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« Révolte ? »

Jean FOUCAMBERT

« Le drame de la vieillesse, dira Oscar Wilde, ce n’est pas qu’on se fait vieux, c’est qu’on reste jeune ! » Et qu’on aurait pourtant bien besoin d’être plus vieux afin de prendre connaissance des analyses que les historiens de demain auront faites des quelques décennies de notre permanente jeunesse ! Pour en tirer parti. S’il en est temps encore... Dans le doute, deux simples remarques à destination d’éventuels paléontologues du futur qui n’auront plus que des vestiges à fouiller si les « gens de progrès » (que nous sommes ?) se refusent toujours à admettre que les impasses délétères dans lesquelles l’humanité se menace elle-même de mort ne peuvent être combattues que comme conséquences d’un système économique imposé par l’infime minorité qui en tirent profit... Et non seulement comme juxtaposition d’erreurs auxquelles des engagements individuels vigilants devraient porter remède ! Le tout ne peut se traiter que dans la conscience de sa totalité...

Première remarque : « Un individu n’est pas esclave en tant qu’homme mais esclave dans et par une société donnée ! Esclave et citoyen représentent des déterminations sociales, des rapports organisés entre les hommes. » Une société est la combinaison toujours provisoire des rapports et des conditions dans lesquels se sont mis les individus qui la composent. Bien prétentieux qui dirait ce qui relève d’une nature humaine (ou inhumaine !) — mais qu’il faut accepter — et d’un système productif des biens nécessaires à la vie collective et d’une organisation sociale qui en garantit l’harmonie... Pour ne pas avoir à en dire davantage, Voltaire écrivait déjà : « Un pays bien organisé est celui où le petit nombre fait travailler le grand nombre, est nourri par lui, et le gouverne ! » Mais est-on bien certain que les homos sapiens débutants — dans l’impossibilité de vivre isolément chacun sur un coin de sable ou de forêt — ne constituèrent pas, en toute naïveté, des mini-sociétés où, faute de solutions antérieures pour survivre, ils apprirent à vivre dans une collectivité (mal organisée, dirait Voltaire) où chacun afin de satisfaire les besoins de tous y contribuait selon ses moyens. Et se dotèrent des outils pour penser cette passionnante aventure... « Concevoir que le langage puisse se développer sans individus virant et parlant ensemble n’est pas moins absurde que l’idée d’une production réalisée par un individu isolé en dehors de la société. Au sens le plus fort, l’homme est un animal qui ne peut s’individualiser que dans une société. », écrivait Marx.

Tous ensemble, donc, sinon rien... L’histoire de l’humanité est alors celle de cette mise en commun des moyens de tous au service des besoins de chacun. Pas d’exclus ; pas de spécialistes : que des égaux également impliqués... Sans doute, les siècles se succédant, les uns sauront-ils un peu mieux (ou aimeront-ils un peu plus) interpréter le passage du gibier ou sécuriser la caverne... ; d’autres convaincront même leurs voisins que, si on les laisse dessiner au fond de la grotte, la prochaine chasse sera meilleure ! Mais chacun saura tout faire, de la taille d’un silex à la confection de torches en passant par la couture d’une peau, l’interprétation des nuages et de l’environnement pour ce qu’il renferme de menaces et de potentialités... Et tous se raconteront, le soir venu, les histoires qui éloignent les peurs de la nuit et développeront des langages afin de questionner leurs stratégies communes de vie, en lien permanent d’amitiés les uns avec les autres, condition première de la survie du groupe... Il n’est même pas impossible que certains, de naissance moins véloces ou plus fatigables, aient - afin de faire accepter leur plus médiocre contribution à la vie commune - suggéré d’utiliser les prisonniers capturés dans les tribus voisines plutôt que de les manger sur place : profitons donc de leurs moyens, dirent-ils, sans se charger de leurs besoins car, à vue de nez (c’est ça le flair !), ils ne sont pas de la même espèce que nous... Balivernes, dira la majorité obstinément solidaire.

Manque de chances, le développement de l’agriculture et l’apparition d’un surproduit permettront que ce soit ces minoritaires qui l’emportent sur la volonté de promotion collective. Mais, dira GG.Jung « Tous les Romains étant encerclés par les esclaves, tous les Romains, inconsciemment, sont devenus des esclaves ! » C’est l’existence-même d’une domination qui a aliéné -de manière opposée mais indissociable- autant les dominants que les dominés. Déjà, dans la « démocratie » athénienne qui nous sert complaisamment de référence, 400 000 esclaves étaient nécessaires à 20 000 citoyens qui s’en déclarèrent propriétaires pour ne rien leur devoir ! Le mal est fait : les historiens décriront ensuite ces rapports économiques et sociaux successifs imposés par la violence sociale : servage, traite des noirs, etc. Les millénaires passant, cet esclavage changera de nom pour devenir, dès le 18ème siècle, le capitalisme qui saura se présenter comme le triomphe de l’égalité puisque le dominé jouit de la liberté de devenir dominant pour peu qu’il s’en donne les moyens.

Marx aura beau rappeler que « la transformation de l’argent en capital exige que le possesseur d’argent trouve sur le marché un travailleur ‘libre’ d’un double point de vue : être une personne disposant de sa force de travail comme de sa marchandise à lui ; n’avoir aucune autre marchandise à vendre », le capitalisme s’affichera comme la miraculeuse et libre « collaboration [1] » entre un salarié (dont la survie dépend de l’achat de sa force de travail) et un possesseur d’argent (qui lui a permis de devenir propriétaire de moyens de production). Tout repose sur l’extraction d’une plus-value, différence entre le prix d’achat d’une force de travail et le prix de vente de la richesse produite avec. En 2017, 82% des richesses créées dans le monde reviennent au 1% les plus riches ; et 18% aux 99% qui les ont produites... Les PDG du CAC 40 gagnent 257 fois le SMIC, soit 119 fois plus que la moyenne de leurs salariés ! « Tout est enfin pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles... » C’est un mathématicien qui le dit !

Autant on peut toujours fantasmer sur les tâtonnements initiaux de notre hominisation, autant l’observation de son point d’arrivée ne peut laisser la moindre illusion sur la vertu égalitaire d’une course au profit individuel au sein d’une « concurrence libre et non faussée ». Mais revenons un dernier instant très loin en arrière : qu’aurait bien pu signifier, pour un de nos ancêtres des cavernes, avoir davantage de besoins de se nourrir, de se chauffer, de se reposer, de se distraire, de rêver le monde que son voisin, dès lors qu’ils sont l’un et l’autre, comme pour les moyens, leur propre « unité » ? Des individus donc auteurs du collectif comme produits d’une individuation [2] dans la coopération et non comme produits d’une compétition dans l’individualisme ! Marché oblige, on ne parle plus, entre les individus, d’égalité mais d’égalité des chances de se situer le mieux possible dans un système économique et social inégalitaire. D’où une seconde remarque...

Il serait sans intérêt — même en ne s’en tenant qu’aux deux derniers siècles — d’ouvrir ici l’accablante énumération des méfaits (sans contreparties) causés par la recherche d’un profit, que ce soit, au niveau des individus, en terme de massacres, de misères, de famines, d’incarcérations, d’abêtissements, de mépris, d’offenses, etc. ; et, pour la planète, sous forme de gaspillage des ressources, de destruction des espèces, de pollutions des espaces... A l’échelle du monde, les effets de cette exploitation de l’immense majorité des hommes et du pillage de la planète par un système économique imposant l’ordre social que nous connaissons sont injustifiables,
inexcusables, indéfendables pour qui parle d’égalité, de liberté, de fraternité. Et pourtant cette exploitation étend en permanence ses ravages sans que les exploités
— infiniment plus nombreux [3] que la minorité qui les pille — parviennent internationalement à s’unir afin de transformer leurs légitimes révoltes en incontournable Révolution [4].

Peut-on concevoir qu’un rapport social aussi funeste à l’ensemble de l’humanité et à sa survie s’imposerait par sa seule prégnance si les dominants ne s’assuraient en permanence des outils nécessaires à leur domination ? C’est bien alors d’aliénation généralisée qu’il s’agit, le plus souvent de manière implicite à travers le fonctionnement ordinaire de la totalité des institutions sociales et culturelles : famille, école, emploi, loisir, consommation, urbanisme, religion, santé, etc. Et aussi — mais
là de manière explicite— à travers la structuration de la vie politique, des lieux de production du savoir, des modes de sélection et de transmission de l’information et d’accès à ces outils de pensée que sont les différents langages. Ces superstructures [5] ne ménagent pas leurs forces pour entretenir l’illusion, au niveau international, d’une coexistence possible entre le système capitaliste et l’égale dignité de tous les citoyens du monde se partageant également le pouvoir. Mais pour combien de temps encore ?

Il n’est pas de territoires de la vie individuelle et collective qui échappent à cette aliénation. Inversement, il n’est pas de territoires de la vie individuelle et collective
où la désaliénation ne soit possible. Toutefois, autant l’aliénation procède de l’extérieur par imprégnation inconsciente, autant la désaliénation résulte d’un effort [6] militant et permanent de conscientisation. Dans un cas, conformisme et soumission ; dans l’autre, révolte et créativité car personne ne peut savoir ce qu’il faut faire avant de l’entreprendre. Transformer le monde et changer la vie ne font qu’un. Y consacrons-nous autant de volonté et de conscience que les premiers homos sapiens ?

Oui !

Pour être frère et sœurs du misérable, du serf (esclave aux champs), du fellah (esclave en Afrique du Nord), du prolétaire (esclave au travail), du déshérité, de l’exploité, du trahi, du vaincu, du vendu, du sacrifié, de la prostituée, du forçat, de l’ignorant, du sauvage, du nègre, du condamné et du damné.
Oui ! Oui nous sommes tes fils !
RÉVOLUTION [7]

« Révolte ? »

[1J’achète ta force de travail au prix minimum de son renouvellement et je produis des richesses d’une tout autre valeur marchande...

[2Cf. notamment les apports d’Henri WALLON

[3Le rapport de 1 à 20 observé chez les Athéniens relève de l’Histoire ancienne ! On ne cesse de faire mieux...

[4Et désormais ce mot Révolution sera le nom de la Civilisation jusqu’à ce qu’il soit remplacé par le mot Harmonie. (HUGO)

[5Il leur faut nécessairement « se matérialiser dans des appareils et s’incarner dans des agents en chair et en os dont le nombre ne se réduit pas aux minorités de grands possédants qui se partagent les richesses de la planète. Que serait la logique du grand capital sans l’intervention zélée, compétente et convaincue de ces myriades d’auxiliaires salariés qui, à des échelons divers, encadrent, dirigent, surveillent, contrôlent, entretiennent, expertisent, conseillent, conseillent et optimisent le fonctionnement de la mécanique à broyer de l’humain ? » Il faudrait ajouter forment, informent, distraient, cultivent, soignent, etc. dans cette logique... (extrait page 56 du remarquable livre d’Alain ACCARDO : Le petit bourgeois gentilhomme. Sur les prétentions hégémoniques des classes moyennes, Agone, contre-feux, 2009

[6S’étonner avec BOURDIEU de ce qu’il appelle le paradoxe de la doxa dans son préambule à La domination masculine (Seuil, 1998). Voir la citation qui en est faite dans l’encart ci-dessous.

[7Victor HUGO