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« 10 bougies pour Bou et les 3 Zours »

Elsa VALENTIN

Il y a 10 ans, paraissait à l’Atelier du poisson soluble, un album immédiatement plébiscité, aussi polyphonique que parodique. La langue utilisée, qui puise à un répertoire linguistique diversifié, suit le trajet classique des petites filles des contes : des abords de la maison, aux sentiers campagnards, jusqu’à la maisonnée des trois ours dans la forêt. Par ses métissages, la langue fait ressortir la substantifique moelle des contes : ludique et angoissante. Les illustrations d’Ilya Green, aux traits pigmentés de Mangas (parfois piquetés de Disney) plaisent beaucoup aux enfants et contribuent au succès de l’album. Le fait que l’auteure, Eisa Valentin, fasse partie de notre association, n’influence en rien notre engouement pour ce livre, mais il consolide notre plaisir.

En avril dernier, au salon du livre jeunesse de Beaugency, une adolescente qui passait devant le stand du libraire où je dédicaçais a montré l’album Bou et les 3 ours en disant à son amie : « Je lisais ça quand j’étais petite, je l’adorais, ce livre ». Plus tard elles sont revenues m’interviewer pour la radio du salon, animée par les collégiens. Cet album a dix ans. Il m’a fallu admettre qu’il fait désormais partie des souvenirs d’enfance de lecteurs devenus grands.

Vendu à plus de 20 000 exemplaires — un record pour l’éditeur — il continue à être celui pour lequel on m’invite, celui que les classes que je rencontre travaillent le plus, celui que les élèves viennent me faire dédicacer. Et tandis que j’aimerais bien qu’il laisse la place aux autres, c’est celui qu’on me demande de lire à haute voix pour la trois-centième fois : « Il était une fois une petite Bou qui livait dans la forest avec sa maïe et son païe. Un jour, elle partit caminer pour gronpir des flores... »

La question qu’on m’a le plus souvent posée à propos de ce livre durant ces dix années est « D’où rient ce langage inventé, d’où vous est venue cette idée ? » J’y ai si souvent répondu — récitant parfois une réponse devenue automatique ou inventant des variantes quand je ne trouvais plus aucun sens dans ces mots trop répétés — que je ne sais plus quelle est la réponse. Je ne l’ai peut-être jamais su après tout. Ce que je peux dire c’est que ce premier album fut plutôt une nécessité qu’une idée. Ce que je peux dire aussi c’est que j’ai toujours trouvé beaucoup d’intérêt à observer les liens et les échanges qui existent entre les langues, les racines communes qu’on retrouve dans les langues latines par exemple, les mots qui voyagent d’une langue à l’autre, la façon dont les langues évoluent et se transforment.

En Afrique la colonisation a laissé derrière elle des langues européennes, ainsi que des créoles dérivés de ces langues. Elles cohabitent avec les langues africaines. Par exemple en wolof (langue principale du Sénégal) clé se dit thiabi ; ce mot a en fait été emprunté au créole cap-verdien tchavi sans doute lors d’une des vagues d’émigration cap-verdienne vers Dakar au cours du 20ème siècle. Le créole du Cap Vert est lui-même issu du portugais (en portugais clé se dit chave). Si bien que le mot wolof thiabi provient en fin de compte du latin clavis, après quelques détours. Le wolof qu’on parle aujourd’hui à Dakar étant par ailleurs truffé de mots français, thiabi fréquente à l’occasion son cousin porte-clé. Ce genre de rencontre m’émerveille !

Ce que je peux dire enfin c’est que j’ai toujours été fascinée par les langages inventés, de ceux qu’on s’inventent entre amis jusqu’à ceux qu’on rencontre dans la littérature, par exemple dans les poèmes d’Henri Michaux, en passant, dans les années 80 de mon enfance, par une publicité qui m’a marquée au point que j’ai à peine besoin d’aller la rechercher sur le web pour retranscrire le dialogue du couple de singes en salopettes qui en étaient les protagonistes, discutant dans leur cuisine à propos d’un vêtement sali :

 Ohlalala look alchilo souk ! Qui
va ska lava ? No bibi, hein ?
 Calmina ma lovin’you...
 Ma so crado boulot !
 Daki Omo micro, et crapoto basta fuite !
 Ah ? So touti mini rikiki !
 Ma kif kif costaud ! [1]
Etc.

Ce n’est sans doute pas un hasard si j’ai écrit Bon et les 3 ours après avoir vécu deux années au Cap Vert, où j’ai appris le créole cap-verdien et des notions de wolof. De là à expliquer pourquoi j’ai ressenti le besoin impérieux d’écrire une version de Boucle d’or dans une sorte d’espéranto rêvé, une langue qui, comme celle de cette publicité, ne soit plus du français mais reste transparente, il reste une distance qu’il n’est pas de mon ressort de combler.

De quoi est fait le langage de Bou ? Je peux répondre à cette question comme le fera n’importe quel lecteur qui l’observera. Mais sur le moment ce langage m’est « venu » sans méthode réfléchie, sans construction sciemment ordonnée, presque en une seule soirée. Ce langage est fait de mots étrangers, de mots inventés - parfois à partir de racines latines -, de mots déformés, de mots-valises, de mots d’argot ou d’un registre familier. Si le mot ne me semblait pas assez limpide je l’ai doublé avec un autre sensé en éclairer le sens. Par exemple : « Il la mena taf taf rapido jusqu’à la flore bunita bellissima. », ou « Elle gonca tocca ma nul ne respondit. » Les langues étrangères dans lesquelles j’ai pioché pour écrire ce texte sont l’italien, l’anglais, le créole du Cap Vert et le wolof. Par exemple païe et maïe, luce, fogo, pikinote, bunita, gonca sont créoles, l’expression taf taf pour dire vite, ou la façon de placer trope après un adjectif pour dire trop viennent quant à elles du wolof. Seul le vocabulaire est altéré (noms, verbes adjectifs et certains pronoms), la syntaxe reste celle du français.

Orthographier ces mots étrangers ou inventés de façon à induire la bonne prononciation chez un lecteur français a été problématique. D’ailleurs je n’ai pas toujours réussi mon coup : certains lecteurs prononcent troppé et florès là où j’entendais trope et flore ! Mais peu importe, le texte appartient tout autant aux lecteurs qui se l’approprient qu’à l’auteur. Beaucoup y entendent de l’espagnol, langue que je connais peu, et les élèves de la Calandreta (école franco-occitane) de Millau m’ont demandé, lors d’une rencontre, si je parlais occitan, car d’après eux ce texte était « plein d’occitan » ! Il y a aussi un quiproquo que je n’avais pas anticipé : les parents de Bou l’attendent avec impass¡quiétude, qui dans mon esprit était un mélange d’impatience et d’inquiétude. Certains lecteurs y entendent des parents impassibles qui attendent dans la quiétude. Ainsi chacun projette dans ce texte ses propres attentes, son propre bagage culturel et linguistique, et c’est tant mieux !

De façon moins fréquente mais récurrente, on m’a aussi demandé si je ne pensais pas que cette orthographe fautive et ces mots fantaisistes ne risquaient pas de causer des dommages irréversibles dans les cerveaux des apprentis lecteurs. Ce à quoi j’ai répondu sans toujours convaincre que j’avais grande confiance dans l’intelligence des enfants et dans leur capacité à jouer avec la langue. Même très jeunes, dès un an et demi, les enfants ne sont pas dupes face à un langage inventé ou déformé. En entendant ou en lisant un texte tel que Bou ils construisent du sens en s’appuyant sur ce qu’ils connaissent du langage écrit et du langage oral. En général les enfants adorent les jeux de mots et tant mieux, car jouer avec la langue est une activité métalinguistique.

Et quand les enfants eux-mêmes me demandent pourquoi j’ai inventé et transformé des mots, je leur dis que c’est avant tout parce que cela me faisait plaisir et je ne manque pas d’ajouter que la langue nous appartient à tous, que c’est notre bien commun et en même temps un matériau avec lequel chacun est libre de jouer à sa guise. Je les incite à se l’approprier, à la triturer, la détourner et la réinventer autant qu’ils voudront. Elle est là, à leur disposition, qu’ils en fassent bon usage, qu’ils se fassent plaisir en écrivant !

Malgré quelques appels du pied d’éditeurs, je n’ai pas réécrit de texte dans un langage inventé... Jusqu’à l’album Zette et Zotte à l’uzine, qui paraît en ce mois de mai 2018. Pour ce dernier, cela s’est imposé pour des raisons différentes. Des mots comme « patron » « ouvrier » « grève » et « révolution » me semblent inaudibles, vidés de leurs sens à force d’être rebattus. Bien sûr on ne peut pas dire qu’on les ait beaucoup lus dans la littérature jeunesse. Mais ils m’ont toujours paru inutilisables tels quels, même s’ils se trouvaient au cœur de problématiques que je brûlais d’aborder depuis longtemps dans un album.

C’est le film Merci Patron ! de François Ruffin qui m’a donné l’envie irrésistible d’écrire ce texte. Fidèle à sa cause, il a su trouver l’énergie et la créativité qui lui permette la démonstration-action jubilatoire qu’est ce film documentaire : après avoir tenté en vain de réconcilier le milliardaire et ses victimes lors de l’AG annuelle de LVMH quand il était reporter pour l’émission de radio Là-bas si j’y suis, il n’a pas lâché l’affaire et a organisé pour et avec les époux Klur - chômeurs, surendettés et menacés d’expulsion par la faute de Bernard Arnault, responsable de la délocalisation de leur usine en Pologne - un traquenard de haut-vol qui a réussi à les sauver et à réenchanter la lutte des classes. L’humour était donc un moyen de rendre audible un propos politique qui risquait fort de se discréditer s’il était tenu avec sérieux. Il me fallait trouver à mon tour un décalage, et comme une évidence il m’est apparu que ce décalage pouvait résider dans la transformation même des mots éculés qui me paraissaient inutilisables. Cette fois aussi le texte est venu très vite et sans construction préalable... (voir ci-contre)

Parler d’inégalités, de libéralisme et de conflit social avec légèreté m’a ainsi été possible en travaillant la matière de la langue et en jouant avec les mots.

« 10 bougies pour Bou et les 3 Zours »

[1Publicité utilisant des primates pour lancer la lessive Omo Micro, produite par l’agence Lowe Llntas en 1983