Editorial

« Les merles ont de beaux jours dans les marronniers »

Nicole PLÉE

Nul besoin d’être audacieux pour dénoncer l’évidence : tout comme le chômage est inhérent à l’économie inégalitaire et destructrice, le maintien d’un illettrisme chronique répond à la pérennité politicienne du pouvoir qui sait proclamer la démocratie pour l’électeur, mais n’en conçoit pas la réalité avec des lecteurs lucides.

La détermination autoritaire avec laquelle le nouveau ministre de l’éducation a fixé le programme de l’école indique clairement le projet : la majorité des lecteurs futurs se profilera sur le modèle des alphabétisés d’aujourd’hui ; programme assorti d’un sondage d’approbation populaire qui y reconnaît sa propre histoire scolaire. Particulièrement celle qui rend à l’illettré le mérite d’avoir fait sa vie malgré tout, bien que son rapport à l’écrit soit resté à distance de ses pratiques et qu’il a souvent dû recourir à des aides lettrées quand c’était nécessaire.

Mais le politique au pouvoir assure que le progrès est là avec une technologie fabuleuse dont les écrans pallient les manques et gavent d’informations là où le cursus scolaire et éducatif n’a pas suffi. Alors, pourquoi rechigner à adopter les mesures qui vont « moderniser une France archaïque » ? La honte s’est déplacée, elle n’est plus sur ceux qui n’ont pas franchi les étapes de l’école, ni sur ceux qui sans vergogne masquent machiavéliquement la réalité, mais elle porte sur ceux qui osent protester, dénoncer la « marche avant ». Certes, le ministère en convient, il manque quelques moyens, et sur ce point on accorde aux familles un peu de mécontentement, mais qu’elles se rassurent, tout va aller dans le bon sens, le temps d’une réorganisation algorithmique qui va orienter chacun vers le statut que son histoire familiale et sociale lui assigne. En clair, une remise en ordre qui se veut rassurante dans la gestion des cohortes d’élèves.

Alors, pourquoi questionner cette gouvernance méthodique générale ? laquelle n’est pas neuve mais assumée avec une fatuité cynique. Que veulent-ils ceux qui comme l’AFL persistent à s’indigner ? Que proposent-ils ? Quelle vie ? Dans quel monde ? De quels lecteurs parlent-ils ? Lorsqu’il quitte son pays parce qu’il en fuit la violence économique, politique, l’émigré fait son choix contre... mais aussi pour... ce dont il a connaissance ou intuition et dont il sait le besoin qu’il en a. Sa quête pour un autre monde s’en trouve argumentée, tandis que celle du lecteur alphabétisé vers une autre lecture du monde en est socialement, politiquement, empêchée. Que dit-on au non-lecteur de l’intérêt d’une autre lecture ? Peut-il regarder son monde et participer à sa transformation quand il ignore jusqu’à l’existence de ce possible ? Etre participant d’une utopie quand l’idée même est inconnue ?

La lutte pour sortir de l’illettrisme est une posture qui officialise un état de fait et donne à croire que la source est à l’école. On peut sans doute espérer une transformation qui verrait les acteurs vivre le doute des possibles, affronter l’incertitude : « Montrer que prendre le risque de faire l’école autrement n’en n’est pas un. C’est en effet, prendre un bien plus grand risque encore, parce qu’il s’agit d’enfants, de continuer à appliquer des méthodes dont on connaît les limites et la nocivité. » [1]

Mais loger la responsabilité de l’illettrisme à l’école ne suffit pas, pas plus que d’en faire le chantre de la laïcité. Au sortir de l’école, tous ont un SMIC de consommateur prédestiné, semblable au voisin puisque chacun sait pousser un caddie et faire fonctionner un téléphone mobile.

D’où vient que les uns soient illettrés et pas les autres ? La différence est culturelle dira-t-on, comme une banalité relayée par ceux qui veulent évacuer une question inopportune, quand il faudrait refuser que le clivage de classe soit subordonné au clivage culturel.

« A vouloir nier l’exploitation et l’injustice sociale, lafracture entre nationaux et étrangers, travaillée de longue date, finirait par prendre le pas sur la fracture de classe. » [2]

La réalité des enjeux est à ce point tenue éloignée des préoccupations que vivent au quotidien les populations en situation d’illettrisme politique qu’elle interroge le chemin que l’AFL emprunte quand elle souhaite faire partager ses convictions. « Seule la connaissance et la compréhension des rapports entre les classes sociales peut permettre de créer la dynamique pour enlever toutes les richesses et les pouvoirs d’une petite oligarchie dont la cupidité à l’égard de l’argent ampute l’anticipation de l’avenir de l’Humanité. Il est urgent d’agir avant qu ’il ne soit trop tard. » [3]

Pour le jour où l’illettrisme ne sera plus un marronnier, l’AFL doit amplifier les publications de pratiques d’adhérents, croiser sur le terrain les sept propositions [4] sur les enjeux, le pouvoir, l’implication et le statut. Ne pas renoncer face aux oppositions, ne pas céder au premier coup de vague à l’âme. Et continuer... •

« Les merles ont de beaux jours dans les marronniers »

[1Françoise Dolto, dans Françoise Dolto & l’École de la Neuville

[2Fragments mécréants - Mythes identitaires et république imaginaire de Daniel BENSAÏD, éditions Lignes, 2018

[3Les prédateurs au pouvoir, Main basse sur notre avenir. Michel PI NÇON et Monique CHARLOT. Edition textuel 2017

[4www.lecture.org (ressources) Les 7 propositions pour une politique
globale de lecture. Jean FOUCAMBERT