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« La syllabique est supérieure à la globale : la preuve scientifique ? »
Jean-Pierre LEPRI
La Science est convoquée pour désigner « scientifiquement » la supériorité de la « méthode syllabique » sur la « méthode globale ». Qu’en est-il vraiment, du seul point de vue scientifique, de cette démonstration ?
La confiance en la science
peut difficilement reposer
sur la foi du charbonnier. [1]
La Science est souvent expressément convoquée [2] pour trancher ce débat entre deux méthodes de lecture [3] : la « syllabique » (et ses bienfaits) ou la « globale » (et ses méfaits). Qu’en est-il donc, scientifiquement parlant, de cette décision « scientifique » ? La science se définit [4] par la constitution d’« objets » d’étude, de relevés de données, observables, mesurables, indiscutables et reproductibles, suivie d’un raisonnement rigoureux, cohérent.
Trois données scientifiques indiscutables
1. L’imagerie cérébrale [5] met en évidence l’activation de certaines zones du cerveau chez les lecteurs examinés [6], lesquels sont passés par l’oralisation de l’écrit. Evidemment, on constate qu’ils lisent en utilisant la conscience phonique.
2. L’acoustique montre que le B.A = BA n’existe pas. Ainsi, et par exemple, lorsqu’on efface sur un enregistrement sonore de BA ce qui correspond à A, il ne reste qu’un grésillement indistinct de celui qu’on obtient en faisant la même manipulation avec PA [7].
3. La statistique révèle qu’en CM1, 72% des élèves ne comprennent pas suffisamment [8] ce qu’ils lisent, seuls 4% sont de véritables lecteurs [9].
Analyse scientifique et interprétation de ces résultats
D’une part, l’enquête statistique PIRLS ne corrèle pas ses résultats à une méthode plutôt qu’à une autre. De fait, ces résultats mesurent implicitement les effets de la seule et unique « méthode » en cours dans les classes depuis la circulaire ministérielle du 3 janvier 2006 : la méthode syllabique. Ils en valideraient donc plutôt son échec que sa supériorité. D’autre part, une « méthode », quelle qu’elle soit, peut-elle être constituée en « objet » scientifique, indépendant des êtres humains qui l’incarnent ? [10] Enfin, aucune recherche scientifique n’a exploré le fonctionnement du cerveau des lecteurs n’ayant pas connu la syllabation (mais utilisant la voie directe : je vois —> je comprends), celui de non-entendants ou de non-oralisants [11] — celui de ceux qui lisent plus de 9 000 mots/heure, court-circuitant ainsi la conscience phonique et utilisant la seule conscience graphique. Dans ces conditions, peut-on déduire de ces données, bien que scientifiques, que l’incompétence en lecture est due à la « méthode globale » ? Ou que la méthode syllabique est plus efficace que la méthode globale ? Ou l’inverse, d’ailleurs ? Où est la démonstration, l’enchaînement rigoureux, cohérent, entre les données précitées, incontestables, et de telles conclusions ?
En matière de lecture, la science ne semble invoquée que comme figure totémique — devant laquelle tous devraient s’incliner. La Science ne peut se positionner scientifiquement sur des « méthodes » [12] d’enseignement de la lecture. En revanche, (s’intéresser à ces pseudo-démonstrations scientifiques empêche de se consacrer à l’important : comprendre [13] et propager [14] l’acte de lire.
[1] Jean BRICMONT, physicien, au Colloque d’ouverture 2007 du Collège de France, http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?artide2745. « La science est sacralisée et ses résultats négatifs popularisés » (Claude ALLÈGRE, La Science est le défi du 21ème siècle, p.276).
[2] Notamment par le Ministre de l’Éducation nationale, en 2018 :. Clément DOUCET « crain[t], hélas ! un savant, péremptoire comme un prophète, qui méprise ou ignore l’objet même de sa science, après être devenu seul maître des recherches en sa matière [et] bientôt peut-être seul maître en matière d’éducation... »
[3] Sur les « méthodes » de « lecture », cf. notre « Là où le B.A. BA blesse », Lire se livre, Le Hêtre-Myriadis, p. 49.
[4] « Ensemble cohérent de connaissances relatives à certaines catégories de faits, d’objets ou de phénomènes obéissant à des lois et/ou vérifiés par les méthodes expérimentales ( Larousse) ». « La science est l’ensemble des connaissances et études d’une valeur universelle, caractérisées par un objet et une méthode fondés sur des observations objectives vérifiables et des raisonnements rigoureux » (Wikipedia).
[5] L’I.R.M. (imagerie fonctionnelle par résonance magnétique), l’EEG (électroencéphalographie) et la MEG (magnétoencéphalographie) notamment.
[8] L’expression « pas suffisamment » se réfère au niveau 2 de compréhension ; « véritable lecteur » correspond au niveau 4 de l’enquête PIRLS : Progress in International Reading Literacy.
[9] Selon PIRLS-2016, en France (72% atteignent le niveau 2 ; 4% le niveau 4. Ces résultats s’aggravent depuis 2001 : respectivement 77% et 7%. La France est à la 34e et dernière place en Europe.
[10] La « méthode » Montessori, par exemple, est-elle la même chez X., Y. ou Z., ou en Suisse, ou encore dans la plus grande école (Montessori) du monde, à Lucknow, en Inde, qui accueille chaque jour 47 000 élèves !
[11] Il y aurait beaucoup à comprendre des performances en lecto-écriture d’autistes comme Daniel Tammet, Kim Peek (qui lit deux livres en même temps, l’un de l’oeil gauche, l’autre de l’œil droit) ou d’Hélène ’Babouillec’ Nicolas... Ou d’un locked-in syndrome tel que Jean-Dominique Bauby (Le Scaphandre et le papillon, écrit avec le battement d’un seul cil)...
[12] Ne serait-ce que parce que la « méthode » ne peut se constituer en pur « objet » de recherche - toujours intimement et indissolublement liée à une personnalité.
[14] Sur les empêchements de la lecture, cf. notre « Empêcher de lire », Lire se livre, op. cit., p. 65.
[15] Charybde et Scylla sont deux monstres marins de la mythologie grecque, situés de part et d’autre d’un détroit. Cette légende est à l’origine de l’expression « tomber de Charybde en Scylla » qui signifie que les deux solutions sont mauvaises, la seconde étant pire que la première.
[16] Le Canard Enchaîné, 30 août 2017, p 8.