait pas : cela s’appelle chercher. Vient peut-être maintenant l’âge d’une autre expérience : celle de désapprendre, de laisser travailler le remaniement imprévisible que l’oubli impose à la sédimentation des savoirs, des cultures, des croyances que l’on a traversés. Cette expérience a, je crois, un nom illustre et démodé, que j’oserai prendre ici sans complexe, au carrefour même de son étymologie : Sapientia. Nul pouvoir, un peu de savoir, un peu de sagesse, et le plus de saveur possible. »

Remerciements à Yannick. ZARI10UNI, l’enseignante de la classe et la directrice de l’école qui a tenu le cap de ce projet, rendant toutes ses escales heureuses et fructueuses.

Lors de la journée d’ouverture du Congrès National des Conseillers Pédagogiques [21] qui s’est tenu à Compiègne (Citoyens en devenir, Toute une histoire, l’histoire de tous, 16/18 mai 2018), chaque enfant est venu lire son poème devant un public nombreux, impressionnant. Chacun y a mis toute ses compétences, cognitives et affectives, pour restituer les effets d’une aventure collective : assumer publiquement une parole singulière, joyeuse et engagée, sa parole d’enfant en prise directe avec les injustices sociales et les peurs globales. Une résistance fortifiée par la lecture d’un poète fraternel.

Bibliographie adultes
Brouillons d’écrivains, dir. Marie-Odile GERMAIN, Danièle THIBAUD, éd. BNF

Cahier des charges de La Vie mode d’emploi, Georges PEREC, éd. Zulma Bibliographie enfance

Chantefables, Chantefleurs, Robert DESNOS, Gautier-Languereau

Ici Londres !, Anne HERBAUTS, Vincent CUVELLIER, Le Rouergue

Le Grand livre des codes secrets, Michel PIQUEMAL, Daniel R0Y0, Charles DUTERTRE, Albin Michel, 2004

Vous pouvez obtenir gracieusement les journaux parus pendant ce projet en les demandant à l’AFL : afl@lecture.org)

« Laissez passer les enfants de Desnos »

[1À Compiègne a été signé l’armistice de 1914 dans la clairière de Rethondes, à Compiègne se trouve le Mémorial de la déportation (Royallieu) d’où DESNOS partit.

[2Notamment de Lulu et la grande guerre (sur la première guerre mondiale) et de Vapeurs de résistance, sur la seconde.

[3Voir le blog de Yves THOUVENEL qui a conçu un spectacle sur cette œuvre : http://yvesthouvenel.blogspot.fr

[4Voir ici

[5Pierre Dac chantait : « Radio-Paris ment, Radio-Paris, ment... Radio-Paris est allemand » (sur l’air de la Cucaracha).

[6Deux expressions évidemment tirées du célèbre poème : La fourmi

[7Dans l’ordre : Le Léopard, Le Coquelicot, Le Coucou (animal), Le coucou (fleur), Le Seringa, le Lotus, La Baleine...

[8Vincent CUVELLIER, Anne HERBAUTS, 2009

[980% pour opérations aériennes ou maritimes, 20% pour accréditations d’agents, informations sur leur transport à Londres.

[10Nous avons utilisé Le Grand livre des codes secrets, Michel PIQUEMAL, Daniel ROYO, Charles DUTERTRE, Albin Michel, 2004

[11« Je vous salue vous qui dormez / Après le dur travail clandestin, / Imprimeurs, porteurs de bombes, déboulonneurs de rails, incendiaires, / Distributeurs de tracts, contrebandiers, porteurs de messages, / Je vous salue vous tous qui résistez, enfants de vingt ans au sourire de source / Vieil lards plus chenus que les ponts, hommes robustes, images des saisons, / Je vous salue au seuil du nouveau matin. », Robert DESNOS, Le Veilleur du Pont-au-Change, 1942

[12Roland BARTHES, Leçon inaugurale au Collège de France, 1977

[13Feuilletage du Cahier des Charges de La Vie mode d’emploi (Georges PEREC) et des Brouillons d’écrivains (BNF)

[14En hommage à la conclusion d’un des poèmes les plus célèbres : La Fourmi

[15Centre Régional de Ressources sur l’Album et l’Illustration, contact@centreandrefrancois.fr

[16Par erreur, la couverture de ce premier numéro comporte des photos de Raymond QUENEAU...

[17Nous nous sommes inspiré des orientations de Claudette ORIOL-BOYER « Interactions de l’écriture et de la lecture » présentés dans les A.L. n°21 (mars 1988)

[18Voir l’entretien de Robert FRAENKEL dans les A.L n°137 (juin 2017) : « Robert Desnos, l’homme qui souriait », Yvanne CHENOUF (www.lecture.org)

[19Choix ainsi répartis : Handicap (5), SDF (4), Violence (4), Guerre (3), Solitude (2), Migration (1), Résistance (1), Analphabétisme (1)

[20Le 25 janvier 2018, des magasins de l’enseigne Intermarché ont bradé des pots de Nutella à 1,41 € (au lieu de 4,70 €) provoquant des émeutes.